HISTOIRE DE SÉGOU.

L’histoire de Ségou, est-il besoin de le dire, n’est écrite nulle part.

Il n’existe même pas un seul griot qui puisse la raconter en entier.

Quelques griots bambaras, conservateurs par état des légendes et des

hauts faits de leurs concitoyens, vous diront bien ce qui s’est passé

depuis Bitto, en entremêlant leur récit d’exagérations semblables à

celles que Raffenel nous a si poétiquement rapportées.

Ces mêmes faits nous ont été racontés par Tierno-Abdoul qui, à une

instruction musulmane assez avancée, joignait le jugement acquis par de

longs voyages et un séjour assez prolongé près des Européens.

Plus tard, le docteur Quintin obtint d’un vieux pêcheur fort riche

quelques détails sur l’arrivée des Bambaras dans le pays, et, en

rapportant les faits et discutant les dates, je suis arrivé à faire le

résumé suivant :

Les Bambaras sont originaires d’un pays situé au Sud des montagnes de

Kong, et désigné sous le nom de Torone ou Torong. Ils arrivèrent dans le

Ségou sous la conduite d’un chef nommé Khaladian, s’expatriant, dit-on,

pour ne pas embrasser l’islamisme, que les Malinkés, qui dominaient dans

leur pays, venaient d’adopter. Il n’y a aucune donnée qui permette de

fixer exactement l’époque à laquelle Khaladian arriva ainsi dans le

Ségou, mais cependant, comme on sait qu’il fut aïeul de Bitto, le

fondateur de la puissance bambara, qui régnait vers l’an 1700, il n’est

guère possible de faire remonter cette entrée des Bambaras sur le

territoire de Ségou au delà de 1600.

Les Bambaras entraient dans le pays des Soninkés qui étaient commandés

par une famille de Koïta. Ces Soninkés étaient musulmans, et ce sont

leurs descendants qui peuplent encore les villages soninkés et musulmans

de Ségou ; ils étaient en guerre avec les peuplades environnantes,

Malinkés à l’Ouest dans le Manding et le Bélédougou, Soninkés non

musulmans au Nord dans le Ouagadou, et Pouls du Macina, dans l’Est.

Cultivateurs de mœurs douces et commerçants, ils accueillirent les

Bambaras qui venaient leur demander l’hospitalité et qui, étant plus

aguerris, leur devenaient de précieux auxiliaires.

En effet, les Bambaras jouèrent de suite un rôle très-important, et

s’ils ne commandaient pas le pays, ils y avaient du moins une grande

influence.

La capitale du pays avait été longtemps à Kangaba, où les Soninkés

étaient mélangés de Malinkés (et de fait les Koïta sont, je crois,

d’origine Malinké, ou du moins il y a des Malinkés-Koïta).

Le dernier roi des Soninkés de Ségou fut Siramakha Koïta, qui vivait à

Marcadougouba. Lorsqu’il mourut, telle était l’influence des Bambaras,

que tout le pays était entre leurs mains et qu’on ne renomma pas de

chef.

Khaladian Kourbari eut sept fils qui se dispersèrent dans tout le pays,

s’en partageant pour ainsi dire le commandement. Parmi ses petits-fils,

on en cite particulièrement deux : Massa, qui fut le père de tous les

Massassis (littéralement _Massa-si_, graine de Massa), et Souma, qui fut

père de Bitto.

Jusqu’à ce que ce dernier chef se fît connaître, le pays fut en proie à

l’anarchie. Après la mort de Siramakha Koïta, les fils et les petits-

fils de Khaladian se disputaient, se battaient. Bitto, qu’on appelle

aussi Tiguitto, fut le fondateur de Ségou-Koro ; c’est là qu’il organisa

son armée et qu’il commença la guerre acharnée qu’il fit à tous ses

parents. On estime son règne à quarante ans. Il soumit tout le pays, en

chassa tous les Massassis ses cousins, et entre autres Sey Bamana, qui

alla fonder le royaume de Kaarta, dont il fut le premier roi

Kourbari[187]. Lorsque Bitto mourut, il était maître de toute la fortune

possible. Ses magasins regorgeaient de trésors, d’étoffes d’or, de

cauris et de sel, et ses captifs se comptaient par milliers.

