15 septembre 1864.

Samba N’diaye s’enflamma de nouveau pour notre cause, et alla chez

Ahmadou pour obtenir une audience où nous ne fussions que nous trois ;

Ahmadou la promit. Puis, le soir arrive, il fit appeler Samba N’diaye et

lui dit que, toute réflexion faite, il lui déléguait le soin de causer

avec moi. Samba N’diaye arriva l’oreille basse et triste. Voyant que ma

ruse n’avait pas obtenu le résultat que j’en attendais (qui était

d’avoir un entretien avec Ahmadou sans autre influence que celle de

Samba N’diaye, que j’eusse gagné, tant par la parole que par un cadeau),

je lui répondis qu’alors je n’avais plus qu’à partir quoi qu’il pût en

résulter, car mourir tout d’un coup ou mourir des privations morales et

physiques que j’endurais, cela se valait, et qu’en somme, j’aimais

autant qu’Ahmadou me fît arrêter, qu’en ce cas je me sauverais, et

qu’une fois prisonnier, toute ma responsabilité serait à couvert, car je

n’aurais plus que le soin de moi-même.

Ce disant, je donnai l’ordre de faire des achats de couscous pour la

route.

Cette fois Samba N’diaye s’émut ; il ne craignit pas de donner tort à

Ahmadou, et me dit : « Je ne puis pas laisser les choses ainsi. Je vais

aller parler à Abdoul Ségou, à Oulibo, à Alpha Ahmadou et à Mahmadou

Dieber. »

En effet, le lendemain ces personnages arrivaient chez moi avec Samba

N’diaye ; j’avoue que je ne les attendais pas. D’un commun accord ils

avaient décidé de ne pas appeler Alpha Ahmadou à cause de l’aigreur de

son caractère, et parce que Ahmadou n’aimait pas qu’il se mêlât de ses

affaires[176].

J’ai déjà parlé de ces personnages. Mahmadou Dieber, que je voyais pour

la première fois, est un homme âgé de cinquante ans passés, borgne ;

c’est un Peuhl Fouta Diallonké ; son regard est profond, son nez

légèrement crochu, ce qui, du reste, se voit quelquefois chez les Peuhls

et dans leurs croisements avec certaines races comme les Massasis.

Je fis étendre deux nattes par terre, et nous entrâmes dans ma case,

dont je fis défendre la porte.

Samba N’diaye me dit aussitôt qu’il les avait réunis pour se mettre

comme intermédiaires entre Ahmadou et moi, que je n’avais qu’à leur

répéter tout ce que j’avais à dire.

Je repris alors l’historique de mes griefs, ne me faisant pas faute de

traiter tout le monde de menteur. Je dis que j’étais fatigué de toute

cette comédie et que je voulais partir pour Saint-Louis ; qu’ils

n’avaient qu’une chose à faire, c’était d’obtenir d’Ahmadou un guide et

des chevaux pour moi ; que quant à m’arrêter comme quelques personnes le

lui avaient peut-être conseillé, il en était libre, mais que ce serait

brouiller à tout jamais ses affaires avec la colonie du Sénégal, et que,

quant à moi, cela m’était fort égal, car au moins je saurais à quoi m’en

tenir sur ses intentions.

Je rappelai les propositions que je lui avais envoyé faire par Samba

N’diaye, de conférer avec moi des affaires qui m’avaient amené,

propositions auxquelles il avait répondu en disant que le commerce pour

lui n’était rien. Après cela, dis-je, je n’ai plus rien à faire ici,

puisque je ne suis venu que pour le commerce.

Tierno-Abdoul prit alors la parole et dit qu’ils étaient venus me

trouver parce que El Hadj, en partant, les avait laissés, eux, gens âgés

et d’expérience, pour diriger son fils, et qu’ils ne cesseraient pas de

travailler pour me mettre d’accord avec celui-ci.

Ils ne pouvaient pas accepter ce que je proposais, car Ahmadou n’y

consentirait pas, mais ils pouvaient, si je le voulais, aller offrir à

Ahmadou de faire une lettre pour le gouverneur, que j’en ferais une

aussi, que les deux courriers partiraient tout de suite, et qu’au

retour, si le gouverneur me rappelait, on me laisserait partir ; que,

pour ce qui était des mensonges, il n’en fallait plus parler, que

c’était fini, et que quant aux paroles d’Ahmadou relatives au commerce,

il ne pouvait pas les avoir prononcées, ou qu’on m’avait mal rapporté

ses paroles.

J’avais fort envie d’accepter, car je calculais qu’un courrier pouvait

aller et revenir en trois mois, et qu’à son retour, nous serions dans la

meilleure saison pour voyager. Mais après quelques mots échangés avec le

docteur, je me décidai à persister dans ma première résolution. Il était

évident qu’on craignait notre départ et qu’on allait faire des

concessions. — Mahmadou Dieber dit quelques mots pour appuyer l’avis de

Tierno-Abdoul. — Puis Oulibo parla et s’épuisa en protestations d’amitié

et de bon vouloir, me comblant d’éloges pour m’attendrir. Mais je fus

inflexible. Alors, à mon grand étonnement, ils sortirent, et n’allèrent

même pas chez Ahmadou.

Plus tard, Samba N’diaye vint me demander pourquoi je n’avais pas

accepté ce qu’on m’avait proposé, en demandant qu’on me fît partir pour

le Macina ou qu’on me donnât une parole sûre à ce sujet. Je lui dis que

je n’y avais pas pensé, mais que si Ahmadou s’engageait à me faire

partir pour le Macina j’attendrais le retour du courrier, que

j’expédierais tout de suite à Saint-Louis ; que, quant au courrier

d’Ahmadou, ce serait une occasion de retard ; que d’ailleurs ce courrier

serait assez mal reçu du gouverneur, qui ne serait pas content de me

voir retenu.

Voyage dans le Soudan occidental (Sénégambie-Niger) · 第 137 / 368 题