Le 29, je profitai d’un moment où Samba N’diaye allait prévenir Ahmadou
que le dernier bœuf qu’il m’avait donné était mangé, et je le chargeai
de faire une nouvelle démarche pour obtenir qu’on me laissât partir pour
le Macina, non avec une armée, mais incognito avec deux ou trois de mes
hommes.
Ahmadou donna l’ordre de délivrer un bœuf vivant aux laptots, mais il
rejeta ma seconde demande. J’en fus d’autant plus fâché que les
nouvelles n’arrivaient plus. On n’entendait rien d’aucun côté. Même en
ce qui touchait l’armée de Nioro, qui, depuis le temps qu’on en parlait,
eût dû être arrivée, tout était muet.
L’hospitalité d’Ahmadou, si large au début, se ralentissait. Les bœufs
qu’il me fournissait et que les laptots découpaient en lanières de
viande qu’ils faisaient sécher au soleil pour leur nourriture,
n’arrivaient plus régulièrement, et souvent pendant deux jours, trois
jours même, j’étais obligé de pourvoir à la nourriture de tous mes
hommes dans l’intervalle qui séparait deux envois. Sans refuser tout à
fait, Ahmadou se faisait tirer l’oreille lorsque, d’après ses ordres,
Samba N’diaye allait l’avertir que nos provisions étaient épuisées.
Aussi, je le répète, je fus quelques jours sous l’empire d’un
accablement moral — auquel venait se joindre la fatigue écrasante d’une
température qui atteignait 40 degrés. Je passais toute la journée sur
mon tara[157], épuisé, haletant, ne me dérangeant que pour vendre de
temps en temps quelque morceau d’ambre ou de corail aux acheteuses qui
venaient nous trouver. — Le temps d’ailleurs se soutenait beau en dépit
de nuages. On se hâtait dans tous les coins de la ville de passer de
nouvelles couches de pisé sur les terrasses, car il était évident que
l’hivernage approchait.
Mai 1864.
Le 7 mai les nouvelles recommencèrent à arriver avec l’approche de la
fête de la Tabaski[158] : Samba N’diaye se nourrissait de l’espoir de
voir subitement arriver El Hadj pour célébrer cette fête, qui est, on le
sait, une grande fête chez les musulmans. Mais sur quoi se fondait cet
espoir ? Nous l’apprîmes le soir même. On disait qu’un ancien captif
d’Ahmadi Ahmadou[159] était arrivé à Sansandig, et avait raconté que
Tidiani avait pris à Tombouctou Cheick Ahmed Beckay, Balobo et deux
autres chefs. Il les avait ramenés à El Hadj, à Konna ; et celui-ci,
après être rentré à Hamdallahi, avait envoyé Alpha Oumar et Amat Tamsir
son fils (neveu), chacun avec une armée, l’un à Jenné, l’autre à
Faraméqué (Ferma-gha). On ajoutait qu’un homme du Macina, qui était à
Sansandig, était parti à cette nouvelle pour s’en assurer et avait
trouvé son village détruit. Alors les chefs de Sansandig, disait-on,
avaient fait un palabre et l’un d’eux avait proposé de venir se rendre à
Ahmadou en ramenant tous les captifs qu’on lui avait pris. — On
prétendait que, cette fois, Boubou Cissey avait accepté et que l’envoyé
de Sansandig était à Koghé. On ajoutait que tous les gens du Macina
réfugiés à Sansandig en étaient partis à cette décision.
Cette nouvelle était évidemment fausse et je commençais à être exaspéré,
à ne plus croire à rien et à vouloir obtenir une solution coûte que
coûte, quand nous fûmes arrêtés dans ce projet par une série de
mensonges si bien préparés que je ne crois pas que l’individu le plus
fin ne s’y fût, comme nous, laissé prendre.
Le docteur Quintin soignait depuis quelque temps le vieux Tierno-Abdoul,
qu’on appelle aussi Abdoul Ségou, à cause de son long séjour dans ce
pays et pour le distinguer d’un autre Tierno-Abdoul, Torodo de
distinction, avec lequel nous aurons l’occasion de faire connaissance.
Ce vieux chef qui, en sa qualité de chef des Pouhls, était
nécessairement au courant de ce qui se passait, puisque pour tout départ
de colonne ou de courriers, c’est lui qui est chargé de fournir des
guides[160], confia de lui-même au docteur que nous allions partir pour
le Macina après la Tabaski, que dans ce moment Ahmadou s’occupait
beaucoup de nous. Le 8 mai, il ajoutait qu’un courrier d’Hamdallahi
était arrivé dans la nuit et qu’on en attendait un autre, et il disait
au docteur de revenir le lendemain matin, qu’il saurait alors les
nouvelles arrivées par ces courriers.
Il recommandait le plus grand secret, disant que c’était par suite de
son amitié pour les blancs qu’il nous confiait cela : qu’Ahmadou était
un enfant qui ne connaissait pas nos usages, mais que lui était là, et
que nous pouvions avoir confiance en lui ; que pour Samba N’diaye[161]
notre hôte, ce n’était pas un bon homme et qu’il ne ferait rien pour
nous servir, parce qu’il était de son intérêt que nous restassions chez
lui : en effet, il avait des profits considérables sur les vivres
qu’Ahmadou nous envoyait, surtout sur les bœufs et moutons que nous
abattions, sans compter les cadeaux que je lui faisais de temps à autre.