31 octobre 1864.

Tandis qu’au milieu d’alternatives de santé et de maladie, pris de

rhumatismes dans les genoux, j’observais, je notais tout ce qui me

paraissait intéressant, on vint, le 31, me dire que Seïdou, le courrier

que j’avais expédié à Saint-Louis, était de retour et qu’il venait

s’établir dans le pays. On comprendra sans peine l’émotion que me

causait cette nouvelle. Il me semblait impossible que Seïdou fût parti,

même pour venir s’établir à Ségou, sans en avoir averti le gouverneur,

sans avoir pris des lettres pour moi.

[Illustration : Vieux bambara somono.]

Néanmoins, comme on m’affirmait qu’il n’avait rien dit pour moi et qu’il

était allé directement chez Ahmadou, j’envoyai à sa recherche pour le

prier de passer chez moi le plus vite possible. La seule nouvelle qu’il

eût donnée, c’est qu’il avait croisé Bakary Guëye à Nioro. C’était déjà

quelque chose, et, à l’heure qu’il était, mon courrier devait avoir

dépassé Bakel. Mais qu’on se figure mon impatience, qui, comme bien on

pense, ne fut guère diminuée quand Samba N’diaye vint m’annoncer qu’il y

avait un plein toulon de lettres pour moi. Enfin, après une autre demi-

heure d’attente, Ahmadou, qui était dans la maison de son père, sortit

et m’envoya Seïdou.

Je le fis entrer et nous commençâmes à dépouiller un volumineux

courrier. Quelle joie était la nôtre ! et cependant elle ne devait pas

être longue. Ces lettres, si impatiemment désirées, ne nous apportaient

que le deuil et la tristesse.

Mon compagnon Quintin n’en avait pas une seule. Celui qui avait été

chargé de recevoir sa correspondance à Saint-Louis n’avait pas été

informé du départ du courrier, et moi, quelque répugnance que j’éprouve

à faire entrer le public dans les souffrances de ma vie privée, il faut

bien que je le dise pour qu’on puisse apprécier toutes les douleurs qui

m’ont assailli, moi, j’étais frappé par une nouvelle affreuse. L’enfant

sur lequel j’avais compté pour apaiser les chagrins de ma femme, cet

enfant si désiré dont on m’annonçait la naissance avec des élans de joie

indescriptibles, on m’apprenait aussi sa mort, et au milieu de ses

angoisses, ma jeune femme ne trouvait qu’un cri : « Reviens, j’ai besoin

de toi pour me consoler. »

Que le ciel préserve toute créature d’une souffrance pareille à celle

que j’éprouvai et qu’il me fallut refouler ; car je sentais que je

devais, au lieu d’attrister encore de mes chagrins mon compagnon privé

de nouvelles, lui apporter plutôt des consolations. Du moins pour lui on

pouvait dire (nous le sûmes plus tard), ce que je lui répétais avec

amertume : « Pas de nouvelles valent mieux que de mauvaises. »

Mais ce n’est pas tout, la mort avait frappé de rudes coups dans ma

famille, et des parents que j’aimais avaient été moissonnés à la fleur

de l’âge.

Et parmi mes amis même, j’en avais à regretter ; car un des officiers de

la garnison du Sénégal, avec qui j’étais le plus lié, le capitaine

Laurens, du génie, venait de tomber en brave avec quatre autres

officiers sur le champ de bataille, et sur cent cinquante hommes qui

l’accompagnaient dans ce triste épisode des guerres du Cayor, c’est à

peine si vingt-cinq avaient échappé !

Au milieu de toutes ces lettres, de ce courant de nouvelles, de journaux

dont quelques-uns donnaient des nouvelles plus ou moins exactes de notre

position, les uns l’exagérant, les autres ne se rendant pas compte de sa

gravité, par la raison qu’ils ne connaissaient pas le pays ; au milieu,

dis-je, de ces nouvelles tristes ou gaies, le gouverneur, malade lui-

même, ne m’avait fait écrire que quelques lignes, et les voici :

« Bakel, 15 août 1864.