Ce fut Dékoro, son fils, qui lui succéda. Dès cette époque, les captifs

de Ségou étaient organisés par grands commandements, à peu près comme je

retrouve aujourd’hui les sofas : c’est-à-dire que lorsqu’un captif avait

la confiance du maître, on lui donnait des esclaves, des trésors, qu’il

devenait chef puissant tout en restant esclave. Ces captifs composaient

toute la force armée du pays. C’étaient eux qui allaient à la guerre

faire des razzias, enlever des villages, dont les femmes et hommes se

vendaient à Tombouctou et à Sansandig, en échange des marchandises

apportées d’au delà du désert par les Maures, tandis que les enfants

étaient dressés à ce métier de sofas du roi, en attendant qu’ils fussent

en âge d’aller grossir les rangs de l’armée et de marcher à de nouveaux

massacres.

On prétend que les Kourbaris se montraient fort cruels et que, par

simple caprice, ils faisaient souvent couper un nombre considérable de

têtes, et que Dékoro qui montait sur le trône, dépassait tout ce qu’on

avait vu jusqu’alors dans ce genre.

Fit-il, comme nous l’a rapporté Raffenel dans un récit émouvant, tuer

dix mille esclaves pour arroser de leur sang les fondations naissantes

de Ségou-Sikoro, ou projeta-t-il simplement d’accomplir cette

monstruosité, comme Tierno-Abdoul nous l’a affirmé ? Avait-il, comme le

dit un autre informateur, projeté la mort de cent grands chefs

d’esclaves et deux cents petits chefs, afin de diminuer leur puissance ?

Toujours est-il qu’un beau jour les chefs de captifs de Ségou

complotèrent de l’assassiner, et qu’ayant séduit par leurs promesses le

nommé Bilal, son esclave de confiance, ils entrèrent dans sa maison

pendant qu’il se baignait et s’en saisirent, le mirent à mort ainsi que

tous ceux de ses enfants qui ne prirent pas la fuite. Et loin de tenir

leurs promesses, ils tuèrent aussi Bilal, qui fut ainsi puni de sa

trahison.

On nomma alors roi un deuxième fils de Bitto, nommé Bakary ; mais quinze

jours après il disparut et nul ne sait ce qu’il est devenu.

C’est alors qu’un des chefs de captifs prend le pouvoir. Cet esclave de

la veille, roi aujourd’hui, se nomme Tomassa. Quelques années avant,

tout jeune encore, il était esclave d’une femme fort riche du village de

Nérékoro : il quitta sa maîtresse, vint trouver Bitto et lui demanda de

le prendre comme esclave en l’achetant à sa maîtresse ; il disait qu’il

aimait le travail et que sa maîtresse était une femme de vie déréglée

qui buvait et gaspillait tout son bien.

Bitto le racheta et le donna à une de ses femmes favorites. Quand

l’époque des semailles arriva, celle-ci envoya Tomassa cultiver en lui

confiant six esclaves ; il travailla tellement qu’une fois le mil coupé,

il vint dire à sa maîtresse qu’à eux sept ils ne pouvaient suffire à

transporter toute la récolte, et, une fois cela fini, il fallut plus de

trois mois pour creuser et préparer toutes les calebasses qu’il avait

plantées sans parler du coton et des autres graines. Il demandait chaque

jour du monde pour l’aider. Cela vint aux oreilles du roi qui, enchanté

de voir un si rude travailleur, le fit appeler et le nomma de suite chef

de captifs. Alors, dit Tierno-Abdoul, qui, comme tous les noirs, ne se

fait pas faute d’exagérer, la première année, le roi lui confia tous les

captifs pris à la guerre au nombre de 10000, la deuxième année, ce fut

20000, la troisième 40000 et la quatrième 60000. Ce fut alors que Bitto

mourut et que Dékoro lui succéda.

