Je fais un cadeau à Ahmadou. — Les repas et la cuisine d’Ahmadou. — Le
miel et la manière de le récolter. — Promenades aux environs de Ségou. —
Arrivée d’Amadi Boubakar, de Tambo et de Massiré. — Samba N’diaye me
fait une avanie. — J’obtiens gain de cause auprès d’Ahmadou. — Visite à
Tierno-Abdoul à Diofina. — Histoire de Ségou. — Conversation avec Tambo.
— Température du mois de décembre à Ségou. — Ahmadou distribue des
fusils. — Bruits divers. — Scènes de mœurs. — Le Diomfoutou d’El Hadj. —
Je demande en vain à envoyer Seïdou au-devant de Bakary Guëye.
Novembre 1864.
En m’envoyant cinq cents francs, le gouverneur avait bien jugé de ma
position et de mes ressources, et les deux marchandises (argent et ambre
no 1) étaient peut-être celles dont l’écoulement était le plus facile.
Seulement, comme quelques jours auparavant j’avais reçu d’Ahmadou
quatre-vingt mille cauris (cent mille du pays), qui devaient amplement
me suffire jusqu’en janvier, où j’attendais le retour de Bakary, je me
décidai à ne conserver que l’argent pour un cas imprévu, et à donner la
filière d’ambre à Ahmadou. Ce n’était qu’un faible dédommagement des
dépenses qu’il faisait pour nous ; mais en raison de la grande valeur du
gros ambre et de la beauté de celui qu’on m’avait envoyé, ce cadeau
prenait une proportion dont l’effet devait m’être utile plus tard.
Ce ne fut que le 4 novembre, lorsque j’eus lu tout ce qui m’était
arrivé, jusqu’aux almanachs comiques qu’un de nos camarades[181] m’avait
envoyés, que je vis Ahmadou. Vers huit heures et demie, j’allai à sa
porte et Samba N’diaye entra pour lui faire savoir que nous étions là.
Il était sorti ; ce qui veut dire qu’il n’était plus chez ses femmes ;
mais dans la cour où il se trouvait, il n’y a qu’un petit nombre de
personnes qui aient leurs entrées, et je dus attendre un peu. Samba
N’diaye, du reste, revint tout de suite me dire que, comme c’était
vendredi (le dimanche des musulmans, jour de grand salam à la mosquée),
Ahmadou se faisait raser la tête et la barbe, et qu’il me priait
d’attendre parce qu’il allait déjeuner.
Le déjeuner d’Ahmadou nécessiterait à peine un plus grand couvert que
celui de ses moindres sujets, n’était le nombre d’individus qui y
prennent part. En effet, les chefs Fouta Djallonkés, Bobo, Boubakar
Mahmady Diam et son frère Billo, chefs du Tabala, Sonkoutou le griot
intime, Sidy Abdallah, Ngour le forgeron d’Ahmadou, son cordonnier, et
quelquefois un de ses chefs de captifs, tous les princes de sa famille
en outre y avaient encore à cette époque table ouverte[182]. Sadhio,
esclave d’Ahmadou qui l’accompagne depuis son enfance, était l’intendant
en chef de ces repas, qui se composent d’un certain nombre de calebasses
de couscous, de riz cuit avec de la volaille, de lack-lallo, de mafé et
à peu près de toutes les variantes de ces nourritures dont le riz, le
mil et maïs sont l’unique base, et qui sont la nourriture de tous les
nègres à quelque rang qu’ils appartiennent.
Du reste, à en juger par deux plats d’une sorte de poule au riz que
Sadhio m’avait envoyés à mon arrivée à Ségou, la cuisine n’était pas
désagréable. Lorsque Ahmadou est prêt, Sadhio fait envoyer par les
_gadas_ (femmes esclaves de la _maison_) les calebasses en nombre
proportionnel aux convives qui sont là. On se range à l’entour, après
s’être lavé les mains, et on mange à même avec les mains. Après quoi, on
se lave de nouveau les mains, la bouche, et bien que ces plats soient
gras, on ne se lave qu’à l’eau claire et on s’essuie en se frottant les
mains, soit sur la tête, soit sur ses vêtements, soit même pas du tout,
ce qui est le cas le plus général.
Quand Ahmadou eut déjeuné, il nous reçut, et, avec une grâce parfaite,
me demanda si j’avais des nouvelles de ma famille et du gouverneur.
Après cette conversation, qui dura assez longtemps, je lui dis que le
gouverneur m’engageait à rentrer. Aussitôt sa figure devint inquiète et
il me répondit : « Mais nous sommes convenus d’attendre Bakary. » Je vis
qu’il serait inutile d’entamer cette question, puisque le gouverneur
n’avait pas songé à écrire en arabe à Ahmadou, pour le prier de hâter
mon retour, et je me décidai à attendre.
