27 novembre 1864.

Le lendemain dimanche, 27 novembre, je fis seller les mules au jour et

me disposai à sortir comme je le faisais habituellement. Pendant que je

me préparais, j’entendis Samba N’diaye qui parlait en yoloff à mes

laptots et les engageait à ne pas me laisser sortir. Je parus alors et

lui dis qu’il était inutile qu’il se mêlât de cette affaire et que

j’allais à Siracoro. Il me pria d’attendre qu’il eût été prévenir

Ahmadou, mais cela sur un ton qui ressemblait à un ordre. J’étais peu

disposé à l’écouter.

« Va prévenir Ahmadou, si tu veux, lui dis-je, moi je pars me

promener. » J’enfourchai ma mule, le docteur la sienne et nous nous

dirigeâmes vers la porte du village la plus rapprochée. Au moment où j’y

arrivais, je trouvai, sur la petite place, Samba N’diaye qui m’y avait

précédé au lieu d’aller chez Ahmadou, et qui saisit ma bride pour

m’arrêter en me disant : « Où vas-tu donc ? Allons, retourne ! » Cette

fois, je ne fus plus maître de ma colère : « Lâche ma bride, lui dis-je

énergiquement. Lâche, lâche donc ! » et voyant qu’il tenait bon : « Tant

pis pour toi, » m’écriai-je, et je piquai des deux éperons la mule.

C’était une vigoureuse bête ; peu habituée à sentir l’éperon, elle se

précipita en avant assez fortement pour que Samba N’diaye fût obligé de

la lâcher, et faisant volte-face, elle se mit à distribuer une série de

ruades qui eurent bientôt fait dégager la place aux curieux qui

s’assemblaient malgré l’heure matinale.

Je m’élançai alors vers la porte ; mais Samba N’diaye avait crié au

porte-clefs et gardien de la fermer, et, si je franchis la première, je

me heurtai à la deuxième que je trouvai close.

De plus, on envoyait l’ordre de fermer toutes les portes. J’étais donc

prisonnier dans la ville et il ne me restait plus qu’à savoir si c’était

par ordre d’Ahmadou. A l’air de Samba N’diaye j’en doutais ; il me

semblait embarrassé. L’acte assez grave qu’il venait de se permettre

paraissait avoir été accompli dans un moment de rage, plutôt qu’en

exécution d’un ordre.

Cela me rendit tout mon sang-froid. Après tout, il fallait savoir à quoi

s’en tenir. Je descendis de ma monture et je me dirigeai sans retard

vers la maison d’Ahmadou. Il n’était pas sept heures, et de plus il

faisait bien froid[184] ; sur la route je ne rencontrai presque

personne. Je savais que je ne verrais pas Ahmadou, mais ma présence à sa

porte à une telle heure et en costume de promenade, c’est-à-dire botté

et éperonné, devait attirer l’attention et me faciliter le moyen de le

voir.

En effet, j’arpentais sa cour depuis cinq à six minutes, quand son frère

Aguibou sortit de la maison où il habitait et tout surpris de me voir,

vint à moi.

Je le suppliai de dire à son frère que je désirais le voir sans retard

pour une affaire de la plus haute importance. J’étais ému, très-ému

même, une certaine altération pouvait se remarquer sur mes traits.

Aguibou, qui déjà la veille avait sans doute entendu parler de cette

affaire, me demanda s’il s’agissait des chevaux. « Oui, lui dis-je, mais

il y a autre chose. Dis à Ahmadou que je tiens à le voir le plus tôt

possible, que je ne puis rester aujourd’hui sans le voir. »

Aguibou entra tout de suite chez son frère, car seul des princes il a

ses entrées, et il ressortit un instant après avec Samba N’diaye.

Ahmadou me faisait souhaiter le bonjour et donnait l’ordre, en envoyant

_sa sandale_ comme preuve que cet ordre émanait de lui, de me délivrer

sur-le-champ deux chevaux pour aller me promener. C’était une victoire,

mais il me fallait plus. Je renvoyai Aguibou le remercier, lui dire que

j’avais renoncé à ma promenade, mais qu’il était important que je lui

parlasse le jour même.

La réponse ne se fit pas attendre, Ahmadou me renvoyait à l’après-midi.

Ainsi nous n’étions donc pas prisonniers ; Samba N’diaye, par entêtement

ou dans un excès de zèle, dont à coup sûr il avait été blâmé, avait pris

sur lui cette mesure violente qui m’avait causé cet émoi. Du reste, il

était pâle et visiblement troublé.

Je rentrai à la maison tranquilliser mes hommes ; puis, comme le bruit

commençait à se répandre dans le quartier que j’avais voulu me sauver de

chez Ahmadou, que j’étais _mourti_ (révolté, en fuite), j’allai, afin de

bien faire voir qu’il n’en était rien, me faire ouvrir par Samba N’diaye

les portes de la ville, où la foule attendait depuis une heure sans

pouvoir passer, et, accompagné du docteur et de l’un de mes hommes, je

me rendis à la maison de Tierno-Abdoul, située à environ deux mille cinq

cents pas du mur du tata, au lieu qu’on appelle Douabougou, sorte de

petit village qui termine le goupouilli de Ségou, sans avoir de limites

bien nettes.