Il y avait au village de Pérenguilé un autre chef de captifs (Poul Bari)

nommé Kagnoubagnouma, il avait reçu de Bitto autant de chevaux que

Tomassa d’esclaves.

Lorsque Dékoro, trahi par ses esclaves, fut assassiné, Kagnoubagnouma

vint trouver Tomassa à N’goy et ils s’entendirent entre eux pour venger

leur maître, dit Tierno-Abdoul, mais en réalité pour s’emparer du

pouvoir. Ils tombèrent sur les esclaves de Ségou, et Tomassa, d’après

ses conventions avec Kagnouba-gnouma, fut nommé roi (vers 1744).

Mais bientôt il fut en dispute avec les chefs de captifs qui voulurent

le forcer à venir habiter à Ségou-Koro, comme les rois, ses

prédécesseurs. Tomassa qui, chez lui, à N’goy, se sentait indépendant,

refusa en disant qu’il ne voulait pas habiter le lieu où son maître

avait été tué. On lui dit alors : « Mais tu manques d’eau. » « J’en

aurai », dit-il, et il donna à chaque chef de compagnie d’esclaves

l’ordre de percer un puits, on en fit 349, et il alla se construire un

petit village à côté où, pour lui seul, il fit faire 60 puits.

Alors on revint à la charge et on lui dit :

« Là où tu es, tu ne peux avoir de poisson, rien qu’en te l’apportant il

a le temps de se gâter. »

(N’goy n’est guère qu’à quatre ou cinq heures des bords du fleuve.)

« C’est bien, dit-il, je ferai faire un canal, et les pirogues viendront

me le porter jusqu’ici. »

Et il fit commencer le canal.

Alors les chefs, voyant qu’ils n’auraient pas gain de cause, se

réunirent, le trahirent et le tuèrent.

Kagnoubagnouma était-il pour quelque chose dans ce meurtre ? Ce qu’il y

a de sûr, c’est qu’il appela le fils de Tomassa et lui dit :

« J’avais nommé ton père roi, il est mort, c’est à moi de le remplacer,

vous me remplacerez à ma mort. »

Le fils aîné de Tomassa ayant refusé cet arrangement, la guerre fut

déclarée entre eux. Kagnouba roi alla l’assiéger dans son village et

l’enferma pendant huit mois. Le village fut pris, 20000 hommes furent

massacrés et les autres partisans de Tomassa furent obligés de passer le

Bakhoy pour se soustraire à la fureur du vainqueur. Ils retournèrent au

Bendougou, pays de Monga, sous la conduite des fils de Tomassa, et

partout sur leur passage dévastèrent le pays en brûlant les villages et

en emmenant le peuple en esclavage.

Kagnoubagnouma, quatrième roi, Bambara, fut alors définitivement nommé

(1747) ; il gouverna trois ans et mourut naturellement.

1750. C’est alors Kafa Diougou, un des esclaves, chef de la conspiration

contre Dékoro, qui prend le commandement et, après environ trois ans de

règne, meurt naturellement.

1753. Alors paraît N’golo, le vrai fondateur de la monarchie bambara. Ce

n’était qu’un esclave né au village de Niola, près Boghé (Ségou). Il

avait été donné au roi en payement de _coutumes_ (impôt) et était

arrivé, par son mérite et par sa bravoure, à être chef de sofas. Dès

qu’il voulut prendre le pouvoir, il trouva un compétiteur dans un autre

chef de captifs nommé Sangué. Mais il triompha de son rival et commanda

37 ans.

Il se battit surtout avec le Macina et repoussa ses tentatives

d’envahissement et d’indépendance. Il fut alors maître de tout le pays

depuis le Manding jusqu’à Tombouctou qui lui payait tribut.

Un Kalari, nommé Sidy Baba, qui voulut rester indépendant, soutint

contre ce roi une guerre qui dura huit ans, mais il fut défait et tué à

Sologna, près de Ségala (Sarnari).

