Je me présentai donc le 25 mars dans l’après-midi. Ahmadou était dans la
première cour de sa maison, entouré d’une assez nombreuse compagnie,
dans laquelle je remarquai quelques Maures et entre autres, Sidy Abd
Allah, qui, à cette époque, d’après Samba N’diaye, se déclarait
ouvertement l’ennemi des blancs.
Tout d’abord, je fus interrompu par une affaire de Bambaras qui dura
assez longtemps. Ils venaient apporter des paniers de salpêtre et de
charbon pour la fabrication de la poudre, ce qui est un des impôts en
nature qu’ils payent. Ce salpêtre était blanc, très-pur et bien
cristallisé. On le recueille sur de vieux tatas, où, selon toute
probabilité, il vient en efflorescence par suite de la décomposition des
matières animales qui ont servi à la construction ; on le lave pour
l’isoler de la terre, et on fait épaissir la solution, qu’on laisse
cristalliser. Quant au charbon, il est fabriqué à l’air libre, un peu
avec toutes espèces de bois taillis.
Le palabre dura longtemps. Ahmadou, interprété par Diali Mahmady, le
griot mandingue, reprochait à ses sujets de se relâcher dans le payement
de cet impôt, de n’apporter qu’une faible partie de ce qu’ils devaient
fournir.
Les chefs, vieillards blanchis par l’âge, la tête rasée et découverte,
baissaient la tête et s’excusaient humblement, disant que les jeunes
gens avaient fui, qu’ils n’étaient plus nombreux et faisaient ce qu’ils
pouvaient, que bien des villages refusaient l’impôt, ne les écoutant
pas.
Toujours est-il qu’au lieu de cinquante charges qu’il eussent dû fournir
ils n’en apportaient que vingt-neuf.
Dès que ce palabre fut fini, j’insistai pour parler confidentiellement à
Ahmadou. Il renvoya alors tout le monde, à l’exception de sept à huit
personnes, et je lui rappelai aussitôt que l’époque que j’avais fixée
pour mon départ approchait, qu’il n’y avait plus que quatre jours, et
que je venais savoir s’il pouvait me donner une réponse. Je lui observai
que mes instructions me recommandaient de rentrer avant les pluies, et
je terminai en lui disant qu’il fallait dans quatre jours partir pour
Hamdallahi ou n’y pas aller. Sa réponse fut toujours la même : « Ton
affaire est entre mes mains, expression dont alors je ne comprenais pas
la portée, mais qui signifie : Tu es à ma discrétion, puisqu’on t’a
envoyé à moi. Je m’en occupe. Bientôt, si le bon Dieu le veut, tu iras.
Mais je te demande un peu de patience. » Pendant plus d’une heure, ce
fut le même thème soutenu de part et d’autre. Je ne cédai rien ni lui
non plus. Cependant, en réponse à de gracieuses paroles que je lui
adressai relativement à son hospitalité (qui cependant commençait à se
ralentir), il me dit que tout cela n’était rien, et que quand il nous
mettrait en route, alors seulement il ferait quelque chose pour nous.
A toutes mes instances pour traiter avec lui les questions dont j’étais
chargé, il répondit que quand il serait sûr que nous ne pourrions pas
aller à Hamdallahi, il serait temps de causer de cela ; que Dieu pouvait
tout, et que même avant quatre jours la route pouvait être ouverte.
Mal interprété par Samba Yoro, qui, intimidé, n’osait insister comme je
l’aurais désiré, je ne pus rien obtenir de plus. Néanmoins, j’étais
assez satisfait de l’ensemble de cette entrevue, dans laquelle Ahmadou
avait toujours parlé avec courtoisie et calme, lorsque, en sortant,
Sambo Yoro me dit qu’il avait entendu des paroles inquiétantes, d’après
lesquelles il était sûr qu’on nous retiendrait de force, si nous
voulions partir ; qu’on avait dit à Ahmadou de le faire, parce que si
nous partions, c’est que nous n’étions pas venus pour le voir, mais bien
pour espionner ce qui se passait.
Ces propos étaient absurdes, mais ce n’était pas la première fois que
nous les entendions. N’était-ce pas avec de semblables paroles que
Diango à Koundian, et Dandangoura à Guémoukoura, avaient tenté de me
faire dévier de mes projets ? Elles me causèrent cependant une véritable
colère. Sans réfléchir qu’Ahmadou, auquel seul nous avions affaire,
n’avait pas dit un mot de cela, je m’en affectai et je secouai
vigoureusement Samba Yoro pour n’avoir pas interpellé ceux qui parlaient
en présence d’Ahmadou, pour ne m’avoir pas prévenu au moins pendant le
palabre. Au reste, je l’ai dit, Samba Yoro se laissait intimider par les
attitudes essentiellement musulmanes, par le grand air d’Ahmadou. Il
était sous le charme de l’islamisme. D’ailleurs, peu communicatif et
quelquefois menteur, comme presque tous les noirs, il ne m’inspirait
alors que peu de confiance : il en inspirait encore moins au docteur
Quintin, qui en arrivait à le croire capable de s’entendre avec Samba
N’diaye, non pour nous trahir dans un dessein hostile, mais pour nous
faire rester en nous intimidant.
