Néanmoins, ne prenant ces propositions que pour ce qu’elles devaient
être et étaient en effet, un désir _dont il fallait se rapprocher le
plus possible_, je n’hésitai pas à aller voir Ahmadou pour lui faire
_proprio motu_ les compliments du gouverneur, qui ne gâtaient rien à la
chose, et lui dire qu’en réponse à mes lettres de Koundian, dans
lesquelles j’avais fait savoir la bonne réception qui m’y avait été
faite, le gouverneur améliorait encore les propositions que j’étais
chargé de lui soumettre ; qu’il me disait de rentrer avant la saison des
pluies, mais que puisque l’armée de Nioro était arrivée, j’allais sans
doute partir pour le Macina, et que je demandais à partir le plus tôt
possible.
J’avais, en effet, toujours considéré l’arrivée de l’armée de Nioro
comme notre port de salut, relativement à notre départ. Samba N’diaye
m’avait affirmé de la manière la plus péremptoire que, dès qu’elle
serait là, nous partirions, et comme j’avais hésité à le croire, il
m’avait dit qu’il ne pouvait me citer celui de qui il le tenait, mais
qu’il n’en doutait pas et ne pouvait en douter. La veille encore il me
l’avait répété à peu près dans ces termes : « Eh bien, tu dois être
content, voilà l’armée de Nioro, tu vas partir. »
Aussi je disais cela avec confiance, mais je n’obtins pas de réponse, et
en sortant de l’audience j’appris qu’Ahmadou, en m’entendant lui dire
que l’on m’avait affirmé que l’armée de Nioro arrivée je partirais,
avait demandé très-bas à Samba N’diaye : Qui lui a dit cela ? — Moi, dit
Samba. — Pourquoi te mêles-tu de mes affaires ? avait répondu Ahmadou. —
Parce que Bo (Oulibo) me l’a dit, avait répondu Samba N’diaye. Et ce
petit entretien avait échappé pendant que je terminais ce que je lui
disais. Ensuite Ahmadou avait paru embarrassé, ses réponses avaient été
pleines de réticences et il m’avait congédié, sous prétexte que l’heure
du salam était arrivée (le salam du soir se fait entre cinq et six
heures).
Le soir je reçus la visite du Peuhl qui avait conduit Seïdou et Yssa
jusqu’à Damfa, où il les avait laissés. En route, ils avaient rencontré
un parti de Bambaras au nombre de quinze. En voyant les marques du
passage des chevaux tout le monde avait voulu, disait le guide, se jeter
dans les broussailles ; mais Yssa s’y était refusé, et, après avoir
préparé ses cartouches, il s’était assis au pied d’un arbre, en disant :
« Si vous vous cachez, moi, j’attendrai là. » Alors ils étaient revenus
et avaient continué leur route sans être inquiétés. Tout le monde
admirait ; mais ce qui m’importait le plus c’est que mes envoyés étaient
en route, et je calculais déjà le moment où des nouvelles certaines de
notre situation viendraient rassurer le gouverneur et nos familles.
Quant à cette jolie histoire d’Yssa, j’appris plus tard qu’elle n’était
vraie qu’approximativement et qu’elle avait été embellie, augmentée pour
me faire plaisir afin d’exciter ma générosité en vantant la bravoure de
nos hommes, ce qui ne pouvait que m’enorgueillir. Pour un noir, pour un
de ces individus auxquels certains esprits malades ont voulu retirer la
qualité d’homme, et qu’on a placé à un niveau inférieur au nôtre dans
l’échelle des êtres, il faut avouer que ce n’est pas trop mal.