N’golo, maître alors sur les bords du fleuve, se dirigea vers le Sud et

alla jusqu’au Mosi. Il y était depuis un mois et dix jours quand il

tomba malade et mourut.

Ce fut un grand deuil : on tua un bœuf noir, on en prit la peau et on y

cousit le corps du roi qu’on ramena à Ségou-Sikoro (que le premier il

avait habité comme roi) où on l’enterra (1790).

Le fils aîné de ce grand roi était mort dans un combat au Macina. Ce fut

Mansong qui monta sur le trône. Il était, lui, fils d’une femme esclave

prise à la guerre, et son frère Niénancoro était fils d’une femme libre

qui était fille ou petite-fille de Bitto, et qui était d’ailleurs la

première femme de N’golo.

Niénancoro refusa d’obéir à son frère et la guerre civile fut dans le

pays. Mansong était à Ségou-Sikoro et son frère à Ségou-Koura avec une

armée. Mansong alla attaquer, mais il fut chassé jusque près de la

maison d’Abdoul (Douabougou). Le chef de l’armée de Niénancoro était

Marca Bemba (Marca est l’équivalent de Soninké). Chaque fois qu’il

faisait une sortie, ses ennemis étaient pris de panique, tant il maniait

sa lance avec force et adresse.

Mansong alors, pour entraîner ses esclaves, leur distribua de l’or et

Niénancoro appela à son secours les chefs du Kaarta, dont Daisé Courbari

était alors roi. Daisé vint camper dans Yamina et dit à Niénancoro :

« Tu m’as donné de l’or, mais Bitto a tué mon grand-père et a pris son

crâne dont il a fait un grisgris. Si tu veux que je vienne à ton

secours, il faut me rendre la tête de mon aïeul. »

Niénancoro accepta, mais Marca Bemba lui fit observer que les grisgris

de N’golo étaient dans cette tête et qu’il ne pouvait pas la donner sans

déshonneur. Ils arrangèrent alors une autre tête semblable et la

livrèrent à Daisé qui, satisfait, retourna chez lui.

Mansong continuait à distribuer de l’or à ses chefs de captifs, et ceux-

ci en envoyèrent aux chefs de captifs de Niénancoro, qui consentirent

alors à trahir leur maître. On convint qu’à la première bataille, on ne

mettrait pas de balles dans les fusils.

La bataille eut lieu suivant le plan convenu, l’armée de Mansong se

sauva, on la poursuivit et, pendant ce temps, une autre armée faisant le

tour vint prendre Niénancoro à Diofina. On le mit en pirogue et on le

conduisit à Mansong qui le mit aux fers (1792).

Après ces événements Mansong commanda seize ans, et ce fut dans cette

période qu’il reçut, en 1796 et en 1805, les deux visites de Mongo Park.

Si l’on se reporte au récit de ce voyageur, on voit qu’au moment de son

premier voyage, les armées de Mansong ravageaient le Kaarta gouverné par

Daisé ; c’étaient sans doute des représailles de la visite de Daisé à

Yamina et du secours moral que sa présence avait apporté à Niénancoro.

Mansong fut malade à Ségou et alla habiter Siracoro, qui était en

quelque sorte sa maison de campagne.

Ce fut là qu’il mourut, mais on l’enterra à Ségou-Sikoro. C’est alors

que se succèdent ses enfants.

1808. C’est Dah qui ouvre la liste. A peine nommé, il se vit obligé de

faire une armée et de porter la guerre au Bendougou, où il s’empara de

Khoré.

1818. Après dix ans de règne, il vit le Macina qu’il commandait encore,

dit-on, à Ségou, lui échapper. Amadou Amat Labbo, marabout peuhl, était

alors à la tête de ce mouvement politique et religieux et fondait

l’empire du Macina, où il eut pour successeurs Amadou Cheickou (Sego

Ahmadou, de Caillé) et Amadi Amadou, ses fils et petit-fils.