Je lui fis présent de la filière d’ambre, ce qui fut l’occasion de
nombreuses questions sur l’origine de l’ambre, sur le pays d’où il
venait, puis sur sa valeur, et de là sur le commerce en général, puis
sur tous les pays, et enfin sur la forme de la terre ; et quand
j’affirmai qu’elle était ronde, tout le monde témoigna une notable
incrédulité, sauf Bobo qui dit « _Gonga_ » (c’est vrai), et Ahmadou, qui
généralement s’efforçait de ne rien laisser voir sur sa figure.
En somme, je fus très-content de cette entrevue. Ahmadou, en exécution
d’une promesse faite au moment du départ de Bakary, avait donné l’ordre
de m’envoyer des chevaux pour me promener aux alentours de Ségou. De
plus, chose remarquable, il ne leva pas l’audience sans nous faire
donner un pain de sucre qu’il avait envoyé chercher dans les magasins
d’El Hadj.
Depuis longtemps nous en étions privés, Ahmadou nous ayant dit qu’il
n’en avait plus à lui, et nous étions réduits au miel, qui en ce moment
était fort mauvais.
Les Bambaras, qui ont la spécialité de récolter le miel, établissent de
nombreuses ruches dans les arbres, aux abords des villages, et chaque
mois, au moment de la pleine lune, ils vont retirer une partie du miel
pendant la nuit et aux flambeaux. Les abeilles effarées quittent leur
ruche, dont on enlève le couvercle au milieu du bourdonnement et non
sans piqûres, puis on la referme et l’essaim y rentre petit à petit.
Ces ruches sont des paniers en paille tressée, ouverts par un bout et
pointus par l’autre ; l’extrémité ouverte est bouchée avec un couvercle
en calebasse, que l’on fixe au moyen de terre glaise, après avoir
pratiqué un trou au milieu.
Quant au miel, tantôt blanc, tantôt rouge et quelquefois noir, il est de
temps en temps très-bon mais souvent aussi détestable.
A la suite de cette entrevue avec Ahmadou, je restai quelque temps sans
le voir. Je lisais et relisais les journaux d’Europe qui m’étaient
parvenus ; lettres, revues, journaux, je les sus bientôt par cœur, et ce
fut alors que, voyant combien la lecture était un baume efficace à mes
souffrances, je me mis à étudier les trois seuls livres que possédait le
docteur : une géologie, une botanique et un formulaire de médecine.
Ces lectures devenaient l’objet de conversations instructives entre mon
compagnon et moi, et j’appris ainsi bien des choses que jamais je
n’avais eu le temps ni l’idée d’étudier.
Nous faisions aussi de nombreuses promenades dans la campagne. Nous
partions le matin de bonne heure. Un de nos hommes emportait de quoi
déjeuner et nous ne rentrions que le soir.
La campagne était magnifique. Le mil était mûr ; on le récoltait dans
les champs et on le mettait en grands tas sur des places nettoyées à
l’avance, bien unies, où on devait battre celui qui était destiné à
rentrer à la ville. Les fruits des karités mûrs couvraient encore les
arbres, qui abondent dans la plaine et s’élèvent çà et là dans les
lougans.
A peu de distance de la ville, le terrain, d’abord plat et uni comme au
cordeau, s’accidente légèrement. La ligne bleuâtre des collines qu’on
apercevait de Ségou n’est plus qu’un horizon peu étendu et bientôt on se
trouve au milieu de collines dont la plus élevée n’atteint guère plus de
20 mètres d’élévation au-dessus de la plaine. Encore quelques lieues et
on ne voit plus rien devant soi qui annonce des montagnes vers le Sud,
et si l’on continuait à marcher dans cette direction, on ne tarderait
pas à voir le Bakhoy.
Malheureusement le pays n’était guère tranquille. Ahmadou qui ne voulait
pas, par prudence, disait-il, et de crainte qu’il ne nous arrivât du
mal, nous laisser aller au Macina, ne se souciait pas que je
m’éloignasse de Ségou-Sikoro, et toutes mes demandes pour aller jusqu’au
Bakhoy ou même jusqu’à Dougassou, le village de Talibés le plus au Sud,
échouèrent. Je ne dépassai pas Dougadougou[183], et c’est à l’obligeance
de Samba N’diaye que je dus de m’avancer aussi loin un jour que nous
étions allés passer l’après-midi dans ses lougans à Bandiougoubougou.