Aussi nous espérions toujours. Le 22 mai, le docteur, qui continuait
d’avoir confiance en Tierno-Abdoul, alla le relancer, et, trouvant chez
lui Alpha Ahmadou, chercha à leur faire combiner leur influence en notre
faveur.
Ces deux individus allaient s’entendre comme larrons en foire ou plutôt
en vrais Toucouleurs ; c’étaient d’ailleurs deux vieux roués qui avaient
couru un peu le monde, et l’un d’eux au moins, Tierno-Abdoul, avait pris
part à la tentative de Dilé[170], ce marabout, qui, après avoir tenté de
jouer, en 1839, le rôle qu’El Hadj joua plus tard avec succès, fut pendu
dans le Cayor, et avant son supplice, but un verre d’eau-de-vie, comme
un simple griot.
Abdoul prétendit qu’Ahmadou ne nous voulait que du bien, qu’il
s’occupait de notre départ, que (_Che Allaho_) nous allions partir
bientôt, que les nouvelles du Macina étaient des meilleures, que les
courriers arrivés l’avant-veille devaient repartir le jour même, mais
qu’avant leur départ, Ahmadou, pour un motif qu’on ignorait, voulait
rassembler une armée qui serait prête dans deux jours.
En dépit des promesses, des espérances, non-seulement Ahmadou ne
rassemblait pas d’armée, mais il s’occupait simplement de faire le
partage des prises de Fogni. Voici sur quelles bases s’opèrent toujours
ces partages.
L’armée est composée de Talibés, de Sofas et de Toubourous (on nomme
ainsi les Bambaras, Djwaras, Massassis, Khassonkés, Peuhls et autres qui
se sont soumis contraints par la force).
Dans chacune de ces compagnies on calcule le nombre d’hommes et de
chevaux, en comptant un cheval pour deux hommes. De là une première base
d’appréciation qui fournit un partage en trois parts proportionnelles
aux nombres ainsi trouvés. Alors sur la part des Talibés, Ahmadou
prélève un cinquième, sur celle des Toubourous la moitié, et le tout sur
les Sofas, qui sont ses esclaves personnels.
Quant aux Sofas ou esclaves appartenant aux Talibés, ils comptent parmi
les Talibés et marchent avec eux en compagnie.
Après ce partage, il y a la répartition entre les divers groupes de
Talibés dont se compose l’armée, Toro, Irlabés, Gannar, pour le Fouta,
puis les Soninkés, Khassonkés, Yoloffs ; puis les Maures de Sidy
Abdallah, l’armée de Nioro, les Fouta Diallonkés de Boubakar Mahmady
Diam et de Bobo, etc., etc.
On opère de même entre les groupes de Toubourous ci-dessus mentionnés ;
après quoi dans chaque groupe on fait le partage par case, après avoir
généralement prélevé sur le tout un cadeau pour le chef du groupe, qui,
malgré cela, touche sa part proportionnelle aux nombres d’hommes et de
chevaux sortis de sa case.
[Illustration : Vue de Ségou, prise de la terrasse de la maison de
Samba-N’diaye.]
Il en résulte que tel chef qui est resté à Ségou, comme Samba N’diaye,
touche autant de parts individuelles qu’il a envoyé de captifs et de
chevaux, à raison de deux parts par cheval.
Mais ce partage ne s’opère que sur les captifs ou prises en nature que
chacun, une fois rentré à Ségou, rapporte à Ahmadou, et on ne se fait
pas faute de cacher qui un captif, qu’on laisse sur la route dans un
village, qui de l’ambre, qui des gourous que l’on mange, un fusil que
l’on vend, etc. Aussi le résultat de ce système est que chacun n’a
qu’une préoccupation, piller le plus qu’il peut, afin, tout en rendant
une bonne part au partage général, de pouvoir cacher le plus possible de
Kouloulous (c’est ainsi qu’on nomme tout ce qui est soustrait au
partage). Pour remédier à cela, Ahmadou, avant Fogni, avait supplié les
Talibés de ne pas s’occuper de pillage, mais bien de se battre, leur
promettant, en cas de victoire, un présent sur la part qui reviendrait
aux Toubourous.
En conséquence de cette promesse, Ahmadou rassembla les Talibés et leur
dit qu’il était prêt à la tenir, mais que cela allait mécontenter les
Toubourous, qui s’étaient bien battus. Les Talibés alors répondirent
qu’il fallait partager comme d’habitude sans avoir égard à ce qu’on leur
avait fait espérer. Alors Ahmadou leur fit cadeau de ce qui lui revenait
personnellement sur les Toubourous, et naturellement ils furent
enchantés.
On peut juger des prises par ce fait que la compagnie de Samba N’diaye
(les Sarracolets du Kaméra et du Guoy) reçut quatorze captifs pour
environ soixante-quinze hommes libres, chefs de case.
Naturellement, Alpha Ahmadou n’avait pu parler à Ahmadou le jour du
partage ; ce fut du moins ce qu’il me répondit quand il me vit venir le
soir pour apprendre le résultat qu’il m’avait promis.
Le lendemain ce fut de même. La chaleur était accablante et, bien qu’il
n’y eût eu qu’un peu de pluies, la crue du fleuve avait commencé. Je la
faisais observer journellement, mais les premiers mouvements
ascensionnels sont alternés de baisses.