Enfin, le 20 septembre, je fis partir Bakary, après lui avoir fait mes
recommandations de se hâter. Avec lui partaient Sidy et trois hommes du
Guidimakha envoyés par Ahmadou. Un ordre d’Ahmadou prescrivait à Tierno
Alassane, qui se trouvait avec l’armée à Yamina, de les mettre en route,
c’est-à-dire de les habiller et de leur fournir un cheval et des vivres
pour le voyage. Cet ordre que j’ignorais fut ponctuellement exécuté,
mais il causa cinq ou six jours de retard à Yamina, retard que j’appris
peu après et dont j’allai me plaindre à Ahmadou. Nous avions ainsi
calculé notre affaire : quinze jours de Yamina à Nioro, sept de Nioro à
Médine, quinze de Médine à Podor, et trois jours de retard : total
quarante jours ; cinq jours à Saint-Louis, puis le même temps pour le
retour que pour aller : en tout quatre-vingt-cinq ou quatre-vingt-dix
jours, pendant lesquels nous étions sûrs de rester à Ségou-Sikoro ; car
aller au Macina devenait bien peu probable, après l’embarras qu’Ahmadou
avait témoigné au sujet de cette demande.
[Illustration : Jeune fille Peulh.]
Pour tuer le temps pendant ces longues journées, je me mis à
travailler ; j’avais fait jour par jour le lever de ma route en venant,
mais lorsque ces levers à la boussole ne s’accordaient pas avec mes
observations, je m’étais contenté de le noter. Je mis tout ce travail au
net, réduisant mes routes proportionnellement ; puis je refis quelques
dessins qui n’étaient qu’esquissés. Je fis le portrait de diverses
personnes, entre autres de deux jeunes filles Peuhls remarquables par
leurs coiffures, et je me remis de plus belle à questionner sur le
Macina pour compléter la carte de ce pays dressée par renseignement, et
la moindre de mes conquêtes géographiques n’a pas été de chercher, au
milieu de la foule de renseignements contradictoires, le véritable cours
du Niger entre Ségou et Tombouctou. Je parvins ainsi, quelques
promenades à cheval aidant, à tuer les heures.
[Illustration : Jeune fille Peulh.]
Ce fut à cette époque que je déterminai par les distances luni-solaires
la longitude de Ségou, que je trouvai peu différente de celle donnée par
le lever à la boussole.
Octobre 1864.
Cependant Ahmadou rassemblait une armée, on ne savait trop pourquoi ;
aussi, montrait-on généralement peu d’empressement. Dans chaque
compagnie, c’était à qui ne marcherait pas, et dans celle de Samba
N’diaye (les Soninkés du Galam[177]), cela occasionnait des disputes,
qui naturellement avaient lieu dans notre case, puisque c’était en même
temps celle de Samba. Je n’ai jamais vu dans ma vie des gens se disputer
avec une telle énergie ; c’était à croire qu’ils allaient s’arracher les
yeux, mais tout se passait en paroles.
Cela m’était d’autant plus pénible que j’étais malade, et que j’aurais
eu grand besoin de repos. Bien que le fleuve baissât depuis le 15
septembre, l’hivernage n’était pas terminé ; les nuits étaient souvent
accablantes, et le matin, quand on aurait pu goûter un peu de repos, nos
braillards arrivaient.