Le 25 les choses allaient mieux. Ahmadou demandait une armée,
distribuait des fusils aux talibés, et Abdoul, que j’allai voir (il
avait la dyssenterie), m’affirmait qu’El Hadj était à trois jours de
marche au delà de Sarrau, et qu’en allant vers lui nous rencontrerions
cinq armées espacées sur cette route.
Juillet 1864.
Nous étions en plein hivernage, les pluies étaient torrentielles bien
que peu longues ; la ville, dont les rues par endroits n’ont presque pas
d’écoulement, était transformée en une série de lacs, et, après chaque
pluie, nous avions un désagrément inconnu jusqu’alors. De toutes les
fentes de murailles et du sol sortaient des vols de fourmis noires,
ailées, dont la piqûre est brûlante. Quelquefois, la nuit, ces fourmis
m’avaient éveillé en sursaut, mais jamais je ne les avais vues en vol
aussi considérable. Puis, après une ou deux heures, elles perdaient
leurs ailes et rentraient dans la fourmilière.
Bien plus innocentes étaient ces énormes fourmis rouges, qui atteignent
jusqu’à deux centimètres de long, ont de fortes _tentacules_ et venaient
simplement envahir nos calebasses de miel ou notre sucre lorsque nous en
avions.
Au milieu de tout cela, le docteur était pris de dyssenterie, et, dès
qu’il allait mieux, c’était moi qui tombais malade.
Nos animaux mêmes étaient malades, et je perdais peu après un de mes
ânes.
J’avais obtenu de faire couvrir en terre le hangar des laptots ; ils
n’étaient pas bien, mais c’était supportable. D’ailleurs, nous espérions
partir sous peu. En dépit des bruits contradictoires, l’espoir m’avait
repris. Et cependant on annonçait de bien mauvaises nouvelles. Tous les
Bambaras du Fadougou, sous la pression des Massassis de Guémené, les
mêmes qui étaient venus au-devant de moi à Tiéfougoula, s’étaient
révoltés, et cette route, la seule praticable pour le retour, était
fermée.
Mais tant que durait l’espoir d’aller au Macina, je m’inquiétais bien
peu des moyens du retour. Je me disais, plein d’enthousiasme, que si la
position d’El Hadj était réellement ce que j’espérais, il me serait
facile de revenir, soit par le Kaarta, soit en descendant le fleuve,
idée à laquelle, en dépit de mes chétives ressources, je me rattachais
toujours.
Il n’y avait pas jusqu’à des marchands de gourous, venus de Tengrela à
Boghé ou Kalaké en caravane, qui n’apportassent des nouvelles de nature
à affermir mes espérances. Ils disaient que peu de temps auparavant ils
étaient allés porter des gourous à Hamdallahi, et qu’ils les avaient
vendus contre des captifs aux talibés qui ne savaient que faire de leurs
prisonniers, et les leur avaient donnés à vil prix, si bien qu’ils en
avaient emmené neuf cents dans le Sud.
C’est un fait à noter et qui indique combien l’esprit commercial est
développé chez les Bambaras, que ces arrivées de caravanes dans un pays
qui était en proie à une anarchie comme celle qui nous environnait.
Ces caravanes, réunies à Tengrela, venant souvent du Sud, c’est-à-dire
des montagnes de la chaîne de Kong, et quelquefois des pays inconnus qui
sont au Sud de ces montagnes, arrivent, après une marche de vingt-cinq à
trente-trois jours, sur les bords du Niger ; mais avant d’y arriver
elles passent, au sud du Bakhoy, dans des pays entièrement révoltés, qui
ne tentent même pas de les arrêter et se contentent de percevoir un
impôt. Caillé nous a décrit la manière de cheminer de ces caravanes,
avec lesquelles il a parcouru la grande distance de Tengrela à Djenné ;
je n’ai rien à ajouter aux détails qu’il donne, sinon qu’ayant interrogé
ces Diulas au sujet des botoques, j’ai toujours obtenu cette même
réponse, que les femmes, à Tengrela et dans tout le pays, portaient
l’anneau dans la cloison nasale comme à Ségou ; mais il m’a été
impossible de savoir ce que pouvait être le double jeton passé dans la
lèvre, décrit par Caillé, comme remarqué par lui sur toute la route.
J’ai bien entendu parler du Miniankala, pays très-sauvage situé au Nord-
Nord-Est de Tengrela et précisément sur la route de Caillé, où les gens
se passent, dit-on, à travers les lèvres des morceaux de bois, et
ensuite s’attachent la bouche par un fil enroulé aux deux extrémités de
ces morceaux de bois ; mais, vrai ou non, ce détail ne ressemble guère à
la botoque de Caillé.