Le règne de Dah finit en 1827, et ce monarque est remplacé par son frère

Tiéfolo. Ce dernier était né le même jour que Dah, mais d’une autre

mère. Mansong était alors malade et couché ; la mère de Tiéfolo, dès

qu’elle fut délivrée, envoya un esclave prévenir le roi de la naissance

de ce fils, mais l’esclave en route trouva des gens qui dînaient et

s’arrêta à manger, si bien qu’il arriva chez Mansong après le captif qui

venait d’un autre côté annoncer la naissance de Dah, qui pourtant était

né quatre heures plus tard que son frère.

Le lendemain, il y eut grande discussion pour savoir quel était l’aîné.

Bien qu’il ne fût pas musulman, Mansong consulta les marabouts ; mais,

malgré leur avis, il dit : « Dah a été annoncé le premier, ce sera

l’aîné. » Et il fut fait ainsi qu’il avait décidé ; seulement Tiéfolo

une fois grand tua de sa main le captif qui, par sa négligence ou sa

faim, lui avait fait perdre son droit d’aînesse.

1827. Tiéfolo régna environ douze ans ; c’est sous son règne qu’Abdoul,

mon informateur, vint dans le Ségou pour y habiter, après la défaite de

Dilé dans le Oualo (1833). C’est également à cette époque qu’El Hadj

passa dans le pays revenant de son pèlerinage à la Mecque.

1839. Tiéfolo mourut et fut remplacé par son frère Niénemba, qui était à

Oïtala. Il ne régna que deux ans et quelques mois et mourut.

1841. Kragno Beuh, qui le remplaça, régna huit ans et mourut. Il avait

habité Kragno ou Kerango avant d’être roi, d’où son surnom.

1849. Nalouma Kouma, de Sani, son frère, le remplaça, mais vécut deux

ans à peine sur le trône.

1851. Massala Demba, qui le remplaça, règne trois ans.

1854. Torocoro Mari règne quatre ans et quelques mois, et nous avons

raconté sa mort, qui a lieu en 1859. Il est assassiné par les esclaves,

et son frère Ali, qui le remplace, est détrôné par El Hadj en 1861 et

tué au Macina en 1863.

Il reste encore, comme descendant de Mansong :

Mari, qui a lui-même des enfants et soutient une lutte acharnée contre

Ahmadou, et deux fils de Torocoro Mari, qui sont Sofas d’Ahmadou, à

Ségou, et en plus, quelques enfants en bas âge.

Telle est l’histoire de Ségou. Le jour où j’obtins ces renseignements

j’eus avec Tambo un entretien sérieux. Cet homme était celui qui, en

1859, après l’expédition de Guémou, était allé porter à El Hadj, alors à

Marcoïa, la nouvelle de la prise du village et de la mort de son neveu

Sirey Adama, l’héroïque défenseur de cette ville. L’année suivante,

revenu vers le Sénégal, il s’était établi à Tiguin, et au mois de

juillet venait sans crainte à Bakel faire des achats. Là il avait

rencontré le gouverneur, M. Faidherbe, auquel il n’avait pas craint de

se présenter, lui donnant l’assurance des bonnes intentions d’El Hadj au

sujet des blancs, et faisant ainsi décider un voyage, pour lequel M.

Faidherbe me désigna tout d’abord, malgré les demandes nombreuses

d’officiers de bonne volonté qui sollicitaient cette mission comme une

faveur.

Malheureusement le conseil d’administration de la colonie fit des

difficultés et le voyage n’eut pas lieu. Je dis malheureusement, car à

cette époque il se fût effectué sans peine ; on serait arrivé, avec El

Hadj vainqueur, jusqu’au Ségou, et peut-être au Macina, et à coup sûr la

science eût eu une plus large part dans les résultats. Quoi qu’il en

soit, Tambo me raconta ces détails, que je connaissais depuis longtemps,

et ajouta, ce que je savais aussi, que Sambala, roi du Khasso,

cherchait, par tous les moyens possibles, à susciter des difficultés

entre les partisans d’El Hadj et le gouverneur, soit en pillant à

l’occasion les Talibés, afin de les pousser à des représailles sur les

traitants, soit en faisant courir de fausses nouvelles. C’est ainsi que,

d’après Tambo, et Seïdou confirmait ce fait, Sambala avait répandu le

bruit de notre mort, nous disant tués par El Hadj. C’est encore ainsi

qu’au moment de mon départ, il avait envoyé, si j’en crois Tambo,

prévenir son frère Khartoum Sambala, qui réside à Médina, près

Kouniakary, que j’allais à Bafoulabé pour y construire un poste, disant

qu’il l’en avertissait afin qu’on le fît savoir à El Hadj, etc.

