29 mai 1864.

Le 29 mai il disait, en expédiant devant le docteur deux courriers à

Yamina pour rappeler l’armée qui s’y trouvait, que nous allions partir,

que la lettre qui l’annonçait à El Hadj partait le jour même ; que,

comme Sansandig était à craindre, on mettrait avec nous six cents

chevaux et neuf cents fantassins ; sur ce nombre deux cents chevaux et

quatre cents hommes reviendraient, une fois ce village passé. D’un autre

côté, Samba N’diaye rapportait qu’Ahmadou venait de faire rappeler tous

les hommes de l’armée qui couraient dans le pays pour palabrer. Tant est

grand le besoin d’espérance, que je me pris à croire à notre départ. En

présence de ces affirmations si positives, si détaillées, je me laissai

gagner par la confiance de Quintin. On disait qu’El Hadj s’était

rapproché et que nous le joindrions avant d’arriver à Hamdallahi.

Et cependant, l’état politique du pays ne s’améliorait pas. Ce même

jour, on annonçait que Bamabougou était pris ou attaqué par les

Bambaras, que quatorze Talibés avaient été tués par l’armée de Mari, qui

traversait le fleuve pour aller à Sansandig, et toute l’armée sortait au

bruit du tabala, sous le commandement de Tierno Alassane. Le soir tout

était démenti, mais il était évident qu’il y avait eu quelque chose. Ce

n’étaient que des désertions de villages entiers qui fuyaient, laissant

leurs approvisionnements de mil, et allaient grossir les rangs de

l’armée de Mari ; et, deux jours après, j’apprenais qu’Ahmadou faisait

enlever les fusils, les arcs, flèches, lances et jusqu’aux sabres et

grands couteaux des Bambaras soumis, tant on craignait une révolte

générale.

Au milieu de ces alternatives d’espérance et de crainte, ma santé

s’altérait de jour en jour ; à pied, j’avais à peine la force d’aller

jusqu’au marché ; à cheval, la tête me tournait ; et l’hivernage était

décidément arrivé.

1er juin 1864.

Le 1er juin, le fleuve était monté de vingt-deux centimètres et je

constatais que les fruits du shé commençaient à mûrir. Quoique verts

encore, ils étaient sucrés et commençaient à arriver au marché, après

avoir été mûris artificiellement dans la paille.

Le même jour, Abdoul prétendit que notre départ était fixé au 27 de la

lune, c’est-à-dire au lendemain, que l’armée de Yamina était en route,

et que dès qu’Ahmadou aurait palabré avec les chefs, le soir il nous

ferait appeler et nous préviendrait. J’y croyais avec bien de la peine,

mais Quintin avait une telle confiance qu’elle me gagnait par moments.

En attendant, le soir une violente tornade venait enfin dissiper nos

doutes sur le début de l’hivernage. Les laptots ne pouvant plus tenir

sous leur hangar couvert de paille, ils se réfugièrent, avec les captifs

de la case, dans les bilours[171], couverts en terre, mais où la pluie

fouettait par des portes mal bouchées au moyen de nattes ou de peaux de

bœufs. Des toits, l’eau chargée de limon, descendait par les gouttières

en grosses colonnes qui eurent bientôt transformé notre petite cour en

un lac, faute d’écoulement suffisant. De la toiture mal couverte de

notre case, une eau sale suintait et tombait sur nous goutte à goutte.

C’était le prélude de ce qu’on a à souffrir pendant cette saison.

Le lendemain, le docteur attendait, plein d’espérance ; mais l’armée de

Yamina n’arriva pas. Vainement, montés sur le toit de la maison, nous

interrogions d’un œil inquiet l’horizon à l’ouest, en respirant les

effluves de l’atmosphère rafraîchie par la pluie torrentielle de la

veille. Nous ne vîmes rien, si ce n’est sur les nombreux toits de la

ville, des gens occupés à réparer les dégâts de la pluie. Les

retardataires qui, avec leur insouciance habituelle, avaient attendu

jusque-là, se hâtaient d’étendre sur les toits une couche de boue

mélangée de fumier, afin que ce mastic infect, promptement séché par les

rayons ardents du soleil, les abritât contre l’humidité.

Voyage dans le Soudan occidental (Sénégambie-Niger) · 第 122 / 368 题