CHAPITRE XXI.

L’hivernage arrive. — Samba N’diaye est malade et a peur. — Je suis

malade du foie. — Les exécutions et le champ des exécutés. — Les morts

et les enterrements à Ségou. — Nouvelle tentative infructueuse pour

aller au Macina. — L’hospitalité d’Ahmadou se ralentit. — Les nouvelles

s’améliorent à l’approche de la Tabaski. — Tierno-Abdoul, ses

confidences et ses mensonges. — L’armée se rassemble. — Exécutions

nombreuses. — Expédition de Fogni. — Visite d’Aguibou. — Première visite

de Sidy Abdallah. — Fête de la Tabaski. — Exécution de trente-sept

prisonniers et de deux enfants. — Arrivée de l’armée attendue de Nioro.

— Nous recevons une lettre du commandant de Bakel et des instructions

nouvelles du Gouverneur.

Cependant l’hivernage était arrivé, le temps était gris, la température,

quoique ne dépassant pas 38 degrés, était écrasante — et nombre de noirs

eux-mêmes ressentaient l’influence de la saison. Samba N’diaye, notre

hôte, fut pris de maux de ventre et j’eus l’occasion de voir combien sa

religion, dont cependant en temps ordinaire il était un sectaire

fanatique, et qui, en raison de ses doctrines, eût dû lui fournir de

grandes consolations, lui donnait peu de courage. Il se croyait mort, et

même après avoir été guéri, il se regardait encore comme malade.

Moi, je me sentais attaqué du foie, j’avais par moments une vive

oppression, des douleurs lancinantes dans le côté droit ; c’était, à

n’en pas douter, une reprise d’hépatite ; heureusement elle fut légère

et quelques purges de calomel[156] me soulagèrent promptement. — Je

repris le plus tôt possible mes promenades à cheval.

Dans l’une d’elles, revenant vers le marché, je traversai le champ des

exécutions. C’était la première fois.

Dans un rayon de cinquante mètres, situé à moins de cent pas des

boucheries du marché, où j’apercevais des bœufs vivants, gisaient plus

de cinquante squelettes incomplets, étendus sur le sol, blanchis par le

soleil. Plus de deux cents crânes éparpillés, avec des masses

d’ossements et les cadavres des gens tués tous les jours précédents

étaient à demi-rongés par les hyènes la nuit, et le jour par les

vautours et les corbeaux, qui, à mon approche, s’élevèrent de dessus ce

festin dégoûtant. A ce moment ce coup d’œil me révoltait, je n’y étais

pas fait, mais c’est l’usage dans tous les pays musulmans du Soudan de

ne pas enterrer les corps des ennemis tués, soit à la guerre, soit en

leur qualité de prisonniers.

Quant aux morts de maladies, les Talibés enterrent les leurs, selon les

rites musulmans, dans des fosses étroites, où le corps, placé sur le

côté et enseveli, est tourné vers l’Est ; mais, faute de creuser

suffisamment ces sortes de fosses, les hyènes, lorsque les cadavres

manquent au champ des suppliciés, viennent les déterrer et les enlever.

On peut le remarquer en passant dans le cimetière placé sous les murs de

la ville, à Ségou-Sikoro, entre les deux portes du marché.

Quant à ce qui est des keffirs esclaves chez les Talibés, on les traîne

simplement dans la plaine ou au bord du fleuve, et tout est dit.

Quelquefois les Bambaras, esclaves de Bambaras, sont enterrés par leurs

maîtres, mais alors c’est le plus simplement du monde. Rien n’indique

leur sépulture, et il peut arriver de passer dessus sans s’en

apercevoir.

Nulle part dans mon voyage je n’ai rien vu qui ressemblât à un

cimetière. Dans quelques villages de Soninkés musulmans, j’ai remarqué

au milieu du village des tombes sur lesquelles on avait fait un tas de

sable et placé d’énormes pierres debout ; mais à l’exception de ces

tombeaux, de marabouts pour la plupart, je suis porté à croire que c’est

dans leur maison même que les Bambaras enterrent leurs parents.

Voyage dans le Soudan occidental (Sénégambie-Niger) · 第 109 / 368 题