10 mars 1864.

Vers huit heures, le tam-tam de guerre ayant battu la marche annonçant

la sortie d’Ahmadou, nous montâmes nos coursiers et nous nous rendîmes

hors de la ville, passant par la grande porte du marché, accompagnés des

sofas qui avaient été depuis notre arrivée affectés à notre service.

Le docteur allait à une allure paisible comme en voyage ; quant à moi,

habitué depuis l’enfance à monter à cheval, et sentant pour la première

fois depuis mon départ de Saint-Louis un cheval vigoureux entre mes

jambes, je rendis la bride et je franchis au galop le kilomètre qui

sépare la porte de l’extrémité du village des Somonos, étonnant

considérablement les noirs qui s’extasiaient de voir un blanc savoir

faire courir aussi bien qu’eux un cheval, et monter sur une selle sans y

être emboîté, comme ils le sont sur leurs selles indigènes.

Il y a à l’extrémité Est du village des Somonos un vaste emplacement où

le terrain sablonneux a une teinte rouge que je crois due à un oxyde de

fer, et est à peu près dépourvu d’herbes, tant à cause du ravinage qu’y

opèrent les eaux de pluie, qu’à cause du piétinement continuel dont il

est l’objet ; de grands arbres, benténiers (fromagers), figuiers à

racines pendantes, et quelques doubalels ombragent une partie de cette

place. C’est là qu’on fait la fête du Cauri et en général toutes les

fêtes religieuses et les grands palabres.

Ahmadou, arrivé avant nous, était en grande toilette ; par-dessus son

costume habituel il avait un boubou blanc brodé, un superbe bournous

arabe, de drap bleu de ciel, garni de passementeries d’argent, dont les

pans relevés sur les épaules montraient une doublure de soie jaune,

verte et rouge, du plus bel effet (pour les noirs) ; un turban noir, du

plus beau tissu indigène, garnissait sa tête sans être d’une dimension

trop exagérée. Il avait aux pieds des bottes vernies à tiges rouges,

imprimées en or, dépouille ramassée à l’affaire de Ndioum avec les

canons de Bakel, et qui sans doute avaient fait partie de la toilette de

quelque traitant volontaire de l’expédition ; enfin il tenait à la main

le bâton des rois bambaras, canne en bois, de 1m,25 de long, garnie de

cuir, à la façon dont Malinkés et Bambaras garnissent leurs fourreaux de

sabres.

[Illustration : La pointe des Somonos, à Ségou-Sikoro.]

Un sabre, dont le fourreau de cuir à large palette avait été travaillé

avec beaucoup de soin par quelque artiste cordonnier, était sa seule

arme. Il s’était placé au pied du plus bel arbre, dont les racines

entremêlées formaient une espèce de siége. On avait depuis le matin

couvert cette place avec du sable de rivière bien fin et de couleur

rouge. Autour d’Ahmadou étaient Aguibou son frère, Mahmadou Abi, Alioun,

Mustaf, ses divers cousins, en grande toilette, plus les chefs et ses

intimes habituels. Derrière lui en demi-cercle se tenait sa garde de

sofas, dont l’un portait le fusil d’Ahmadou, fusil français à deux coups

garni d’argent.

[Illustration : S. M. Ahmadou, roi de Ségou.]

Tous étaient en habit de fête et présentaient l’aspect d’une mascarade :

les uns en robe de chambre de lampas jaune, les autres avec des tuniques

de velours vert doublé de soie rouge, d’autres en étoffe de cretonne, à

grands ramages, couverte d’oiseaux de couleur ; puis d’autres enfin en

lomas brodé de soie qu’ils portaient avec une élégance qui faisait

contraste avec l’air gêné qu’avaient les premiers sous des ajustements

auxquels ils ne sont pas habitués. Toute cette défroque sort les jours

de fête, des magasins d’Ali, qui sont devenus ceux de El Hadj.

