L’hivernage arrive. — Samba N’diaye est malade et a peur. — Je suis
malade du foie. — Les exécutions et le champ des exécutés. — Les morts
et les enterrements à Ségou. — Nouvelle tentative infructueuse pour
aller au Macina. — L’hospitalité d’Ahmadou se ralentit. — Les nouvelles
s’améliorent à l’approche de la Tabaski. — Tierno-Abdoul, ses
confidences et ses mensonges. — L’armée se rassemble. — Exécutions
nombreuses. — Expédition de Fogni. — Visite d’Aguibou. — Première visite
de Sidy Abdallah. — Fête de la Tabaski. — Exécution de trente-sept
prisonniers et de deux enfants. — Arrivée de l’armée attendue de Nioro.
— Nous recevons une lettre du commandant de Bakel et des instructions
nouvelles du Gouverneur.
Cependant l’hivernage était arrivé, le temps était gris, la température,
quoique ne dépassant pas 38 degrés, était écrasante — et nombre de noirs
eux-mêmes ressentaient l’influence de la saison. Samba N’diaye, notre
hôte, fut pris de maux de ventre et j’eus l’occasion de voir combien sa
religion, dont cependant en temps ordinaire il était un sectaire
fanatique, et qui, en raison de ses doctrines, eût dû lui fournir de
grandes consolations, lui donnait peu de courage. Il se croyait mort, et
même après avoir été guéri, il se regardait encore comme malade.
Moi, je me sentais attaqué du foie, j’avais par moments une vive
oppression, des douleurs lancinantes dans le côté droit ; c’était, à
n’en pas douter, une reprise d’hépatite ; heureusement elle fut légère
et quelques purges de calomel[156] me soulagèrent promptement. — Je
repris le plus tôt possible mes promenades à cheval.
Dans l’une d’elles, revenant vers le marché, je traversai le champ des
exécutions. C’était la première fois.
Dans un rayon de cinquante mètres, situé à moins de cent pas des
boucheries du marché, où j’apercevais des bœufs vivants, gisaient plus
de cinquante squelettes incomplets, étendus sur le sol, blanchis par le
soleil. Plus de deux cents crânes éparpillés, avec des masses
d’ossements et les cadavres des gens tués tous les jours précédents
étaient à demi-rongés par les hyènes la nuit, et le jour par les
vautours et les corbeaux, qui, à mon approche, s’élevèrent de dessus ce
festin dégoûtant. A ce moment ce coup d’œil me révoltait, je n’y étais
pas fait, mais c’est l’usage dans tous les pays musulmans du Soudan de
ne pas enterrer les corps des ennemis tués, soit à la guerre, soit en
leur qualité de prisonniers.
Quant aux morts de maladies, les Talibés enterrent les leurs, selon les
rites musulmans, dans des fosses étroites, où le corps, placé sur le
côté et enseveli, est tourné vers l’Est ; mais, faute de creuser
suffisamment ces sortes de fosses, les hyènes, lorsque les cadavres
manquent au champ des suppliciés, viennent les déterrer et les enlever.
On peut le remarquer en passant dans le cimetière placé sous les murs de
la ville, à Ségou-Sikoro, entre les deux portes du marché.
Quant à ce qui est des keffirs esclaves chez les Talibés, on les traîne
simplement dans la plaine ou au bord du fleuve, et tout est dit.
Quelquefois les Bambaras, esclaves de Bambaras, sont enterrés par leurs
maîtres, mais alors c’est le plus simplement du monde. Rien n’indique
leur sépulture, et il peut arriver de passer dessus sans s’en
apercevoir.
Nulle part dans mon voyage je n’ai rien vu qui ressemblât à un
cimetière. Dans quelques villages de Soninkés musulmans, j’ai remarqué
au milieu du village des tombes sur lesquelles on avait fait un tas de
sable et placé d’énormes pierres debout ; mais à l’exception de ces
tombeaux, de marabouts pour la plupart, je suis porté à croire que c’est
dans leur maison même que les Bambaras enterrent leurs parents.