Tierno-Abdoul occupe là un grand terrain ; sa maison personnelle est un

vaste carré garni d’un tata sur lequel on a placé des piquets de bois,

comme autour du tata d’El Hadj, pour le garantir contre l’escalade ; la

porte est ornée de sculptures en terre, analogues à celles qui

garnissent toutes les belles maisons du pays. Le bilour ou corps de

garde d’entrée sert de prison ; c’est là qu’Abdoul met aux fers tous les

individus suspects qu’Ahmadou lui confie. Quant à la disposition

intérieure, c’est toujours le système ordinaire, une suite de cours dont

les entrées ne sont jamais en face l’une de l’autre, et que séparent des

hangars ou bilours qui servent de corps de garde aux sofas.

Autour de cette maison particulière, de nombreux terrains appartiennent

à Abdoul, qui les fait occuper par ses fils, ses serviteurs et cette

classe d’individus qui, bien que libres, sont comme vivant à ses dépens,

en quelque sorte ses vassaux. Cela a créé, grâce à l’autorité de ce

vieillard, le noir le plus travailleur de tout le Ségou, une sorte de

petite ville bien bâtie, propre, sur la place de laquelle la nature a

planté depuis de longues années deux immenses benténiers entre les

racines et à l’ombre desquels se tiennent bien des palabres, sans

compter l’école du marabout, auquel est confiée l’éducation des jeunes

fils de Tierno-Abdoul, et de Hiaïa, cousin germain d’Ahmadou,

spécialement confié par El Hadj à Tierno-Abdoul.

Nous ne trouvâmes pas Abdoul, mais à dessein nous prolongeâmes notre

promenade jusqu’à l’heure de déjeuner. Puis à midi et demi j’allai chez

Ahmadou ; il réglait une affaire qui dura longtemps, et comme l’heure du

salam approchait, il me fit prier d’aller attendre chez moi, qu’il me

ferait appeler après la prière.

Ce ne fut qu’à trois heures que je le vis. Il était en petit comité de

chefs. Après les politesses, j’exposai mes griefs à Ahmadou dans des

termes polis, mais énergiques et avec une émotion que je ne pouvais

dominer, et que personne à Ségou ne m’avait encore vue. Après tout, il

s’agissait du succès de ma mission ; il fallait me faire respecter coûte

que coûte. Aussi je lui dis que c’était à lui de prendre des mesures

pour empêcher dorénavant pareille avanie de m’être faite ; que, quant à

moi, je ne saurais la supporter, et que, si pareil fait se renouvelait,

je me ferais respecter en me servant de mes armes, si je ne pouvais y

arriver par la douceur.

Samba N’diaye prit à son tour la parole, et expliqua qu’il avait voulu

m’empêcher de sortir sur les mules, parce que cela était presque faire

un affront à Ahmadou. Il broda sur ce thème, entassant mensonge sur

mensonge. Pendant son discours, de nombreuses et violentes interruptions

m’échappèrent, ainsi qu’au docteur, habituellement si calme, et dès

qu’il eut fini, je lui répliquai de la façon la plus vigoureuse, le

traitant de menteur, lui reprochant son ingratitude envers les blancs,

dont il n’avait reçu que des bienfaits dans sa jeunesse et qu’il

trahissait aujourd’hui. Ensuite je me plaignis à Ahmadou que Samba

N’diaye, qu’il m’avait donné comme intermédiaire, ne fît pas mes

commissions, ne vînt pas lui dire lorsque je désirais une audience, et

ne me répétât pas ce qu’Ahmadou disait pour moi. Enfin je demandai à

changer de maison.

Ahmadou alors prit la parole, et dès son premier mot je vis que ma cause

était gagnée. Il me donna sa parole que pendant tout le temps que je

resterais à Ségou, je serais respecté de tout le monde ; que, quant à

lui, il n’était pour rien dans ce qui s’était passé le matin, et que

jamais pareille chose ne se renouvellerait.

Il me raconta que le matin seulement Samba N’diaye était venu lui dire

que je voulais sortir, bon gré mal gré, et qu’en envoyant Aguibou pour

me faire donner les chevaux, il avait bien vu qu’on ne lui avait pas

tout dit, mais que tout était expliqué.

Après d’autres protestations, il me pria de rester logé où j’étais,

disant que la maison était à moi, et non à Samba N’diaye, et que

dorénavant je n’aurais qu’à envoyer Samba Yoro (l’un de mes noirs) avec

Samba N’diaye quand je donnerais une commission à faire près de lui.

Samba N’diaye chercha ensuite à s’excuser, mais ses explications

n’avaient pas de sens ; aussi refusai-je pour le moment de lui

pardonner, et je dis à Ahmadou qu’il était fort heureux que, depuis mon

arrivée dans le pays, j’eusse pris l’habitude de marcher sans arme et

même sans bâton, parce que, dans ma colère du matin, j’aurais

certainement corrigé Samba si je ne l’eusse pas tué sur le coup. Cela ne

souleva pas d’objection, car jusqu’à un certain point les noirs ont le

respect de la liberté individuelle et la conscience du cas de légitime

défense.

Voyage dans le Soudan occidental (Sénégambie-Niger) · 第 146 / 368 题