« Mon cher capitaine,

« J’ai reçu les lettres que vous m’avez envoyées par le courrier

Seïdou ; mais depuis son arrivée je n’ai reçu aucune nouvelle de vous,

soit directes, soit indirectes. Comme, d’un autre côté, je sais que les

partisans d’El Hadj Omar sont en guerre ouverte avec les Bambaras

révoltés, je suppose que vous êtes bloqués dans Ségou et que les

communications sont interrompues avec le haut Sénégal. D’ici à peu de

jours, le courrier Seïdou partira pour essayer de vous rejoindre, et il

vous portera, s’il arrive, quelques marchandises peu encombrantes que je

lui ferai remettre pour vous ; car vous devez commencer à être un peu à

court d’argent. De plus, j’enverrai un courrier qui portera une lettre

au chef des Bambaras qui assiégent Ségou, afin qu’il vous facilite le

moyen de revenir le plus tôt possible à Saint-Louis, si vous tombez

entre ses mains. J’espère que cela pourra se faire bientôt.

« Recevez, mon cher capitaine, etc.

« Le gouverneur.

« _Signé_ : FAIDHERBE. »

Et plus bas de sa main :

« Je suis bien malade, au moment où je vous signe cette lettre, revenant

de Médine. Ce courrier vous portera des lettres de France à votre

adresse.

« _Signé_ : FAIDHERBE. »

En effet, le gouverneur était allé se renseigner à Médine, et à peine

fut-il revenu à Saint-Louis, que le courrier qui l’avait accompagné dans

ce voyage fut expédié avec tout ce qu’on trouva à la poste à mon

adresse, et une somme de cinq cents francs représentée par deux cents

francs d’argent et une filière d’ambre no 1, de trois cents francs.

Comme on peut le voir, le gouverneur était bien au courant de la

situation politique de Ségou. Il appréciait l’impossibilité dans

laquelle nous étions, non-seulement de revenir, mais même de

correspondre ; heureusement on lui avait exagéré les choses en lui

laissant supposer que nous étions assiégés dans Ségou, car alors nous

eussions dû dire adieu à la vie, à moins d’un miracle.

De toutes nos lettres, dont quelques-unes étaient cependant consolantes,

il y en avait une qui m’alla au cœur. Elle était d’un officier que

j’avais à peine entrevu à Saint-Louis, mais qui, ayant tenté un voyage

au désert pour se rendre à Tombouctou, avait pu, dans les quelques jours

qu’il avait passés en route, apprécier à leur juste valeur les mérites

et les difficultés des explorations en Afrique. Cette lettre, empreinte

d’un enthousiasme exagéré pour notre œuvre, me combla de joie. Au moins,

me dis-je, il y a quelques personnes qui ne me décrieront pas, qui ne me

jetteront pas la pierre au retour, et cette pensée fut consolante entre

toutes.

La lettre en question (je me plais à en citer l’auteur, pour le moment

agréable que je lui ai dû, au milieu de mes peines) était signée

Perraud[180], lieutenant de spahis, commandant le fort de Médine.

[Décoration]

[Note 176 : A cause de sa parenté, qui pouvait, d’après les usages

peuhls, lui donner le droit de lui parler irrévérencieusement.]

[Note 177 : Pays compris, sur les bords du Sénégal, de Matam à Médine.]

[Note 178 : Grand village de Soninkés musulmans, sous le commandement

d’un almami, chef cumulant le pouvoir civil et le pouvoir religieux.]

[Note 179 : Ou plutôt de pastèques, bien que le melon existe aussi dans

le pays, en petite quantité il est vrai.]

[Note 180 : Quelques mois plus tard, M. Perraud venait à notre recherche

et s’avançait, le premier Européen, jusqu’à Nioro, sillonnant un pays

vierge d’explorations.]

Voyage dans le Soudan occidental (Sénégambie-Niger) · 第 142 / 368 题