Au même moment, Sambala envoyait son armée piller Courba, village soumis

à El Hadj près de Koundian, ce qui, comme je l’ai dit au commencement de

cette relation, nous avait suscité bien des difficultés.

Il était assez singulier, il faut en convenir, de venir étudier la

politique du Sénégal, à Ségou-Sikoro, mais je ne pouvais faire autrement

que de reconnaître beaucoup de justesse dans tous ces faits et ces

appréciations.

A cette époque de l’année, le temps se refroidit considérablement à

Ségou. Souvent le matin jusqu’à dix heures, la température ne dépasse

guère 15° à 18° centigrades, et à quatre ou cinq heures du matin dans la

campagne, il n’est pas rare de la voir à 10° ou 11°. Les habitants

gèlent, ils restent dans leur case, enveloppés de couvertures de coton,

accroupis autour d’une sorte de marmite en terre (les cuisines du pays),

où ils brûlent de petits morceaux de bois, se chauffant et s’enfumant

tout à la fois, et en les voyant se plaindre du froid, je ne pouvais

m’empêcher de me rappeler les Péruviens de Lima, qui ne voyant jamais de

pluie, mais ayant quelquefois une rosée assez forte qui se prolonge en

brume jusqu’à neuf ou dix heures du matin, s’accostent dans les rues en

se plaignant de cette affreuse pluie.

Néanmoins, telle quelle, la température de Ségou qui, à cette époque de

l’année, passerait en Europe pour fort agréable, est dans ce pays la

cause de bien des souffrances. Les pauvres, qui ne peuvent se chauffer,

car il faut acheter le bois, les captifs qui couchent dans des cours ou

des hangars non fermés, et qui n’ont pas toujours des vêtements, et à

plus forte raison des couvertures, tous ces gens souffrent. On entend

des enfants tousser, pleurer ; les malades abondent, et les blessés, qui

sont nombreux, souffrent de leurs plaies cicatrisées, aussi bien que de

celles qui ne sont pas encore guéries.

Quant à nous, nous avions froid, et nous sortions nos derniers vêtements

d’Europe, réservés pour les occasions exceptionnelles de maladie. Nous

allions nous promener dans les rues désertes de la ville, combattant la

fraîcheur du temps par l’exercice, mais ne trouvant pas d’imitateurs.

J’ai dit qu’au nombre de nos voisins se trouvait une pauvre femme dont

le mari avait été tué à Tocoroba ; la malheureuse veuve était encore

enceinte, et la misère pesait de tout son poids sur elle. Un matin elle

n’avait rien à manger, et rien pour se chauffer ni couvrir sa petite

fille qui pleurait. Je lui fis donner quelques morceaux de bois par-

dessus le mur, et nos laptots, plus humains que les trois quarts des

Talibés de Ségou, lui firent passer, n’ayant rien autre chose à donner,

une portion de leur repas de couscous. Ce repas, cependant, était

diminué chaque jour par les nombreux parasites qui venaient

régulièrement à l’heure s’asseoir dans la cour jusqu’à ce qu’on les eût

invités à _faire comme nous_, c’est-à-dire à manger. Aussi nos pauvres

laptots, victimes de leur hospitalité et d’ailleurs un peu rationnés

pour leur mil par Oulibo, leur fournisseur habituel, se plaignaient-ils

souvent d’avoir l’estomac creux.

