Le 8 janvier, nous eûmes, par un individu qui avait accompagné Bakary
jusqu’à Médina, près Koniakary, la certitude que celui-ci était arrivé
au Sénégal. Cet homme disait avoir quitté Nioro le 13 décembre et
n’avoir pas eu de nouvelle du retour de Bakary. Cependant, à Yamina, il
avait entendu, dans les derniers jours de décembre, des hommes du
Bakhounou dire que les envoyés des blancs étaient en route pour revenir
et qu’on les avait vus à Serro.
Ceci nous donnait bien peu d’espoir et je commençais à croire que la
route du Bakhounou était fermée et qu’on me le cachait, lorsque le 10
janvier Daouda Gagny, chef de Bagoyna, arriva à Ségou. Je mis Seïdou en
quête de nouvelles, et tout d’abord il n’apporta rien de bon : on
n’avait pas entendu parler de Bakary. Mais le 11 janvier, un de nos amis
nègres, un Massassi de Bongourou, nommé Diocounda, député près d’Ahmadou
par son père, vint nous faire le récit suivant : « Daouda Gagny, avant
de se mettre en route, a envoyé son captif de confiance à Nioro, où il a
trouvé, chez Mustaf, deux envoyés des blancs qui portent un bonnet comme
on n’en a jamais vu dans le pays. Le lendemain ce captif a quitté Nioro,
et trois jours après son arrivée à Bagoyna, Daouda est parti. » C’est au
docteur que nous étions redevables de cette bonne nouvelle, car
Diocounda était surtout son camarade à lui, et c’était lui qui l’avait
envoyé en quête d’événements.
Tout compte fait, il y avait dix-neuf jours que nos messagers étaient à
Nioro. Cette nouvelle nous fut confirmée par Samba N’diaye, qui alla
voir Daouda Gagny en personne. Quant aux événements du pays, on disait
que Tierno Moussa avait été battu à Bollé, et que, n’ayant pas voulu
rentrer à Bagoyna, il était à Touroungoumbé, dans le Kingui. On disait
aussi que la route de Nioro à Bagoyna était difficile à cause des
pillages des Maures, et que de Bagoyna à Ouosébougou elle l’était à
cause des Bambaras.
Avec tout cela nous ne soupçonnions pas la vérité et nous nous
réjouissions. Sans doute Bakary allait arriver, chaque jour je
l’attendais et je n’attachais plus d’importance aux fausses nouvelles
qui arrivaient du Macina. Enfin, le 19 janvier, je fis de nouveau prier
Ahmadou d’envoyer au-devant de Bakary. Il répondit qu’il l’attendait
lui-même chaque jour, et que si dans quelques jours il n’arrivait pas on
pouvait revenir lui parler.
Ce fut à ce moment que la situation changea de face à Ségou même, et
qu’il nous fallut dévorer notre impatience en face des dangers qui
venaient nous assaillir.
Au moment où Ahmadou cherchait de plus en plus à réunir son armée,
luttant contre les nombreux mécontentements, surtout contre ceux de gens
tels que Amadi Boubakar, Tambo, etc., qui, arrivés depuis peu, se
plaignaient de n’avoir ni maison, ni femme, ni moyen d’existence, et de
ne pouvoir rentrer chez eux, retenus qu’ils étaient comme moi par
Ahmadou ; au moment où il venait de donner l’ordre que personne ne
quittât la ville pendant deux jours parce qu’il avait des nouvelles à
donner à l’armée, un cavalier arriva bride abattue de Koghé, annonçant
qu’un homme, parti pour la chasse, avait rencontré une armée campée à
Toghou, près de ce village.
Aussitôt le tabala battit à la mosquée, et dès qu’un peu de monde fut
réuni, Ahmadou alla à la grande place des palabres, sous les grands
arbres des Somonos, et l’armée partit, comme d’habitude, à la débandade.
Le soir, cette nouvelle, à laquelle peu de gens croyaient, était
confirmée.