20 octobre 1864.

Les choses en étaient là quand je reçus, le 20 octobre, la visite du

fils du chef de Marconnah, qui, alors enfant, nous avait servi de guide

jusqu’à Banamba, lors de notre arrivée, et qui aujourd’hui, devenu

presque un homme, venait de la part de son père voir Ahmadou et lui

demander des armes et des pierres à fusil pour se défendre, car le pays

était bien agité. Il avait apporté en présent, à Ahmadou, une belle

tamba-sembé de la part de son père ; car, même quand on vient demander

du secours contre l’ennemi commun, il est de règle, en pays nègre, de ne

se présenter devant le roi qu’un cadeau à la main. J’appris par lui que

le Bakhounou, dont on parlait un peu, n’était pas encore révolté, sauf

le village de Bassakha dont le chef Maoundé s’était prononcé

ouvertement.

Pendant que ces nouvelles, assez inquiétantes au point de vue du retour

de mon courrier, m’arrivaient, à Ségou même on n’était guère tranquille,

et Ahmadou, craignant la révolte des Somonos (pêcheurs), venait de leur

enlever leurs pirogues et leurs fusils ; les privant ainsi des moyens de

fuir et aussi de leurs principaux moyens d’existence, puisqu’ils ne

pouvaient plus pêcher que de dessus la terre ferme.

Ces Somonos sont Soninkés d’origine. On prétend que c’étaient dans

l’origine des pêcheurs qui, tombés comme esclaves entre les mains du roi

de Ségou, lui proposèrent de faire des pirogues et de pêcher pour lui.

Ils réussirent très-bien, et le roi enchanté leur donna des captifs pour

qu’ils leur apprissent ce métier. Puis, par la suite, à chaque

expédition, il leur donnait une partie des captifs qui lui revenaient

dans le partage, et les Somonos se répandaient sur le littoral, formant

dans chaque village une espèce de corporation, vivant à part,

travaillant, faisant les transports par eau au moyen des pirogues, dont

ils avaient le monopole et qui leur rapportaient beaucoup de cauris,

surtout les jours de marché.

Ils devinrent très-riches ; mais aussi quels travailleurs ! Ils ne se

contentaient pas de la pêche ; leurs femmes vendaient un peu de tout au

marché. Ils faisaient le commerce du sel, de verroteries, d’étoffes ;

ils étaient tisserands, teinturiers et tous maçons.

Quant à leurs charges envers leur maître, le roi de Ségou, c’étaient :

1o un impôt de cauris ; 2o des contingents à fournir à l’armée ; 3o le

service des pirogues par ordre du roi ; 4o la réparation et la

construction de toutes les murailles des villes fortifiées ou des palais

du monarque.

Les Somonos ont encore, dans leurs villages, gardé les mêmes charges,

mais ils n’ont pas les mêmes ressources. Ils ne reçoivent plus de

captifs en dépôt après les expéditions, dans lesquelles ils portent la

poudre et les armes de rechange sur leur tête. Mais en revanche, quand

un prince a besoin de _manger_ un captif, soit pour en donner la valeur

en détail, soit pour payer ses dettes à un forgeron ou au cordonnier

qu’il a fait travailler, il s’en va chez un Somono un peu riche enlever

le captif qui lui convient, et si l’on ne veut pas le donner ou si le

maître du captif se plaint, on le bat.

C’était l’habitude du jeune prince Mahmadou Abi d’agir ainsi à Ségou, et

Ahmadou, pour l’en empêcher, fut obligé de le menacer de le mettre aux

fers : ni plus ni moins. Il n’avait pas vingt ans !

Les Somonos occupent à Ségou-Sikoro le faubourg à l’Est de la ville,

faubourg qui s’étend plus sur le fleuve que la ville elle-même, dont la

façade riveraine n’a pas mille mètres de développement. Irrégulier au

suprême degré, malpropre par endroits, ce village des Somonos est

cependant bien plus intéressant que la ville.

Tout le long, sur le bord du fleuve, les cordiers, qui ne sont que les

Somonos eux-mêmes, après avoir amassé en tas l’herbe qu’ils emploient

comme textile et qu’ils appellent nda-dou (bissab-bouki des Yoloff), la

font pourrir dans l’eau, puis la battent et en tirent un chanvre assez

blanc, qu’ils peignent, qu’ils filent eux-mêmes et tressent en cordes

qui étonnent par leur régularité, et dont les plus grosses atteignent

deux centimètres de diamètre. Plus loin, ce sont eux encore qu’on voit

travailler à l’intérieur d’une pirogue avec leur petite herminette de

moins d’un pied de manche, au fer épais et large de deux ou trois

centimètres.

[Illustration : La maison commune des Somonos.]

Dans un autre endroit, vous en trouvez raccommodant des filets ou les

faisant sécher ; d’autres captifs, hommes ou femmes, arrosent les champs

de tabac qu’ils plantent au bord du fleuve et qu’ils entremêlent de

champs de melons[179], de haricots dont les feuilles servent à faire le

bouillon de ceux qui ne peuvent acheter de viande, pour tremper le

couscous ou le lack-lallo. Puis, au milieu de tout cela, le bruit des

métiers de tisserands se fait entendre. Dans un coin, de vieux Somonos

comptent des cauris sur une peau de bœuf, et des myriades d’enfants,

entièrement nus, jouent à terre ou dans l’eau. En un mot, partout

l’activité, le travail, quelquefois l’aisance, au lieu de la paresse et

de la misère mal déguisée du village des Talibés.

Du reste, les Somonos recueillent le fruit de leur travail ; ils vivent

bien relativement aux Talibés. L’usage des boucheries au marché démontre

assez que la viande et le poisson sont pour eux les aliments ordinaires,

tandis que chez bon nombre de Talibés c’est un extra assez rare.

En outre, ils ne dédaignent pas le confortable. Le docteur a visité

quelques-unes de leurs maisons, qui ne le cèdent pas à celles des chefs

les mieux installés à Ségou. En dehors, ils plantent de beaux arbres,

généralement des fromagers ou des doubalels, pour s’abriter du soleil,

et leur maison commune, dont j’ai pris le dessin, sorte de hangar qui

sert à réparer les filets et à faire le partage du poisson, est, par son

architecture, qui rappelle les palais égyptiens, une des plus curieuses

de la ville.

Voyage dans le Soudan occidental (Sénégambie-Niger) · 第 141 / 368 题