Plus l’époque probable du retour de Bakary approchait, plus je

m’efforçais de recueillir des renseignements sur les pays que je ne

pouvais plus espérer de visiter. J’atteignis dans ces occupations le 18

décembre, quatre-vingt-dixième jour depuis le départ de nos lettres. A

cette époque on réunissait une armée ; on disait que Mari était à

Holocouna, et on se préparait.

Ahmadou distribua six cents fusils aux Talibés. C’étaient ceux qui

provenaient du désarmement des Bambaras ; ils étaient très-mauvais, car,

bien entendu, les bons n’avaient pas été livrés. Pour les cacher, les

Bambaras emploient une grande habileté : ils font une rigole dans la

muraille ou le sol de leur case, et après avoir bien enveloppé le fusil,

ils le mettent dedans et maçonnent pardessus, de telle sorte, qu’à moins

de démolir la case, il est impossible de rien trouver. C’est, du reste,

de la même manière, dit-on, que les Malinkés du Bambouk cachaient leur

or : si bien qu’on raconte que lorsque El Hadj entrait dans un village,

on en défonçait entièrement le sol et les maisons, non pas tant pour le

détruire que pour découvrir l’or, dont on trouva, de cette façon, des

quantités considérables.

Nous comptions les jours avec impatience, et cependant ils n’étaient pas

vides pour nous, mais remplis de scènes de mœurs au moins bizarres.

Le 23 décembre, j’apprenais que quelques jours auparavant le jeune

Mahmadou Abi, cousin germain d’Ahmadou, ayant besoin d’un esclave, avait

envoyé quatre sofas chez un Somono assez riche, et qu’après l’avoir mis

aux fers dans sa propre maison, il avait fait faire une razzia de ses

captifs et en avait envoyé vendre deux au marché.

Ahmadou, en ayant été prévenu, avait fait appeler son cousin devant tout

le monde et l’avait traité très-durement, le menaçant, s’il

recommençait, de le mettre aux fers comme le premier venu, puis il

l’avait forcé à restituer sa prise ; et, comme il fallait une victime,

les quatre sofas qui avaient fait le coup avaient reçu cent coups de

cordes chacun. Le plus joli, c’est que le malheureux Somono, appelé à

son tour, et vivement interpellé pour s’être laissé piller sans porter

plainte à Ahmadou, avait reçu aussi cent coups de corde, afin qu’il sût

dorénavant qu’on lui rendrait justice même contre les princes.

Presque au même moment, un Diula qui était venu faire une réclamation,

me racontait ceci : « Je vais depuis plusieurs années acheter des

marchandises à Bakel, je les porte à Nioro, où je les change contre du

sel, que je vais vendre au Bouré ; j’achète de l’or, que je rapporte à

Bakel, ainsi que des bœufs que j’achète aux Maures. Or, l’année

dernière, comme j’allais à Bakel avec ma caravane d’or, de dents

d’éléphants et de gomme du Bakhounou, Tierno Moussa (Talibé, chef à

Kouniakary,) n’a pas voulu me laisser passer, alléguant la défense d’El

Hadj de faire commerce avec les Keffirs. Mais ce n’est qu’un prétexte,

car lui, il fait ce commerce, et il ne veut pas que d’autres le fassent,

parce que c’est le moyen d’être seul et de vendre les marchandises le

prix qu’il veut. »

Enfin, pour clore cette série d’anecdotes, le 25 décembre les princesses

prisonnières au _Diomfoutou_, les femmes d’El Hadj comme on les appelle

ici, étaient convaincues d’avoir formé un complot, d’avoir défoncé un

magasin de cauris et d’en avoir volé une assez grande quantité. Ahmadou

était allé avec un nerf de bœuf à la main, décidé à faire lui-même une

distribution à ses mères comme il dit, que seul il peut visiter avec

Samba N’diaye et Aguibou ; mais en route l’influence d’Oulibo l’avait

décidé à en rester aux menaces, et il avait reçu comme excuse ce simple

mot : « Nous mourons de faim et nous avons pris ces cauris pour acheter

de quoi manger. »

Le Diomfoutou, on le sait, est le harem d’El Hadj, ou son sérail. Il y a

là de tout, non-seulement ses propres femmes, mais encore toutes les

femmes ou filles de chefs qu’il a vaincus et qui sont tombées en son

pouvoir. Ce sont ces dernières qu’on désigne sous le nom de princesses.

