Le vieux Tierno-Abdoul, au milieu de tous ses mensonges, qu’il avait
faits du reste sans intention de nous nuire, avait du bon, et
sérieusement il eût été fâché de nous voir arriver malheur. C’était
l’homme de Ségou qui pouvait le mieux me donner des renseignements sur
le pays, et quand je lui en demandai il m’invita à venir passer une
journée à ses lougans. Nous y fûmes admirablement reçus : outre un
magnifique repas, il nous avait fait cadeau d’un mouton vivant resté à
Ségou. Son fils alla nous conduire à quatre lieues plus au Sud jusqu’aux
ruines d’une ancienne capitale du pays, Ngoy Tomassa, village dont on ne
voit plus que quelques buttes de terre indiquant la place des murailles,
entre lesquelles de nombreux arbres fruitiers du pays croissent, sans
que personne, à cause de l’état d’anarchie, se hasarde à aller couper
les fruits. Nous ne nous étions nous-mêmes avancés jusque-là que bien
armés, et sous l’escorte de quinze à vingt cavaliers. A notre retour,
après avoir copieusement déjeuné, nous fîmes cercle, et le vieux nous
raconta l’histoire de Ségou depuis Bitto ou Tiguitto, qui semble être le
fondateur de la puissance de l’empire bambara.
[Illustration : Feuilles et noix de l’arbre à beurre. (_Bassia
Parkii_.)]
Certes le récit de Tierno-Abdoul était loin d’être complet, et j’eusse
bien voulu lui adresser des questions. Mais tous les noirs sont les
mêmes à cet égard ; ils racontent leurs histoires toujours de la même
manière, comme un conte qu’ils ont appris par cœur ou forgé d’après des
souvenirs quelquefois un peu vagues, et toute question n’aboutit qu’à
leur faire recommencer par le commencement, comme ces élèves en musique
qui ne peuvent reprendre une phrase musicale qu’à la première note.
Au reste, cette histoire du royaume de Ségou ressemblait assez à
certains abrégés de l’histoire de France. Tel roi régna tant d’années et
fit telle chose, tel autre le remplaça et fit..., etc.
Mais tel quel ce récit trouve sa place dans nos études, car il contient
une assez grande quantité de faits nouveaux.