Enfin, autour de ces principaux acteurs se tenait la foule des Talibés,

dont les groupes furent bientôt si serrés qu’on ne pouvait plus

circuler, et tout à l’entour de ce vaste cercle, les chevaux qui avaient

amené leurs maîtres, les uns piaffant, tenus en brides par de jeunes

sofas, d’autres hennissant, entravés et rongeant leur frein. Un peu à

l’écart, le cheval d’Ahmadou était maintenu à grand’peine par deux

hommes qui avaient eu soin de faire écarter les juments.

C’était un cheval entier du Macina, superbe bête au poil noir luisant,

sans autre tache qu’à l’un des pieds. Sous la selle du Macina, était un

tapis marocain. La tétière de la bride, garnie de drap rouge, avait été

couverte de pendeloques d’étain ou de fer-blanc, de ronds de cuivre,

assez analogues aux harnachements des mules espagnoles et sous lesquels

disparaissait plus de la moitié de la tête. La bride elle-même était

plate, tressée en cuir mince, avec une régularité parfaite : aux

crochets qui la réunissaient avec le mors était une chaîne de fer, et au

point de jonction pendaient des glands en une espèce de passementerie de

cuir.

Quant à la selle, j’ai dit que c’était une selle de Macina. Ce genre de

selles diffère de celui que nous voyons aux Maures et qui est en usage

dans tout le Sénégal, en ce que la palette de l’arrière est beaucoup

plus large et plus haute, ressemblant aux anciennes selles à la

française, à cette différence près que celles du Macina sont plus

grandes et ont la palette de devant plus élevée. A celle d’Ahmadou

étaient suspendus quatre sacs de cuir contenant des pistolets d’arçon

garnis de cuivre, d’origine anglaise. Je contemplai longtemps ce

spectacle bien curieux. Dans la plaine arrivaient en groupes les

compagnies de sofas, musiciens et griots en tête, marchant pas à pas,

puis les retardataires courant au galop. Les Talibés avaient revêtu

leurs plus beaux vêtements, tous blancs ou bleus avec des turbans blancs

ou noirs. Au milieu de toute cette foule criaient et gesticulaient les

griots du roi, Samba Farba et Diali Mahmady, vêtus de soie, d’or et

d’écarlate, ordonnant le silence, se démenant, criant de s’asseoir, de

tenir les chevaux ; plus loin quelques sofas du roi, armés de fouets en

cuir, couraient autour du cercle pour imposer le silence aux

réfractaires et aux jeunes esclaves. Enfin, sur le toit des cases du

village des Somonos, hommes et femmes étaient juchés pour contempler ce

spectacle. Tel était l’aspect général de cette fête, dans laquelle,

presque seul avec le docteur, je m’abstenais de prendre un rôle actif.

Ahmadou, dès que l’assistance lui parut suffisamment nombreuse, se leva

pour le Salam, qui fut prononcé par Tierno Alassane.

Tierno était placé devant Ahmadou, aux côtés duquel se tenaient ses

frères, ses cousins et ses plus intimes, sur deux rangs ; en face de lui

était sa garde de sofas, immobile ou à peu près.

Tous les Talibés, après avoir déposé devant eux leurs fusils et leurs

sabres, suivaient la prière ; et le spectacle de ces quatre ou cinq

mille hommes se prosternant ensemble et par des gestes identiques, ne

manquait pas de cet air imposant qui se remarque dans tous les actes de

la vie privée aussi bien que dans les cérémonies religieuses des

musulmans, et auquel on peut se laisser prendre quand on ne perce pas au

delà de toutes ces apparences.

Dès que le Salam fut terminé, Ahmadou vint reprendre sa première place.

Les Talibés qui s’étaient mis en rang pour le Salam se groupèrent de

nouveau en cercle, tenant chacun leur fusil haut entre leurs jambes.

Quand le silence fut établi, Ahmadou se leva. Il commença son palabre

aux Talibés, et ainsi qu’on me le dit plus tard, il leur lut d’abord un

manuscrit de quelques pages qu’il tenait à la main, texte arabe, qu’il

traduisait en peuhl en le commentant, et qui était l’historique des

guerres de Mahomet. Puis après, il leur fit une longue allocution, leur

reprochant de n’être pas assez braves, de s’être laissé chasser par les

Bambaras, et les traitant fort durement. Les principaux chefs

répondirent par l’intermédiaire de Samba Farba, rejetant l’accusation et

se défendant de leur mieux.

