13 mars 1864.

Les jours suivants, les nouvelles du Macina qu’on m’avait annoncées, se

confirmaient de plus en plus. Deux sofas, prisonniers à Sansandig depuis

la dernière affaire, s’en étaient échappés et rapportaient ces bruits.

Enfin le 13 mars, nous fûmes réveillés par le tabala battu à la

mosquée ; l’armée sortait : on disait que les Bambaras révoltés,

commandés par Mari, le dernier frère d’Ali et prétendant à la couronne

de Ségou, s’étaient emparés d’un village distant de quatre à cinq

lieues.

Ce fait, qui dénotait le fâcheux état du pays, m’inquiéta, bien que le

même jour les cavaliers fussent rentrés, disant que tout était pour le

mieux. Aussi, le 15, je tentais une démarche près d’Ahmadou pour qu’il

me laissât partir. — J’insistai par cinq ou six fois, mais sans pouvoir

obtenir aucune promesse. — Ahmadou craignait pour moi, disait-il, — et,

quant à faire partir mes courriers pour Saint-Louis, il craignait pour

eux. Il fallait attendre.

Les choses en restèrent là jusqu’au 22 mars. Pendant ce temps, Ahmadou

s’occupait de faire le partage du butin ramassé à la première expédition

de Sansandig. Ce butin était encore assez considérable ; car on partagea

à raison de deux captifs (femmes) pour 850 hommes, et à ce moment je fis

ce calcul que 500 captifs ainsi partagés portaient à 170000 environ le

nombre des partageants, c’est-à-dire des partisans d’El Hadj, tant

Bambaras que Talibés et Sofas, puisque sur tout le partage de ce genre,

Ahmadou a d’abord le cinquième. — Je retrouve sur mes notes cette

évaluation, que vingt mille au moins des partageants sont de Ségou, dont

huit à neuf mille _intrà muros_ et le reste dans le Goupouilli, le

village des Somonos, ou même les villages voisins, tels que Ségou-Koro,

Ségou-Coura, etc. Cela porterait la population de Ségou-Sikoro à au

moins 36000 âmes dans les murs et à plus du double en tout. Aujourd’hui

je pense que cette évaluation est peut-être trop forte de moitié, quant

aux hommes, et que toute la ville de Ségou-Sikoro avec ses faubourgs ne

contient guère plus de dix mille hommes ou enfants mâles adultes.

La chaleur augmentait, la contrariété altérait ma santé, de tous côtés

je ne voyais que des obstacles. Je cherchais à me prémunir contre tout

événement, et dans cette vue je demandais à acheter des chevaux ; mais

soit mot d’ordre donné, soit qu’il n’y en eût réellement pas à vendre,

toutes mes tentatives à cet égard étaient vaines. Je tombai sérieusement

malade et il me fallut, pour éprouver un peu de soulagement, venir

m’installer sous la vérandah de notre cour, car la case n’était plus

habitable. Je profitai de ce moment pour envoyer Samba Yoro faire visite

à Ahmadou et le presser un peu. Il fut très-bien reçu, et Ahmadou nous

envoya du sucre et des gourous, mais Samba Yoro n’obtint rien

relativement à mon départ. Dès que je fus un peu mieux, je commençai

quelques promenades sur le cheval de Samba N’diaye ; j’éprouvais ainsi

le plaisir de me soustraire à tout contact, d’être seul. Je

réfléchissais alors profondément à ma situation. Dans une de ces

promenades, j’étais tellement préoccupé de mes pensées que je laissais

galoper tout doucement mon cheval sans faire attention aux personnes que

je rencontrais et qui se garaient, ainsi que c’est l’habitude dans ce

pays. Je ne vis pas une vieille femme, à demi aveugle et sourde, qui

marchait appuyée sur un bâton, et j’arrivai sur elle sans qu’elle

m’entendît. Mon cheval se détourna naturellement, mais la vieille,

effrayée et perdant la tête, se jeta dans ses jambes et tomba à terre

sans connaissance. Bien que le choc eût été très-léger, je crus à

quelque grave accident. Des femmes qui revenaient du marché essayèrent

de la remuer, mais évanouie ou non, elle ne bougeait plus. Je courus

aussitôt vers le village pour chercher mes laptots et le docteur afin de

lui porter secours. J’en rencontrai quelques-uns qui partirent tout de

suite pour relever la vieille, mais qui la trouvèrent debout. Il paraît

qu’en me voyant m’éloigner, elle avait repris connaissance. On me

l’amena, ainsi que j’en avais donné l’ordre, et je lui fis présent de

mille cauris. Elle s’en alla enchantée ; elle n’avait peut-être plus que

quelques jours à vivre. Le lendemain son maître, car c’était une

esclave, vint chercher à m’extorquer aussi quelque chose, sous prétexte

que j’avais détérioré son bien. Je le reçus assez mal. Le soir, comme je

causais de cela avec Samba N’diaye et que je lui exprimais combien

j’eusse été désolé d’avoir causé une mort aussi malheureuse : « Bah !

s’écria-t-il, et quand même tu l’aurais tuée, ce n’est qu’une Kefir ! »

Voilà encore un effet de la religion musulmane, et l’homme qui proférait

ce mot avait été élevé par les blancs pendant vingt ans !

Le lendemain de cet incident, je fis deux fois demander à parler à

Ahmadou, et chaque fois on me répondit qu’il était sous les arbres de la

porte de son père. Je voyais là une fin de non-recevoir, et j’allai le

trouver pour lui demander une audience qu’il me promit pour le

lendemain.

Voyage dans le Soudan occidental (Sénégambie-Niger) · 第 98 / 368 题