Le 19 au soir, je reprochai à Samba N’diaye, qui me faisait des
protestations de dévouement aux blancs, l’apathie qu’il montrait pour
nos affaires ; je récapitulai tout ce qui s’était passé, et lui montrant
que l’hivernage était arrivé, qu’on pouvait passer sans grand danger
dans les broussailles, je demandai au moins à faire partir mes courriers
pour Saint-Louis : d’autant plus que l’armée de Nioro étant en route, si
ce qu’on m’affirmait était vrai, elle devait laisser un chemin ouvert.
Samba N’diaye promit de s’en occuper, et en effet, dès le lendemain, il
obtenait d’Ahmadou une promesse de départ pour les courriers et une
audience pour le lendemain.
Mais le lendemain Ahmadou était occupé sous ses arbres. On apportait des
nouvelles de révolte dans le Birgo. On disait Mourgoula pris. Voyant que
je ne pouvais lui parler, je lui fis dire par Samba Yoro que s’il
voulait seulement me donner un guide j’allais expédier mes courriers
moi-même. A mon grand étonnement, il y consentit, et dit que le
lendemain il fournirait le guide et le laissez-passer. Je mis alors mes
lettres au courant, j’y ajoutai quelques post-scriptum, et, après bien
des allées et des venues, le 23 avril au soir mes courriers étaient
prêts à partir. Seulement l’un d’eux, Ibrahim, étant malade et surtout
effrayé de l’état du pays, avait refusé le service, et je l’avais
remplacé par Yssa, l’un de mes hommes. A partir de ce moment Ibrahim,
qui non-seulement avait refusé de marcher, mais avait même cherché à
détourner de son devoir Seïdou, son compagnon, cessa de compter parmi
les miens. Je le chassai et défendis qu’il entrât dans ma maison.
Dès que j’eus l’assurance que mes courriers partiraient, je fus content,
car j’allais enfin donner de mes nouvelles à ma famille, et quelle que
fût l’incertitude qui planait sur l’époque de mon retour, ce seul fait
de me permettre d’écrire témoignait une certaine confiance de bon
augure. Je résumai ces impressions dans ma lettre au Gouverneur, dont je
reproduirai un passage qui mieux que ce que je pourrais ajouter
aujourd’hui, montrera quelle était alors ma situation d’esprit.
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« Il me devient impossible, dans l’état actuel du pays, de rien vous
dire relativement à mon retour ; je crois que je serai forcé de passer
ici presque toute la saison des pluies. Cette idée m’effraye bien un
peu, mais j’y gagnerai de compléter une foule de renseignements et peut-
être d’entrer au Macina en qualité d’Européen, ce qu’on n’a jamais pu
faire jusqu’ici.
« Quoi qu’il en soit, je me hâte de profiter de la permission d’expédier
les courriers, de peur qu’une mauvaise nouvelle ne fasse changer d’avis.
Quoique la position d’El Hadj ne soit pas aussi belle qu’on voudrait me
le faire croire, il dispose encore de forces considérables, et je ne
mets pas en doute qu’il n’ait la possibilité de réunir quarante mille
fusils[152]. En outre, il a à Ségou-Sikoro un trésor, c’est tout l’or
ramassé par les rois bambaras, sur lequel il a fait main basse, et qui,
même en faisant la part de l’exagération très-large, dépasserait une
valeur de vingt millions[153], sans compter les marchandises et cauris,
le sel, etc. En outre, il a à Koundian tout l’or amassé dans les divers
pillages du Bambouk. Vous voyez, Monsieur le Gouverneur, qu’il est loin
d’être aux abois.
« Toutes mes demandes pour aller en avant échouent devant la protection
dont on me couvre. « Nous ne voudrions pas qu’il t’arrivât rien, me dit-
on ; s’il t’arrivait du mal en route, El Hadj serait bien en colère, »
etc., etc. Mais quand je leur dis que l’inaction me rend malade, eux qui
ne conçoivent pas de plus grand bonheur que de ne rien faire, ne
répondent rien et se mettent à rire. En somme, personne de nous n’est
sérieusement malade[154]. Il est impossible de se dissimuler
l’affaiblissement que nous ressentons, qui est l’effet de plusieurs
indispositions et d’une trop grande fatigue jointe à de grandes
privations. Il y a quatre mois aujourd’hui que nous sommes privés de
lit, de pain et de vin !
« Une chose que j’oubliais de vous dire, c’est que je crains fortement
que nous ne soyons à tout jamais retenus ici, si le bruit venait à se
répandre que l’on construit un fort à Bafoulabé. Plusieurs fois on m’en
a parlé avec inquiétude, et cependant je suis très-convaincu qu’El Hadj,
quand je l’aurai vu, n’y fera pas d’opposition, tandis qu’actuellement
vous auriez certainement l’armée de Koundian et celle de Kouniakary
contre vos projets. »
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