22 mai 1864.

Aussi nous espérions toujours. Le 22 mai, le docteur, qui continuait

d’avoir confiance en Tierno-Abdoul, alla le relancer, et, trouvant chez

lui Alpha Ahmadou, chercha à leur faire combiner leur influence en notre

faveur.

Ces deux individus allaient s’entendre comme larrons en foire ou plutôt

en vrais Toucouleurs ; c’étaient d’ailleurs deux vieux roués qui avaient

couru un peu le monde, et l’un d’eux au moins, Tierno-Abdoul, avait pris

part à la tentative de Dilé[170], ce marabout, qui, après avoir tenté de

jouer, en 1839, le rôle qu’El Hadj joua plus tard avec succès, fut pendu

dans le Cayor, et avant son supplice, but un verre d’eau-de-vie, comme

un simple griot.

Abdoul prétendit qu’Ahmadou ne nous voulait que du bien, qu’il

s’occupait de notre départ, que (_Che Allaho_) nous allions partir

bientôt, que les nouvelles du Macina étaient des meilleures, que les

courriers arrivés l’avant-veille devaient repartir le jour même, mais

qu’avant leur départ, Ahmadou, pour un motif qu’on ignorait, voulait

rassembler une armée qui serait prête dans deux jours.

En dépit des promesses, des espérances, non-seulement Ahmadou ne

rassemblait pas d’armée, mais il s’occupait simplement de faire le

partage des prises de Fogni. Voici sur quelles bases s’opèrent toujours

ces partages.

L’armée est composée de Talibés, de Sofas et de Toubourous (on nomme

ainsi les Bambaras, Djwaras, Massassis, Khassonkés, Peuhls et autres qui

se sont soumis contraints par la force).

Dans chacune de ces compagnies on calcule le nombre d’hommes et de

chevaux, en comptant un cheval pour deux hommes. De là une première base

d’appréciation qui fournit un partage en trois parts proportionnelles

aux nombres ainsi trouvés. Alors sur la part des Talibés, Ahmadou

prélève un cinquième, sur celle des Toubourous la moitié, et le tout sur

les Sofas, qui sont ses esclaves personnels.

Quant aux Sofas ou esclaves appartenant aux Talibés, ils comptent parmi

les Talibés et marchent avec eux en compagnie.

Après ce partage, il y a la répartition entre les divers groupes de

Talibés dont se compose l’armée, Toro, Irlabés, Gannar, pour le Fouta,

puis les Soninkés, Khassonkés, Yoloffs ; puis les Maures de Sidy

Abdallah, l’armée de Nioro, les Fouta Diallonkés de Boubakar Mahmady

Diam et de Bobo, etc., etc.

On opère de même entre les groupes de Toubourous ci-dessus mentionnés ;

après quoi dans chaque groupe on fait le partage par case, après avoir

généralement prélevé sur le tout un cadeau pour le chef du groupe, qui,

malgré cela, touche sa part proportionnelle aux nombres d’hommes et de

chevaux sortis de sa case.

[Illustration : Vue de Ségou, prise de la terrasse de la maison de

Samba-N’diaye.]

Il en résulte que tel chef qui est resté à Ségou, comme Samba N’diaye,

touche autant de parts individuelles qu’il a envoyé de captifs et de

chevaux, à raison de deux parts par cheval.

Mais ce partage ne s’opère que sur les captifs ou prises en nature que

chacun, une fois rentré à Ségou, rapporte à Ahmadou, et on ne se fait

pas faute de cacher qui un captif, qu’on laisse sur la route dans un

village, qui de l’ambre, qui des gourous que l’on mange, un fusil que

l’on vend, etc. Aussi le résultat de ce système est que chacun n’a

qu’une préoccupation, piller le plus qu’il peut, afin, tout en rendant

une bonne part au partage général, de pouvoir cacher le plus possible de

Kouloulous (c’est ainsi qu’on nomme tout ce qui est soustrait au

partage). Pour remédier à cela, Ahmadou, avant Fogni, avait supplié les

Talibés de ne pas s’occuper de pillage, mais bien de se battre, leur

promettant, en cas de victoire, un présent sur la part qui reviendrait

aux Toubourous.

En conséquence de cette promesse, Ahmadou rassembla les Talibés et leur

dit qu’il était prêt à la tenir, mais que cela allait mécontenter les

Toubourous, qui s’étaient bien battus. Les Talibés alors répondirent

qu’il fallait partager comme d’habitude sans avoir égard à ce qu’on leur

avait fait espérer. Alors Ahmadou leur fit cadeau de ce qui lui revenait

personnellement sur les Toubourous, et naturellement ils furent

enchantés.

On peut juger des prises par ce fait que la compagnie de Samba N’diaye

(les Sarracolets du Kaméra et du Guoy) reçut quatorze captifs pour

environ soixante-quinze hommes libres, chefs de case.

Naturellement, Alpha Ahmadou n’avait pu parler à Ahmadou le jour du

partage ; ce fut du moins ce qu’il me répondit quand il me vit venir le

soir pour apprendre le résultat qu’il m’avait promis.

Le lendemain ce fut de même. La chaleur était accablante et, bien qu’il

n’y eût eu qu’un peu de pluies, la crue du fleuve avait commencé. Je la

faisais observer journellement, mais les premiers mouvements

ascensionnels sont alternés de baisses.

Voyage dans le Soudan occidental (Sénégambie-Niger) · 第 120 / 368 题