Samba N’diaye s’enflamma de nouveau pour notre cause, et alla chez
Ahmadou pour obtenir une audience où nous ne fussions que nous trois ;
Ahmadou la promit. Puis, le soir arrive, il fit appeler Samba N’diaye et
lui dit que, toute réflexion faite, il lui déléguait le soin de causer
avec moi. Samba N’diaye arriva l’oreille basse et triste. Voyant que ma
ruse n’avait pas obtenu le résultat que j’en attendais (qui était
d’avoir un entretien avec Ahmadou sans autre influence que celle de
Samba N’diaye, que j’eusse gagné, tant par la parole que par un cadeau),
je lui répondis qu’alors je n’avais plus qu’à partir quoi qu’il pût en
résulter, car mourir tout d’un coup ou mourir des privations morales et
physiques que j’endurais, cela se valait, et qu’en somme, j’aimais
autant qu’Ahmadou me fît arrêter, qu’en ce cas je me sauverais, et
qu’une fois prisonnier, toute ma responsabilité serait à couvert, car je
n’aurais plus que le soin de moi-même.
Ce disant, je donnai l’ordre de faire des achats de couscous pour la
route.
Cette fois Samba N’diaye s’émut ; il ne craignit pas de donner tort à
Ahmadou, et me dit : « Je ne puis pas laisser les choses ainsi. Je vais
aller parler à Abdoul Ségou, à Oulibo, à Alpha Ahmadou et à Mahmadou
Dieber. »
En effet, le lendemain ces personnages arrivaient chez moi avec Samba
N’diaye ; j’avoue que je ne les attendais pas. D’un commun accord ils
avaient décidé de ne pas appeler Alpha Ahmadou à cause de l’aigreur de
son caractère, et parce que Ahmadou n’aimait pas qu’il se mêlât de ses
affaires[176].
J’ai déjà parlé de ces personnages. Mahmadou Dieber, que je voyais pour
la première fois, est un homme âgé de cinquante ans passés, borgne ;
c’est un Peuhl Fouta Diallonké ; son regard est profond, son nez
légèrement crochu, ce qui, du reste, se voit quelquefois chez les Peuhls
et dans leurs croisements avec certaines races comme les Massasis.
Je fis étendre deux nattes par terre, et nous entrâmes dans ma case,
dont je fis défendre la porte.
Samba N’diaye me dit aussitôt qu’il les avait réunis pour se mettre
comme intermédiaires entre Ahmadou et moi, que je n’avais qu’à leur
répéter tout ce que j’avais à dire.
Je repris alors l’historique de mes griefs, ne me faisant pas faute de
traiter tout le monde de menteur. Je dis que j’étais fatigué de toute
cette comédie et que je voulais partir pour Saint-Louis ; qu’ils
n’avaient qu’une chose à faire, c’était d’obtenir d’Ahmadou un guide et
des chevaux pour moi ; que quant à m’arrêter comme quelques personnes le
lui avaient peut-être conseillé, il en était libre, mais que ce serait
brouiller à tout jamais ses affaires avec la colonie du Sénégal, et que,
quant à moi, cela m’était fort égal, car au moins je saurais à quoi m’en
tenir sur ses intentions.
Je rappelai les propositions que je lui avais envoyé faire par Samba
N’diaye, de conférer avec moi des affaires qui m’avaient amené,
propositions auxquelles il avait répondu en disant que le commerce pour
lui n’était rien. Après cela, dis-je, je n’ai plus rien à faire ici,
puisque je ne suis venu que pour le commerce.
Tierno-Abdoul prit alors la parole et dit qu’ils étaient venus me
trouver parce que El Hadj, en partant, les avait laissés, eux, gens âgés
et d’expérience, pour diriger son fils, et qu’ils ne cesseraient pas de
travailler pour me mettre d’accord avec celui-ci.
Ils ne pouvaient pas accepter ce que je proposais, car Ahmadou n’y
consentirait pas, mais ils pouvaient, si je le voulais, aller offrir à
Ahmadou de faire une lettre pour le gouverneur, que j’en ferais une
aussi, que les deux courriers partiraient tout de suite, et qu’au
retour, si le gouverneur me rappelait, on me laisserait partir ; que,
pour ce qui était des mensonges, il n’en fallait plus parler, que
c’était fini, et que quant aux paroles d’Ahmadou relatives au commerce,
il ne pouvait pas les avoir prononcées, ou qu’on m’avait mal rapporté
ses paroles.
J’avais fort envie d’accepter, car je calculais qu’un courrier pouvait
aller et revenir en trois mois, et qu’à son retour, nous serions dans la
meilleure saison pour voyager. Mais après quelques mots échangés avec le
docteur, je me décidai à persister dans ma première résolution. Il était
évident qu’on craignait notre départ et qu’on allait faire des
concessions. — Mahmadou Dieber dit quelques mots pour appuyer l’avis de
Tierno-Abdoul. — Puis Oulibo parla et s’épuisa en protestations d’amitié
et de bon vouloir, me comblant d’éloges pour m’attendrir. Mais je fus
inflexible. Alors, à mon grand étonnement, ils sortirent, et n’allèrent
même pas chez Ahmadou.
Plus tard, Samba N’diaye vint me demander pourquoi je n’avais pas
accepté ce qu’on m’avait proposé, en demandant qu’on me fît partir pour
le Macina ou qu’on me donnât une parole sûre à ce sujet. Je lui dis que
je n’y avais pas pensé, mais que si Ahmadou s’engageait à me faire
partir pour le Macina j’attendrais le retour du courrier, que
j’expédierais tout de suite à Saint-Louis ; que, quant au courrier
d’Ahmadou, ce serait une occasion de retard ; que d’ailleurs ce courrier
serait assez mal reçu du gouverneur, qui ne serait pas content de me
voir retenu.