Les jours suivants, les nouvelles du Macina qu’on m’avait annoncées, se
confirmaient de plus en plus. Deux sofas, prisonniers à Sansandig depuis
la dernière affaire, s’en étaient échappés et rapportaient ces bruits.
Enfin le 13 mars, nous fûmes réveillés par le tabala battu à la
mosquée ; l’armée sortait : on disait que les Bambaras révoltés,
commandés par Mari, le dernier frère d’Ali et prétendant à la couronne
de Ségou, s’étaient emparés d’un village distant de quatre à cinq
lieues.
Ce fait, qui dénotait le fâcheux état du pays, m’inquiéta, bien que le
même jour les cavaliers fussent rentrés, disant que tout était pour le
mieux. Aussi, le 15, je tentais une démarche près d’Ahmadou pour qu’il
me laissât partir. — J’insistai par cinq ou six fois, mais sans pouvoir
obtenir aucune promesse. — Ahmadou craignait pour moi, disait-il, — et,
quant à faire partir mes courriers pour Saint-Louis, il craignait pour
eux. Il fallait attendre.
Les choses en restèrent là jusqu’au 22 mars. Pendant ce temps, Ahmadou
s’occupait de faire le partage du butin ramassé à la première expédition
de Sansandig. Ce butin était encore assez considérable ; car on partagea
à raison de deux captifs (femmes) pour 850 hommes, et à ce moment je fis
ce calcul que 500 captifs ainsi partagés portaient à 170000 environ le
nombre des partageants, c’est-à-dire des partisans d’El Hadj, tant
Bambaras que Talibés et Sofas, puisque sur tout le partage de ce genre,
Ahmadou a d’abord le cinquième. — Je retrouve sur mes notes cette
évaluation, que vingt mille au moins des partageants sont de Ségou, dont
huit à neuf mille _intrà muros_ et le reste dans le Goupouilli, le
village des Somonos, ou même les villages voisins, tels que Ségou-Koro,
Ségou-Coura, etc. Cela porterait la population de Ségou-Sikoro à au
moins 36000 âmes dans les murs et à plus du double en tout. Aujourd’hui
je pense que cette évaluation est peut-être trop forte de moitié, quant
aux hommes, et que toute la ville de Ségou-Sikoro avec ses faubourgs ne
contient guère plus de dix mille hommes ou enfants mâles adultes.
La chaleur augmentait, la contrariété altérait ma santé, de tous côtés
je ne voyais que des obstacles. Je cherchais à me prémunir contre tout
événement, et dans cette vue je demandais à acheter des chevaux ; mais
soit mot d’ordre donné, soit qu’il n’y en eût réellement pas à vendre,
toutes mes tentatives à cet égard étaient vaines. Je tombai sérieusement
malade et il me fallut, pour éprouver un peu de soulagement, venir
m’installer sous la vérandah de notre cour, car la case n’était plus
habitable. Je profitai de ce moment pour envoyer Samba Yoro faire visite
à Ahmadou et le presser un peu. Il fut très-bien reçu, et Ahmadou nous
envoya du sucre et des gourous, mais Samba Yoro n’obtint rien
relativement à mon départ. Dès que je fus un peu mieux, je commençai
quelques promenades sur le cheval de Samba N’diaye ; j’éprouvais ainsi
le plaisir de me soustraire à tout contact, d’être seul. Je
réfléchissais alors profondément à ma situation. Dans une de ces
promenades, j’étais tellement préoccupé de mes pensées que je laissais
galoper tout doucement mon cheval sans faire attention aux personnes que
je rencontrais et qui se garaient, ainsi que c’est l’habitude dans ce
pays. Je ne vis pas une vieille femme, à demi aveugle et sourde, qui
marchait appuyée sur un bâton, et j’arrivai sur elle sans qu’elle
m’entendît. Mon cheval se détourna naturellement, mais la vieille,
effrayée et perdant la tête, se jeta dans ses jambes et tomba à terre
sans connaissance. Bien que le choc eût été très-léger, je crus à
quelque grave accident. Des femmes qui revenaient du marché essayèrent
de la remuer, mais évanouie ou non, elle ne bougeait plus. Je courus
aussitôt vers le village pour chercher mes laptots et le docteur afin de
lui porter secours. J’en rencontrai quelques-uns qui partirent tout de
suite pour relever la vieille, mais qui la trouvèrent debout. Il paraît
qu’en me voyant m’éloigner, elle avait repris connaissance. On me
l’amena, ainsi que j’en avais donné l’ordre, et je lui fis présent de
mille cauris. Elle s’en alla enchantée ; elle n’avait peut-être plus que
quelques jours à vivre. Le lendemain son maître, car c’était une
esclave, vint chercher à m’extorquer aussi quelque chose, sous prétexte
que j’avais détérioré son bien. Je le reçus assez mal. Le soir, comme je
causais de cela avec Samba N’diaye et que je lui exprimais combien
j’eusse été désolé d’avoir causé une mort aussi malheureuse : « Bah !
s’écria-t-il, et quand même tu l’aurais tuée, ce n’est qu’une Kefir ! »
Voilà encore un effet de la religion musulmane, et l’homme qui proférait
ce mot avait été élevé par les blancs pendant vingt ans !
Le lendemain de cet incident, je fis deux fois demander à parler à
Ahmadou, et chaque fois on me répondit qu’il était sous les arbres de la
porte de son père. Je voyais là une fin de non-recevoir, et j’allai le
trouver pour lui demander une audience qu’il me promit pour le
lendemain.