Tandis qu’au milieu d’alternatives de santé et de maladie, pris de
rhumatismes dans les genoux, j’observais, je notais tout ce qui me
paraissait intéressant, on vint, le 31, me dire que Seïdou, le courrier
que j’avais expédié à Saint-Louis, était de retour et qu’il venait
s’établir dans le pays. On comprendra sans peine l’émotion que me
causait cette nouvelle. Il me semblait impossible que Seïdou fût parti,
même pour venir s’établir à Ségou, sans en avoir averti le gouverneur,
sans avoir pris des lettres pour moi.
[Illustration : Vieux bambara somono.]
Néanmoins, comme on m’affirmait qu’il n’avait rien dit pour moi et qu’il
était allé directement chez Ahmadou, j’envoyai à sa recherche pour le
prier de passer chez moi le plus vite possible. La seule nouvelle qu’il
eût donnée, c’est qu’il avait croisé Bakary Guëye à Nioro. C’était déjà
quelque chose, et, à l’heure qu’il était, mon courrier devait avoir
dépassé Bakel. Mais qu’on se figure mon impatience, qui, comme bien on
pense, ne fut guère diminuée quand Samba N’diaye vint m’annoncer qu’il y
avait un plein toulon de lettres pour moi. Enfin, après une autre demi-
heure d’attente, Ahmadou, qui était dans la maison de son père, sortit
et m’envoya Seïdou.
Je le fis entrer et nous commençâmes à dépouiller un volumineux
courrier. Quelle joie était la nôtre ! et cependant elle ne devait pas
être longue. Ces lettres, si impatiemment désirées, ne nous apportaient
que le deuil et la tristesse.
Mon compagnon Quintin n’en avait pas une seule. Celui qui avait été
chargé de recevoir sa correspondance à Saint-Louis n’avait pas été
informé du départ du courrier, et moi, quelque répugnance que j’éprouve
à faire entrer le public dans les souffrances de ma vie privée, il faut
bien que je le dise pour qu’on puisse apprécier toutes les douleurs qui
m’ont assailli, moi, j’étais frappé par une nouvelle affreuse. L’enfant
sur lequel j’avais compté pour apaiser les chagrins de ma femme, cet
enfant si désiré dont on m’annonçait la naissance avec des élans de joie
indescriptibles, on m’apprenait aussi sa mort, et au milieu de ses
angoisses, ma jeune femme ne trouvait qu’un cri : « Reviens, j’ai besoin
de toi pour me consoler. »
Que le ciel préserve toute créature d’une souffrance pareille à celle
que j’éprouvai et qu’il me fallut refouler ; car je sentais que je
devais, au lieu d’attrister encore de mes chagrins mon compagnon privé
de nouvelles, lui apporter plutôt des consolations. Du moins pour lui on
pouvait dire (nous le sûmes plus tard), ce que je lui répétais avec
amertume : « Pas de nouvelles valent mieux que de mauvaises. »
Mais ce n’est pas tout, la mort avait frappé de rudes coups dans ma
famille, et des parents que j’aimais avaient été moissonnés à la fleur
de l’âge.
Et parmi mes amis même, j’en avais à regretter ; car un des officiers de
la garnison du Sénégal, avec qui j’étais le plus lié, le capitaine
Laurens, du génie, venait de tomber en brave avec quatre autres
officiers sur le champ de bataille, et sur cent cinquante hommes qui
l’accompagnaient dans ce triste épisode des guerres du Cayor, c’est à
peine si vingt-cinq avaient échappé !
Au milieu de toutes ces lettres, de ce courant de nouvelles, de journaux
dont quelques-uns donnaient des nouvelles plus ou moins exactes de notre
position, les uns l’exagérant, les autres ne se rendant pas compte de sa
gravité, par la raison qu’ils ne connaissaient pas le pays ; au milieu,
dis-je, de ces nouvelles tristes ou gaies, le gouverneur, malade lui-
même, ne m’avait fait écrire que quelques lignes, et les voici :
« Bakel, 15 août 1864.
