Cette scène était terminée et j’y avais plutôt gagné que perdu.
Le lendemain nous allâmes passer la journée sous les beaux arbres de
Kounébougou, village situé à quelques lieues au Sud de Ségou. Nous nous
installâmes sous les grands fromagers, et nous nous rendîmes au village
pour emprunter de quoi faire cuire notre déjeuner (une soupe de poule
avec du couscous). Nous comptions acheter du mil pour les chevaux ; mais
le chef, vieux Bambara, habitué à voir les Talibés prendre au lieu de
demander à acheter, refusa de nous en vendre. Nous étions à discuter
avec lui, lorsque vint à passer Paté Dali, Talibé (Poul Diawandou), qui
jouit d’une grande influence à Ségou, et qui se rendait à ses lougans et
à ses troupeaux[185]. Il s’interposa en ordonnant au vieux Bambara de
délivrer immédiatement un panier de mil pour les chevaux, de nous donner
un coq pour notre souper, le menaçant de faire un rapport de ceci à
Ahmadou s’il n’obéissait pas ; puis il emmena un de mes hommes pour lui
faire donner du lait au troupeau ; mais comme il était déjà tard, on
n’en put avoir, et il m’envoya de son côté une belle poule. Alors nous
commençâmes notre cuisine. Dans un grand vase on fit cuire les volatiles
à grand bouillon, avec du sel, du poivre indigène et des oignons. Puis,
au bout d’une heure, on y versa du riz que nous avions apporté. Nos
laptots firent griller de la viande sur les charbons, et comme tout cela
se passait par une belle journée, à l’ombre des plus beaux arbres du
monde, arbres séculaires dont une douzaine eussent suffi pour abriter un
corps d’armée, nous revînmes le soir à Ségou enchantés et reposés.