Le lendemain dimanche, 27 novembre, je fis seller les mules au jour et
me disposai à sortir comme je le faisais habituellement. Pendant que je
me préparais, j’entendis Samba N’diaye qui parlait en yoloff à mes
laptots et les engageait à ne pas me laisser sortir. Je parus alors et
lui dis qu’il était inutile qu’il se mêlât de cette affaire et que
j’allais à Siracoro. Il me pria d’attendre qu’il eût été prévenir
Ahmadou, mais cela sur un ton qui ressemblait à un ordre. J’étais peu
disposé à l’écouter.
« Va prévenir Ahmadou, si tu veux, lui dis-je, moi je pars me
promener. » J’enfourchai ma mule, le docteur la sienne et nous nous
dirigeâmes vers la porte du village la plus rapprochée. Au moment où j’y
arrivais, je trouvai, sur la petite place, Samba N’diaye qui m’y avait
précédé au lieu d’aller chez Ahmadou, et qui saisit ma bride pour
m’arrêter en me disant : « Où vas-tu donc ? Allons, retourne ! » Cette
fois, je ne fus plus maître de ma colère : « Lâche ma bride, lui dis-je
énergiquement. Lâche, lâche donc ! » et voyant qu’il tenait bon : « Tant
pis pour toi, » m’écriai-je, et je piquai des deux éperons la mule.
C’était une vigoureuse bête ; peu habituée à sentir l’éperon, elle se
précipita en avant assez fortement pour que Samba N’diaye fût obligé de
la lâcher, et faisant volte-face, elle se mit à distribuer une série de
ruades qui eurent bientôt fait dégager la place aux curieux qui
s’assemblaient malgré l’heure matinale.
Je m’élançai alors vers la porte ; mais Samba N’diaye avait crié au
porte-clefs et gardien de la fermer, et, si je franchis la première, je
me heurtai à la deuxième que je trouvai close.
De plus, on envoyait l’ordre de fermer toutes les portes. J’étais donc
prisonnier dans la ville et il ne me restait plus qu’à savoir si c’était
par ordre d’Ahmadou. A l’air de Samba N’diaye j’en doutais ; il me
semblait embarrassé. L’acte assez grave qu’il venait de se permettre
paraissait avoir été accompli dans un moment de rage, plutôt qu’en
exécution d’un ordre.
Cela me rendit tout mon sang-froid. Après tout, il fallait savoir à quoi
s’en tenir. Je descendis de ma monture et je me dirigeai sans retard
vers la maison d’Ahmadou. Il n’était pas sept heures, et de plus il
faisait bien froid[184] ; sur la route je ne rencontrai presque
personne. Je savais que je ne verrais pas Ahmadou, mais ma présence à sa
porte à une telle heure et en costume de promenade, c’est-à-dire botté
et éperonné, devait attirer l’attention et me faciliter le moyen de le
voir.
En effet, j’arpentais sa cour depuis cinq à six minutes, quand son frère
Aguibou sortit de la maison où il habitait et tout surpris de me voir,
vint à moi.
Je le suppliai de dire à son frère que je désirais le voir sans retard
pour une affaire de la plus haute importance. J’étais ému, très-ému
même, une certaine altération pouvait se remarquer sur mes traits.
Aguibou, qui déjà la veille avait sans doute entendu parler de cette
affaire, me demanda s’il s’agissait des chevaux. « Oui, lui dis-je, mais
il y a autre chose. Dis à Ahmadou que je tiens à le voir le plus tôt
possible, que je ne puis rester aujourd’hui sans le voir. »
Aguibou entra tout de suite chez son frère, car seul des princes il a
ses entrées, et il ressortit un instant après avec Samba N’diaye.
Ahmadou me faisait souhaiter le bonjour et donnait l’ordre, en envoyant
_sa sandale_ comme preuve que cet ordre émanait de lui, de me délivrer
sur-le-champ deux chevaux pour aller me promener. C’était une victoire,
mais il me fallait plus. Je renvoyai Aguibou le remercier, lui dire que
j’avais renoncé à ma promenade, mais qu’il était important que je lui
parlasse le jour même.
La réponse ne se fit pas attendre, Ahmadou me renvoyait à l’après-midi.
Ainsi nous n’étions donc pas prisonniers ; Samba N’diaye, par entêtement
ou dans un excès de zèle, dont à coup sûr il avait été blâmé, avait pris
sur lui cette mesure violente qui m’avait causé cet émoi. Du reste, il
était pâle et visiblement troublé.
Je rentrai à la maison tranquilliser mes hommes ; puis, comme le bruit
commençait à se répandre dans le quartier que j’avais voulu me sauver de
chez Ahmadou, que j’étais _mourti_ (révolté, en fuite), j’allai, afin de
bien faire voir qu’il n’en était rien, me faire ouvrir par Samba N’diaye
les portes de la ville, où la foule attendait depuis une heure sans
pouvoir passer, et, accompagné du docteur et de l’un de mes hommes, je
me rendis à la maison de Tierno-Abdoul, située à environ deux mille cinq
cents pas du mur du tata, au lieu qu’on appelle Douabougou, sorte de
petit village qui termine le goupouilli de Ségou, sans avoir de limites
bien nettes.