Nous finîmes donc par croire qu’il avait inventé tout cela sous l’empire
de la peur que lui avait causée quelque mot malveillant prononcé par un
de ces Toucouleurs toujours disposés à faire le mal.
Vers le soir, il y eut une scène qui sembla donner raison à l’opinion du
docteur. Samba N’diaye essaya de m’arracher une promesse de rester, et,
pour cela, il se fit l’écho du bruit d’après lequel on prétendait que
nous étions venus comme espions.
Mais, chose à laquelle il ne s’attendait pas, pendant que moi, calme,
j’écoutais, réfléchissant à la gravité sans cesse croissante de notre
position, le docteur, si doux, si calme d’habitude, s’emporta, et, le
menaçant d’aller se plaindre à Ahmadou si un tel propos était encore
répété, il le chassa presque de notre hangar. Samba N’diaye rabattit
aussitôt de son dire et, par une de ces manœuvres auxquelles les noirs
excellent, il donna des explications incompréhensibles.
Quant à moi, je le répète, j’avais gardé mon sang-froid, et je me bornai
à lui dire que le jour où je serais décidé à partir, si quelqu’un
s’avisait de m’arrêter, je lui ferais sauter la cervelle, par la simple
raison que, comme envoyé (ambassadeur), j’étais inviolable, et qu’au
lieu d’arranger les affaires, celui qui voudrait me retenir ne
réussirait qu’à faire recommencer la guerre avec le gouverneur du
Sénégal ; que si sincèrement il voulait le bien, il pouvait dire cela à
Ahmadou par opposition aux conseils qu’on semblait lui donner.
Cette scène était terminée, mais je passai une partie de la nuit à
méditer. Il était évident que bon nombre de gens (et à cette époque,
bien à tort, j’accusais surtout les Toucouleurs), cherchaient à me nuire
dans l’esprit d’Ahmadou, et je me demandais si réellement on me
laisserait partir. D’un autre côté, j’avais presque fixé un ultimatum en
donnant une date : revenir sur une promesse était grave ; mais s’attirer
un conflit l’était encore plus.
On peut concevoir mes inquiétudes.
Le lendemain et le surlendemain de ce jour, les affaires semblèrent
tourner au mieux. Un de nos voisins, marabout du Fouta-Djallon,
m’affirma que dans un palabre Ahmadou avait reçu le jour même le conseil
des Torodos de me faire partir le plus tôt possible.
Le surlendemain encore, un des guides venus avec nous depuis Dianghirté,
nous dit qu’Ahmadou avait demandé aux chefs du village une armée qui,
réunie à celle de Koghé, me conduirait à Hamdallahi. Il ajoutait que les
chefs avaient refusé, disant que si l’armée partait pour le Macina, les
Bambaras se révolteraient, et prendraient la ville en tuant tout le
monde ; qu’on était convenu d’attendre une nouvelle armée demandée à
Nioro, qui devait arriver avant quinze jours et qui garderait le village
pendant qu’on nous conduirait.
Ces bruits, confirmés par d’excellentes nouvelles du Macina qui
arrivaient chaque jour, me donnèrent de l’espérance. Comment ne pas y
croire, d’ailleurs, lorsque tout le monde me disait la même chose et
qu’on m’amenait un homme qui, arrivé depuis cinq jours du Macina, me
promettait de me conduire à Hamdallahi sans accident ?
1er avril 1864.
Cependant le 1er avril, dernier jour de mon ultimatum, je demandai à
voir Ahmadou. Ce jour et les suivants, il me fut impossible d’arriver
jusqu’à lui. J’étais très-malade depuis quelque temps ; c’est à peine si
j’avais la force d’écrire mes notes, et le massage seul me faisait
éprouver un peu de bien-être et me donnait du sommeil. Le docteur
n’était guère mieux que moi. J’employais quelques braves femmes à cela,
en les payant de quelques cauris ou d’un peu d’ambre menu. Ahmadou en
fut instruit et, saisissant ce prétexte, il nous envoya deux esclaves,
nous disant que, dans le pays, il savait qu’on ne pouvait se passer des
soins d’une femme et que, quand nous partirions, si nous ne voulions pas
les emmener, nous n’aurions qu’à les lui laisser. Mon premier mouvement
fut de refuser ce présent, si contraire à nos mœurs ; mais Samba N’diaye
m’affirma que je blesserais Ahmadou, qui ne comprendrait pas nos
susceptibilités. En outre, je souffrais depuis longtemps de la
difficulté de me faire servir[148], et imitant l’exemple de Richard
Lander, je finis par accepter.
