Le lendemain, 21 mai, je fis demander à Ahmadou d’aller de nouveau lui
parler, ainsi que nous en étions convenus la veille avant de rompre le
palabre. Mais bientôt Samba N’diaye, qui, depuis notre arrivée à Ségou,
avait toujours été notre intermédiaire pour ces sortes de demandes,
revint me dire qu’Ahmadou ne voulait pas encore me mettre en route.
Comme on le pense, je n’acceptai pas cette réponse avec plaisir ni avec
calme, et puisque Samba N’diaye était intermédiaire, je le chargeai, en
termes très-vifs, de dire à Ahmadou que j’étais loin d’être satisfait de
ses procédés.
En effet, il nous devenait de plus en plus difficile de voir Ahmadou ;
nombre de fois j’avais demandé jusqu’à trois et quatre jours de suite à
le visiter, sans obtenir d’audience. Il refusait pour un motif ou pour
un autre.
Un jour il palabrait sous les arbres de son père au milieu d’une foule
telle que je ne pouvais lui parler d’affaires, ou bien il était chez les
femmes de son père, ou dans ses magasins, etc., etc.
De guerre lasse, fatigué de lutter contre cette force d’inertie qui est
la grande force des noirs en toute circonstance, j’avais plusieurs fois
renoncé à ces audiences. Ma fierté d’Européen se révoltait à l’idée de
faire antichambre à la porte d’un noir et de ne pouvoir obtenir d’être
admis. Hélas ! par la suite j’ai dû en rabattre et apprendre à mes
dépens qu’en pays nègres, quand on n’est pas le plus fort il faut être
humble, et tâcher seulement, ce qui n’est pas facile, de l’être sans
bassesse.
Samba N’diaye, bien entendu, ne fit pas ma commission. Cela devait être.
Aussi, un peu plus tard, en y réfléchissant, je fis demander au vieil
Alpha Ahmadou, notre voisin, de venir me parler en confidence. Il
n’était pas chez lui ; il se tenait généralement une bonne partie de la
journée sous un doubalel[167] magnifique, situé près la porte de l’Ouest
et à l’ombre duquel il dissertait et commentait le Coran en présence de
vieux talibés et de quelques élèves, parmi lesquels était son fils
Ousman. Il y avait près de là une mosquée en plein air, c’est-à-dire un
espace entouré de branchages secs, bien nettoyé, sablé, ayant du côté de
l’Est une saillie pour le marabout qui fait la prière, et à côté un
cimetière sans aucune autre indication que le relief des buttes de terre
qui recouvrent les tombes et quelques épines posées sur les plus
récentes, pour les garantir des griffes des hyènes et des souillures des
animaux domestiques.
Peu après que je l’eus fait demander, le vieux marabout arriva avec un
empressement de bon augure. Il marchait encore d’un pas allègre bien
qu’âgé de soixante-sept ans à cette époque ; mais par contenance bien
plus que par nécessité, il s’appuyait sur une grande canne à grosse
pomme de fer ressemblant beaucoup à une canne de tambour-major, mais
dont le bout qui touche à terre était garni d’une douille terminée par
un morceau de fer plat[168]. Un vieux bonnet rouge très-sale couvrait
son chef religieusement rasé ; le reste de ses vêtements, semblables à
ceux de la foule (c’est un boubou et un _toubé_[169]), étaient propres
quoiqu’en mauvais état. Alpha Ahmadou était fils d’une sœur de Seïdou,
le père d’El Hadj.
Je le fis entrer dans ma case, et là, seul avec le docteur et Samba
Yoro, je lui expliquai ma position. Je lui dis que son âge et sa parenté
lui donnaient le droit de parler sévèrement à Ahmadou, qui ne se
conduisait pas bien à notre égard : que j’étais malade, fatigué, et
qu’il me fallait une réponse ; que je le priais, lui qui avait vécu
parmi les blancs, de mener cette affaire à bien.
Le vieux marabout entra avec zèle dans notre cause, promit d’admonester
Ahmadou, qu’il blâma hautement de sa manière d’agir ; disant de lui-même
que dès notre arrivée on eût dû envoyer des courriers au Macina demander
des ordres à El Hadj relativement à nous, et nous renvoyer à Saint-Louis
ou traiter avec nous.
Puis il me dit, comme Tierno-Abdoul, de me méfier de Samba N’diaye, qui
avait tout intérêt à nous garder pour vivre sur nos ressources et
d’ailleurs n’osait pas parler franchement à Ahmadou.
Comme on le voit, le marabout, tout en entrant dans notre parti, nous
disait qu’on eût dû envoyer des courriers au Macina. Selon lui, qu’il le
crût ou affectât de le croire, El Hadj était donc là, il était donc
possible d’y aller. Et le soir, pour fortifier cette opinion, on venait
d’autre part nous dire que le palabre de la veille entre Ahmadou et
Oulibo avait pour cause l’arrivée de deux courriers du Macina.