Tierno-Abdoul occupe là un grand terrain ; sa maison personnelle est un
vaste carré garni d’un tata sur lequel on a placé des piquets de bois,
comme autour du tata d’El Hadj, pour le garantir contre l’escalade ; la
porte est ornée de sculptures en terre, analogues à celles qui
garnissent toutes les belles maisons du pays. Le bilour ou corps de
garde d’entrée sert de prison ; c’est là qu’Abdoul met aux fers tous les
individus suspects qu’Ahmadou lui confie. Quant à la disposition
intérieure, c’est toujours le système ordinaire, une suite de cours dont
les entrées ne sont jamais en face l’une de l’autre, et que séparent des
hangars ou bilours qui servent de corps de garde aux sofas.
Autour de cette maison particulière, de nombreux terrains appartiennent
à Abdoul, qui les fait occuper par ses fils, ses serviteurs et cette
classe d’individus qui, bien que libres, sont comme vivant à ses dépens,
en quelque sorte ses vassaux. Cela a créé, grâce à l’autorité de ce
vieillard, le noir le plus travailleur de tout le Ségou, une sorte de
petite ville bien bâtie, propre, sur la place de laquelle la nature a
planté depuis de longues années deux immenses benténiers entre les
racines et à l’ombre desquels se tiennent bien des palabres, sans
compter l’école du marabout, auquel est confiée l’éducation des jeunes
fils de Tierno-Abdoul, et de Hiaïa, cousin germain d’Ahmadou,
spécialement confié par El Hadj à Tierno-Abdoul.
Nous ne trouvâmes pas Abdoul, mais à dessein nous prolongeâmes notre
promenade jusqu’à l’heure de déjeuner. Puis à midi et demi j’allai chez
Ahmadou ; il réglait une affaire qui dura longtemps, et comme l’heure du
salam approchait, il me fit prier d’aller attendre chez moi, qu’il me
ferait appeler après la prière.
Ce ne fut qu’à trois heures que je le vis. Il était en petit comité de
chefs. Après les politesses, j’exposai mes griefs à Ahmadou dans des
termes polis, mais énergiques et avec une émotion que je ne pouvais
dominer, et que personne à Ségou ne m’avait encore vue. Après tout, il
s’agissait du succès de ma mission ; il fallait me faire respecter coûte
que coûte. Aussi je lui dis que c’était à lui de prendre des mesures
pour empêcher dorénavant pareille avanie de m’être faite ; que, quant à
moi, je ne saurais la supporter, et que, si pareil fait se renouvelait,
je me ferais respecter en me servant de mes armes, si je ne pouvais y
arriver par la douceur.
Samba N’diaye prit à son tour la parole, et expliqua qu’il avait voulu
m’empêcher de sortir sur les mules, parce que cela était presque faire
un affront à Ahmadou. Il broda sur ce thème, entassant mensonge sur
mensonge. Pendant son discours, de nombreuses et violentes interruptions
m’échappèrent, ainsi qu’au docteur, habituellement si calme, et dès
qu’il eut fini, je lui répliquai de la façon la plus vigoureuse, le
traitant de menteur, lui reprochant son ingratitude envers les blancs,
dont il n’avait reçu que des bienfaits dans sa jeunesse et qu’il
trahissait aujourd’hui. Ensuite je me plaignis à Ahmadou que Samba
N’diaye, qu’il m’avait donné comme intermédiaire, ne fît pas mes
commissions, ne vînt pas lui dire lorsque je désirais une audience, et
ne me répétât pas ce qu’Ahmadou disait pour moi. Enfin je demandai à
changer de maison.
Ahmadou alors prit la parole, et dès son premier mot je vis que ma cause
était gagnée. Il me donna sa parole que pendant tout le temps que je
resterais à Ségou, je serais respecté de tout le monde ; que, quant à
lui, il n’était pour rien dans ce qui s’était passé le matin, et que
jamais pareille chose ne se renouvellerait.
Il me raconta que le matin seulement Samba N’diaye était venu lui dire
que je voulais sortir, bon gré mal gré, et qu’en envoyant Aguibou pour
me faire donner les chevaux, il avait bien vu qu’on ne lui avait pas
tout dit, mais que tout était expliqué.
Après d’autres protestations, il me pria de rester logé où j’étais,
disant que la maison était à moi, et non à Samba N’diaye, et que
dorénavant je n’aurais qu’à envoyer Samba Yoro (l’un de mes noirs) avec
Samba N’diaye quand je donnerais une commission à faire près de lui.
Samba N’diaye chercha ensuite à s’excuser, mais ses explications
n’avaient pas de sens ; aussi refusai-je pour le moment de lui
pardonner, et je dis à Ahmadou qu’il était fort heureux que, depuis mon
arrivée dans le pays, j’eusse pris l’habitude de marcher sans arme et
même sans bâton, parce que, dans ma colère du matin, j’aurais
certainement corrigé Samba si je ne l’eusse pas tué sur le coup. Cela ne
souleva pas d’objection, car jusqu’à un certain point les noirs ont le
respect de la liberté individuelle et la conscience du cas de légitime
défense.