[Illustration : Coiffures et anneau nasal des femmes bambaras.]
Ces filles de races bambara et soninké mélangées, étaient-elles jolies ?
Telle est la question qui m’a été souvent posée. — Non.
L’une, Fatimata, était une assez jolie négresse si on veut, mais très-
maigre quoique musclée. Les membres inférieurs, les pieds et les mains
étaient affreux. L’autre, mieux faite, était plus laide de figure. Du
reste je saisis cette occasion de dire que si rien n’est plus rare
qu’une jolie négresse, il en existe cependant de positivement jolies et
de très-remarquables par la douceur de la physionomie, par la perfection
des formes et la délicatesse des attaches. Sans doute leur beauté n’est
pas le type conventionnel de la beauté européenne, on chercherait
vainement un profil grec. Mais si dans un salon d’Europe je pouvais
transporter telle _Gada_ (esclave fille de service) du palais d’Ahmadou
dans ses vêtements de fête, couverte d’or et de soie et qu’elle pût se
produire sans être embarrassée, je le mets hors de doute, tous ceux qui
sont artistes admireraient presque sans restriction.
Dans le courant d’avril, on renforça l’armée de Koghé de nombreux
contingents. Il devenait évident qu’il se préparait quelque chose.
Diverses personnes annonçaient que l’armée de Nioro approchait ; je me
décidai à attendre son arrivée. Du reste, les nouvelles arrivaient de
tous les côtés, variant du tout au tout du jour au lendemain, mais
révélant une situation impossible d’anarchie, qui ne pouvait me laisser
aucun espoir de me mettre en route sans être sous la protection d’un
guide officiel connaissant mieux le pays que moi. Je ne pouvais
d’ailleurs songer à partir sans chevaux, et Ahmadou seul pouvait m’en
donner ou m’en céder. En dépit de son hospitalité, qui quelquefois
éprouvait des hauts et des bas, je dépensais plus de mille cauris[149]
par jour. Il nous fallait acheter le bois de la cuisine, notre
nourriture propre, du poisson, de la viande fraîche, le savon pour laver
le linge de tout le monde, quelques ustensiles, tels que des vases de
terre pour cuisine ou pour tenir l’eau fraîche, le mil ainsi qu’un peu
de paille pour les mules et pour Farabanco, notre unique cheval.
Puis enfin, de temps à autre, j’étais obligé de faire aux laptots une
distribution de cauris pour leurs besoins personnels, et quelque
parcimonie que j’y apportasse, les marchandises que je vendais
s’épuisaient petit à petit. C’étaient surtout les étoffes de coton qui
avaient cours, mais l’ambre, le corail étaient dépréciés à cause de la
misère générale ; le gros ambre seul se vendait chez les chefs et encore
avec peu de bénéfices.
En dehors de ces dépenses, j’avais mille petits cadeaux à faire :
d’abord aux mendiants qui abondent là plus que partout ailleurs, et
auxquels il fallait donner, ne fût-ce que pour ne pas se déconsidérer,
et ensuite aux gens auxquels je demandais des renseignements sur le pays
et qui ne venaient le plus souvent me les donner bons ou mauvais
qu’après promesse d’un cadeau.
Tout cela m’obligeait à songer au départ, et si je me décidai à attendre
l’arrivée de cette armée de Nioro, c’était parce que je reconnaissais
l’impossibilité de partir. Bien souvent depuis, le docteur et moi avons
regretté de n’avoir pas alors tenté de partir à tous risques ; nous ne
fussions pas partis, mais nous aurions avancé de quelques mois une scène
violente, et par suite de ces quelques mois d’avance, nous serions
partis peut-être quinze ou dix-huit mois plus tôt de Ségou.
[Décoration]
[Note 145 : J’appris quelques jours après qu’on disait dans le pays que
le _roi de France_ avait fait demander la paix à El Hadj.]
[Note 146 : Nom sous lequel tous les Musulmans désignent
Constantinople.]
[Note 147 : On mesure toutes les étoffes à la coudée.]
[Note 148 : On sait l’invincible répugnance des noirs à accomplir
certains soins domestiques indispensables près des malades, et qui, chez
eux, sont exclusivement réservés aux femmes.]
[Note 149 : Mille cauris, environ 3 francs.]