« Mon cher capitaine,
« J’ai reçu les lettres que vous m’avez envoyées par le courrier
Seïdou ; mais depuis son arrivée je n’ai reçu aucune nouvelle de vous,
soit directes, soit indirectes. Comme, d’un autre côté, je sais que les
partisans d’El Hadj Omar sont en guerre ouverte avec les Bambaras
révoltés, je suppose que vous êtes bloqués dans Ségou et que les
communications sont interrompues avec le haut Sénégal. D’ici à peu de
jours, le courrier Seïdou partira pour essayer de vous rejoindre, et il
vous portera, s’il arrive, quelques marchandises peu encombrantes que je
lui ferai remettre pour vous ; car vous devez commencer à être un peu à
court d’argent. De plus, j’enverrai un courrier qui portera une lettre
au chef des Bambaras qui assiégent Ségou, afin qu’il vous facilite le
moyen de revenir le plus tôt possible à Saint-Louis, si vous tombez
entre ses mains. J’espère que cela pourra se faire bientôt.
« Recevez, mon cher capitaine, etc.
« Le gouverneur.
« _Signé_ : FAIDHERBE. »
Et plus bas de sa main :
« Je suis bien malade, au moment où je vous signe cette lettre, revenant
de Médine. Ce courrier vous portera des lettres de France à votre
adresse.
« _Signé_ : FAIDHERBE. »
En effet, le gouverneur était allé se renseigner à Médine, et à peine
fut-il revenu à Saint-Louis, que le courrier qui l’avait accompagné dans
ce voyage fut expédié avec tout ce qu’on trouva à la poste à mon
adresse, et une somme de cinq cents francs représentée par deux cents
francs d’argent et une filière d’ambre no 1, de trois cents francs.
Comme on peut le voir, le gouverneur était bien au courant de la
situation politique de Ségou. Il appréciait l’impossibilité dans
laquelle nous étions, non-seulement de revenir, mais même de
correspondre ; heureusement on lui avait exagéré les choses en lui
laissant supposer que nous étions assiégés dans Ségou, car alors nous
eussions dû dire adieu à la vie, à moins d’un miracle.
De toutes nos lettres, dont quelques-unes étaient cependant consolantes,
il y en avait une qui m’alla au cœur. Elle était d’un officier que
j’avais à peine entrevu à Saint-Louis, mais qui, ayant tenté un voyage
au désert pour se rendre à Tombouctou, avait pu, dans les quelques jours
qu’il avait passés en route, apprécier à leur juste valeur les mérites
et les difficultés des explorations en Afrique. Cette lettre, empreinte
d’un enthousiasme exagéré pour notre œuvre, me combla de joie. Au moins,
me dis-je, il y a quelques personnes qui ne me décrieront pas, qui ne me
jetteront pas la pierre au retour, et cette pensée fut consolante entre
toutes.
La lettre en question (je me plais à en citer l’auteur, pour le moment
agréable que je lui ai dû, au milieu de mes peines) était signée
Perraud[180], lieutenant de spahis, commandant le fort de Médine.
[Décoration]
[Note 176 : A cause de sa parenté, qui pouvait, d’après les usages
peuhls, lui donner le droit de lui parler irrévérencieusement.]
[Note 177 : Pays compris, sur les bords du Sénégal, de Matam à Médine.]
[Note 178 : Grand village de Soninkés musulmans, sous le commandement
d’un almami, chef cumulant le pouvoir civil et le pouvoir religieux.]
[Note 179 : Ou plutôt de pastèques, bien que le melon existe aussi dans
le pays, en petite quantité il est vrai.]
[Note 180 : Quelques mois plus tard, M. Perraud venait à notre recherche
et s’avançait, le premier Européen, jusqu’à Nioro, sillonnant un pays
vierge d’explorations.]