Ahmadou, reprenant la parole, devint plus mordant encore, et il termina

en demandant qu’on lui fournît tout de suite une armée. Nous verrons ce

que _tout de suite_ signifie.

Ce palabre avait duré jusqu’à onze heures et demie ; j’étais resté

jusqu’à la fin. Mais voyant les Bambaras et les sofas venir se grouper

pour palabrer à leur tour, je me rappelai les exigences de mon estomac,

et je rentrai à la maison, où était déjà le docteur, qui n’avait pas eu

ma patience.

A peine avais-je commencé à déjeuner que Samba N’diaye vint me chercher

à cheval, me priant de venir avec tous mes hommes parler à Ahmadou. Je

crus un instant qu’il s’agissait de quelque nouvelle importante,

qu’Ahmadou allait profiter de ce jour solennel pour régler mon départ

pour le Macina. Mais en arrivant sous le soleil de midi au lieu du

palabre, je fus étrangement désappointé quand je vis qu’il ne s’agissait

que de me faire voir aux Bambaras, auxquels on venait sans doute de dire

que le gouvernement avait envoyé _faire Toubi_ (demander pardon), et

qui, n’ayant jamais vu de blancs, croyaient peut-être que j’étais un

Maure. Pour achever de me mettre en belle humeur, Ahmadou me demanda de

faire faire une décharge par mes hommes à la mode des blancs. — Je fis

faire un feu de peloton ; après quoi, voyant que je n’avais rien à

attendre, je prétextai un mal de tête et rentrai ; puis, une fois à la

case, je ne cachai pas ma mauvaise humeur à Samba N’diaye, le priant de

dire à Ahmadou que je n’aimais pas à être dérangé pour rien en plein

soleil. Je suis sûr qu’il n’aura jamais fait ma commission.

[Illustration : Samba N’diaye, ingénieur en chef d’Ahmadou.]

Pendant ce temps, les sofas et une partie des jeunes Talibés se

livraient à la fantasia dans la plaine. J’avais vu aux pieds d’Ahmadou

quelques barils de poudre et plusieurs sacs de balles dont il se fait

accompagner dans ces occasions solennelles. Il avait distribué quelques-

uns de ces barils et on les brûlait consciencieusement, cassant des

fusils qui éclataient sous l’effort des charges démesurées, et souvent

estropiaient ceux qui les tiraient. Ce fut tout ce que je vis de cette

fête ; j’y avais gagné un violent mal de tête, mais le soir, j’appris

différents détails ; entre autres, que les Bambaras avaient refusé de

faire le Salam ; puis je reçus ce même jour la visite d’un ancien soldat

noir de la compagnie indigène du Sénégal ; il se nommait Ahmadou.

D’abord esclave à Saint-Louis, puis soldat pendant quatorze ans pour se

racheter, il avait été domestique des commandants de Bakel, MM. Hecquart

et Rey, et enfin, en 1845, lorsque M. Rey, pour lequel il professe un

attachement sans bornes, quitta ce poste, il alla se joindre aux bandes

d’El Hadj. Il n’y a pas fait fortune, malgré sa bravoure ; il est très-

pauvre, et vit de son travail avec sa femme, la seule qu’il ait eue. Il

parle bien le français et vient de temps à autres causer avec Samba

N’diaye des beaux souvenirs de la vie d’autrefois, qu’ils regrettent

sans vouloir se l’avouer.

Il me raconta les deux attaques de Sansandig, auxquelles il avait reçu

plusieurs blessures. Il me montra quatre blessures de balles, dont deux

avaient traversé son bras droit ; sur deux autres qui avaient frappé la

cuisse, une avait pénétré.

Mais il ne put me dire, pas plus que personne, pourquoi Ahmadou

demandait une armée et de quel côté elle devait opérer.

Voyage dans le Soudan occidental (Sénégambie-Niger) · 第 97 / 368 题