21 mai 1864.

Le lendemain, 21 mai, je fis demander à Ahmadou d’aller de nouveau lui

parler, ainsi que nous en étions convenus la veille avant de rompre le

palabre. Mais bientôt Samba N’diaye, qui, depuis notre arrivée à Ségou,

avait toujours été notre intermédiaire pour ces sortes de demandes,

revint me dire qu’Ahmadou ne voulait pas encore me mettre en route.

Comme on le pense, je n’acceptai pas cette réponse avec plaisir ni avec

calme, et puisque Samba N’diaye était intermédiaire, je le chargeai, en

termes très-vifs, de dire à Ahmadou que j’étais loin d’être satisfait de

ses procédés.

En effet, il nous devenait de plus en plus difficile de voir Ahmadou ;

nombre de fois j’avais demandé jusqu’à trois et quatre jours de suite à

le visiter, sans obtenir d’audience. Il refusait pour un motif ou pour

un autre.

Un jour il palabrait sous les arbres de son père au milieu d’une foule

telle que je ne pouvais lui parler d’affaires, ou bien il était chez les

femmes de son père, ou dans ses magasins, etc., etc.

De guerre lasse, fatigué de lutter contre cette force d’inertie qui est

la grande force des noirs en toute circonstance, j’avais plusieurs fois

renoncé à ces audiences. Ma fierté d’Européen se révoltait à l’idée de

faire antichambre à la porte d’un noir et de ne pouvoir obtenir d’être

admis. Hélas ! par la suite j’ai dû en rabattre et apprendre à mes

dépens qu’en pays nègres, quand on n’est pas le plus fort il faut être

humble, et tâcher seulement, ce qui n’est pas facile, de l’être sans

bassesse.

Samba N’diaye, bien entendu, ne fit pas ma commission. Cela devait être.

Aussi, un peu plus tard, en y réfléchissant, je fis demander au vieil

Alpha Ahmadou, notre voisin, de venir me parler en confidence. Il

n’était pas chez lui ; il se tenait généralement une bonne partie de la

journée sous un doubalel[167] magnifique, situé près la porte de l’Ouest

et à l’ombre duquel il dissertait et commentait le Coran en présence de

vieux talibés et de quelques élèves, parmi lesquels était son fils

Ousman. Il y avait près de là une mosquée en plein air, c’est-à-dire un

espace entouré de branchages secs, bien nettoyé, sablé, ayant du côté de

l’Est une saillie pour le marabout qui fait la prière, et à côté un

cimetière sans aucune autre indication que le relief des buttes de terre

qui recouvrent les tombes et quelques épines posées sur les plus

récentes, pour les garantir des griffes des hyènes et des souillures des

animaux domestiques.

Peu après que je l’eus fait demander, le vieux marabout arriva avec un

empressement de bon augure. Il marchait encore d’un pas allègre bien

qu’âgé de soixante-sept ans à cette époque ; mais par contenance bien

plus que par nécessité, il s’appuyait sur une grande canne à grosse

pomme de fer ressemblant beaucoup à une canne de tambour-major, mais

dont le bout qui touche à terre était garni d’une douille terminée par

un morceau de fer plat[168]. Un vieux bonnet rouge très-sale couvrait

son chef religieusement rasé ; le reste de ses vêtements, semblables à

ceux de la foule (c’est un boubou et un _toubé_[169]), étaient propres

quoiqu’en mauvais état. Alpha Ahmadou était fils d’une sœur de Seïdou,

le père d’El Hadj.

Je le fis entrer dans ma case, et là, seul avec le docteur et Samba

Yoro, je lui expliquai ma position. Je lui dis que son âge et sa parenté

lui donnaient le droit de parler sévèrement à Ahmadou, qui ne se

conduisait pas bien à notre égard : que j’étais malade, fatigué, et

qu’il me fallait une réponse ; que je le priais, lui qui avait vécu

parmi les blancs, de mener cette affaire à bien.

Le vieux marabout entra avec zèle dans notre cause, promit d’admonester

Ahmadou, qu’il blâma hautement de sa manière d’agir ; disant de lui-même

que dès notre arrivée on eût dû envoyer des courriers au Macina demander

des ordres à El Hadj relativement à nous, et nous renvoyer à Saint-Louis

ou traiter avec nous.

Puis il me dit, comme Tierno-Abdoul, de me méfier de Samba N’diaye, qui

avait tout intérêt à nous garder pour vivre sur nos ressources et

d’ailleurs n’osait pas parler franchement à Ahmadou.

Comme on le voit, le marabout, tout en entrant dans notre parti, nous

disait qu’on eût dû envoyer des courriers au Macina. Selon lui, qu’il le

crût ou affectât de le croire, El Hadj était donc là, il était donc

possible d’y aller. Et le soir, pour fortifier cette opinion, on venait

d’autre part nous dire que le palabre de la veille entre Ahmadou et

Oulibo avait pour cause l’arrivée de deux courriers du Macina.

Voyage dans le Soudan occidental (Sénégambie-Niger) · 第 119 / 368 题