La plupart ont un certain nombre de femmes esclaves affectées à leur

service et qui vont chercher l’eau, faire les achats au marché, vendre

le coton filé par les nobles mains de leurs maîtresses, ou les gourous

(noix de colats) qu’Ahmadou leur a fait distribuer.

Le total de ces femmes est d’au moins huit cents. Elles reçoivent pour

leur entretien du mil en quantité suffisante, du poisson, que les

Somonos fournissent régulièrement à certains jours de la semaine, du

lait et du beurre une fois la semaine. Voilà pour la nourriture. Ce

qu’elles veulent en plus, elles sont obligées de se le procurer par leur

travail, qui se borne généralement à filer le coton, qu’elles font

ensuite tisser en pagnes, quand elles ne le vendent pas tel quel :

quelques-unes font de la teinture, d’autres tissent en paille des ronds

fort jolis, nuancés de différentes couleurs et destinés à servir de

couvercles de calebasse.

De temps à autre, Ahmadou fait à ses mères une distribution de cauris ou

de gourous, puis deux fois l’an elles reçoivent un grand pagne et un

petit ; les femmes adultes et les vieilles reçoivent de plus un dampé ou

couverture de coton.

Les jours de fête, Ahmadou envoie un certain nombre de bœufs et de

moutons, qu’on abat pour ces dames, qui souvent s’arrachent les

morceaux, car chez elles les disputes ne sont pas rares.

Quelques-unes doivent aux générosités d’Ahmadou ou de son père (celles

qui ont été honorées de ses faveurs) un certain nombre d’esclaves, ou

bien des vaches qu’elles confient au berger du village, et dont on leur

porte le lait chaque soir. Voilà ce qu’est le Diomfoutou, qui, malgré la

parcimonie d’Ahmadou, coûte fort cher à entretenir, eu égard au peu de

revenus de la couronne.

Cependant les jours passaient et Bakary n’arrivait pas. J’essayai de

voir Ahmadou, mais il était très-préoccupé avec les Talibés de divers

villages. Je lui fis demander l’autorisation d’envoyer Seïdou au-devant

de Bakary, mais je n’obtins d’autre réponse que celle-ci : « Bakary ne

peut pas être encore revenu. » Et de fait Ahmadou ne l’attendait pas

encore, ne pouvant supposer que le gouverneur se fût hâté au point de le

faire repartir aussitôt arrivé.

[Décoration]

[Note 181 : M. Lafon de Fongaulfier, lieutenant de vaisseau.]

[Note 182 : Depuis, à la suite d’une discussion, Ahmadou les a renvoyés

tous, et ils ne mangeaient plus chez lui, à mon départ, que sur

invitation.]

[Note 183 : Village situé à six ou sept lieues de Ségou-Sikoro.]

[Note 184 : 12 à 14° centigrades.]

[Note 185 : Paté Dali est un des hommes de confiance d’Ahmadou, qui lui

a confié de grands troupeaux, ce qui lui donne une véritable fortune,

qu’en vrai Diawandou il ne prodigue pas.]

[Note 186 : Seïdou, ancien captif de la maison de Tierno-Abdoul kadi,

talibé de Ségou, plus tard kadi de la ville, s’était racheté par son

travail de tisserand. Il jouissait de l’amitié et de la confiance

absolue de son ancien maître, grâce à l’influence duquel il pouvait

s’employer en notre faveur. Il nous a rendu de la sorte, et presque en

secret, de grands services. Il était, du reste, très-estimé d’Ahmadou.]

[Note 187 : Ces quelques mots peuvent suffire à faire comprendre la

différence entre Massassis et Kourbaris. Tous sont Kourbaris, mais les

Massassis sont une branche de la famille.]

Voyage dans le Soudan occidental (Sénégambie-Niger) · 第 150 / 368 题