Ahmadou avait annoncé le départ pour quatre heures du matin. A deux
heures, je me réveillai, et, travaillé par une impression qui m’a
toujours dominé la veille d’un combat, il me fut impossible de me
rendormir. Je fis chauffer un peu de bouillon qui restait, et, profitant
des derniers moments d’isolement, j’écrivis sur mon carnet ces notes :
« Dans une heure on va se mettre en marche. J’espère que nous aurons la
victoire ; mais si je suis tué, que ma femme sache bien que ma dernière
pensée se sera partagée entre elle, mon frère et ma sœur. Dans tous les
cas, j’aurai fait mon devoir, ou ce que je croyais l’être, et
maintenant, à la grâce de Dieu[192] ! »
D’après les précautions que je voyais prendre à Ahmadou, d’après le
déploiement de toutes ses forces, il était évident que la partie qui
allait se jouer sur l’échiquier de la guerre était un véritable va-tout.
Si la victoire était seulement balancée par Mari, tout le pays allait se
rallier autour de lui. Les Sofas eux-mêmes trahiraient, la route de
Nioro, déjà fermée, ne serait plus ouverte, et nous étions indéfiniment
retenus à Ségou.
Si Mari remportait la victoire, les Talibés étaient à tout jamais
perdus, et les murailles de Ségou ne les auraient pas protégés contre
les Bambaras. Dans ce cas, notre position eût été critique, et, n’ayant
nul espoir de recueillir le fruit de la neutralité, je m’étais décidé à
jeter dans le côté de la balance qui me semblait offrir le plus de
garanties, le poids moral de ma présence et à l’occasion celui de neuf
hommes courageux.
Cette résolution m’avait coûté, mais elle était indispensable et, par la
suite, je n’ai eu qu’à m’en applaudir.
Dès que j’eus fini d’écrire, je réveillai les hommes, j’envoyai remplir
d’eau les peaux de bouc, car je savais qu’on n’en trouverait plus qu’une
fois le village pris, je fis boire les chevaux, et je sellai et bridai
le mien moi-même avec le plus grand soin.
A trois heures et demie, un des princes, Alioun, vint prendre son
cheval, qui était attaché près de nous, et me dit qu’Ahmadou était déjà
aux avant-gardes. Je m’empressai de l’y rejoindre au moment même où la
musique de Fali sonnait le réveil dans la plus grande obscurité. A
quatre heures, on se mettait en marche sur plusieurs colonnes et au
milieu d’un désordre apparent ; à la lueur de grands feux, on pouvait
déjà distinguer à peu près des compagnies groupées, se formant par
colonnes, sur les flancs et en avant.
Jusqu’au jour, il ne me fut pas possible de me bien rendre compte de
l’ordre de marche. A sept heures et demie, nous arrivâmes devant un
petit village bambara, désert et en ruines. Tous ceux qui manquaient
d’eau en prirent dans une grande mare et on alla faire halte à petite
distance. Alors les compagnies se rangèrent en ordre de bataille.
Sur un demi-cercle se trouvaient les quatre grandes colonnes de
Talibés ; les Sofas et les Djawaras étaient à la gauche. Quant aux
Pouls, ils avaient disparu, ou plutôt ils étaient allés par une une
autre route fermer le chemin de l’Est.
[Décoration]
[Note 189 : Marca veut dire Soninké en langue bambara.]
[Note 190 : _Yallah salam_ est un salut à Dieu. — _Yallah tagui ballel_,
nous a-t-on dit, signifie : « Dieu protége ses serviteurs. » — _Yallah
boni Keffirs_ : « Dieu fasse périr les Keffirs. » — _Boni_ est un mot
peulh qui signifie _gâter, abîmer_.]
[Note 191 : Ce cheval, gris pommelé, d’une belle taille, avec une forte
encolure et un large poitrail, réalisait l’idée que je me fais du cheval
de guerre du temps des croisades.]
[Note 192 : Si je reproduis cette note entière, c’est qu’elle me paraît
pouvoir faire apprécier la situation comme je l’appréciais moi-même et
qu’elle me rappelle et peut montrer au lecteur que j’envisageais le
danger sans trouble.]