Vers huit heures, le tam-tam de guerre ayant battu la marche annonçant
la sortie d’Ahmadou, nous montâmes nos coursiers et nous nous rendîmes
hors de la ville, passant par la grande porte du marché, accompagnés des
sofas qui avaient été depuis notre arrivée affectés à notre service.
Le docteur allait à une allure paisible comme en voyage ; quant à moi,
habitué depuis l’enfance à monter à cheval, et sentant pour la première
fois depuis mon départ de Saint-Louis un cheval vigoureux entre mes
jambes, je rendis la bride et je franchis au galop le kilomètre qui
sépare la porte de l’extrémité du village des Somonos, étonnant
considérablement les noirs qui s’extasiaient de voir un blanc savoir
faire courir aussi bien qu’eux un cheval, et monter sur une selle sans y
être emboîté, comme ils le sont sur leurs selles indigènes.
Il y a à l’extrémité Est du village des Somonos un vaste emplacement où
le terrain sablonneux a une teinte rouge que je crois due à un oxyde de
fer, et est à peu près dépourvu d’herbes, tant à cause du ravinage qu’y
opèrent les eaux de pluie, qu’à cause du piétinement continuel dont il
est l’objet ; de grands arbres, benténiers (fromagers), figuiers à
racines pendantes, et quelques doubalels ombragent une partie de cette
place. C’est là qu’on fait la fête du Cauri et en général toutes les
fêtes religieuses et les grands palabres.
Ahmadou, arrivé avant nous, était en grande toilette ; par-dessus son
costume habituel il avait un boubou blanc brodé, un superbe bournous
arabe, de drap bleu de ciel, garni de passementeries d’argent, dont les
pans relevés sur les épaules montraient une doublure de soie jaune,
verte et rouge, du plus bel effet (pour les noirs) ; un turban noir, du
plus beau tissu indigène, garnissait sa tête sans être d’une dimension
trop exagérée. Il avait aux pieds des bottes vernies à tiges rouges,
imprimées en or, dépouille ramassée à l’affaire de Ndioum avec les
canons de Bakel, et qui sans doute avaient fait partie de la toilette de
quelque traitant volontaire de l’expédition ; enfin il tenait à la main
le bâton des rois bambaras, canne en bois, de 1m,25 de long, garnie de
cuir, à la façon dont Malinkés et Bambaras garnissent leurs fourreaux de
sabres.
[Illustration : La pointe des Somonos, à Ségou-Sikoro.]
Un sabre, dont le fourreau de cuir à large palette avait été travaillé
avec beaucoup de soin par quelque artiste cordonnier, était sa seule
arme. Il s’était placé au pied du plus bel arbre, dont les racines
entremêlées formaient une espèce de siége. On avait depuis le matin
couvert cette place avec du sable de rivière bien fin et de couleur
rouge. Autour d’Ahmadou étaient Aguibou son frère, Mahmadou Abi, Alioun,
Mustaf, ses divers cousins, en grande toilette, plus les chefs et ses
intimes habituels. Derrière lui en demi-cercle se tenait sa garde de
sofas, dont l’un portait le fusil d’Ahmadou, fusil français à deux coups
garni d’argent.
[Illustration : S. M. Ahmadou, roi de Ségou.]
Tous étaient en habit de fête et présentaient l’aspect d’une mascarade :
les uns en robe de chambre de lampas jaune, les autres avec des tuniques
de velours vert doublé de soie rouge, d’autres en étoffe de cretonne, à
grands ramages, couverte d’oiseaux de couleur ; puis d’autres enfin en
lomas brodé de soie qu’ils portaient avec une élégance qui faisait
contraste avec l’air gêné qu’avaient les premiers sous des ajustements
auxquels ils ne sont pas habitués. Toute cette défroque sort les jours
de fête, des magasins d’Ali, qui sont devenus ceux de El Hadj.
Enfin, autour de ces principaux acteurs se tenait la foule des Talibés,
dont les groupes furent bientôt si serrés qu’on ne pouvait plus
circuler, et tout à l’entour de ce vaste cercle, les chevaux qui avaient
amené leurs maîtres, les uns piaffant, tenus en brides par de jeunes
sofas, d’autres hennissant, entravés et rongeant leur frein. Un peu à
l’écart, le cheval d’Ahmadou était maintenu à grand’peine par deux
hommes qui avaient eu soin de faire écarter les juments.
C’était un cheval entier du Macina, superbe bête au poil noir luisant,
sans autre tache qu’à l’un des pieds. Sous la selle du Macina, était un
tapis marocain. La tétière de la bride, garnie de drap rouge, avait été
couverte de pendeloques d’étain ou de fer-blanc, de ronds de cuivre,
assez analogues aux harnachements des mules espagnoles et sous lesquels
disparaissait plus de la moitié de la tête. La bride elle-même était
plate, tressée en cuir mince, avec une régularité parfaite : aux
crochets qui la réunissaient avec le mors était une chaîne de fer, et au
point de jonction pendaient des glands en une espèce de passementerie de
cuir.
Quant à la selle, j’ai dit que c’était une selle de Macina. Ce genre de
selles diffère de celui que nous voyons aux Maures et qui est en usage
dans tout le Sénégal, en ce que la palette de l’arrière est beaucoup
plus large et plus haute, ressemblant aux anciennes selles à la
française, à cette différence près que celles du Macina sont plus
grandes et ont la palette de devant plus élevée. A celle d’Ahmadou
étaient suspendus quatre sacs de cuir contenant des pistolets d’arçon
garnis de cuivre, d’origine anglaise. Je contemplai longtemps ce
spectacle bien curieux. Dans la plaine arrivaient en groupes les
compagnies de sofas, musiciens et griots en tête, marchant pas à pas,
puis les retardataires courant au galop. Les Talibés avaient revêtu
leurs plus beaux vêtements, tous blancs ou bleus avec des turbans blancs
ou noirs. Au milieu de toute cette foule criaient et gesticulaient les
griots du roi, Samba Farba et Diali Mahmady, vêtus de soie, d’or et
d’écarlate, ordonnant le silence, se démenant, criant de s’asseoir, de
tenir les chevaux ; plus loin quelques sofas du roi, armés de fouets en
cuir, couraient autour du cercle pour imposer le silence aux
réfractaires et aux jeunes esclaves. Enfin, sur le toit des cases du
village des Somonos, hommes et femmes étaient juchés pour contempler ce
spectacle. Tel était l’aspect général de cette fête, dans laquelle,
presque seul avec le docteur, je m’abstenais de prendre un rôle actif.
Ahmadou, dès que l’assistance lui parut suffisamment nombreuse, se leva
pour le Salam, qui fut prononcé par Tierno Alassane.
Tierno était placé devant Ahmadou, aux côtés duquel se tenaient ses
frères, ses cousins et ses plus intimes, sur deux rangs ; en face de lui
était sa garde de sofas, immobile ou à peu près.
Tous les Talibés, après avoir déposé devant eux leurs fusils et leurs
sabres, suivaient la prière ; et le spectacle de ces quatre ou cinq
mille hommes se prosternant ensemble et par des gestes identiques, ne
manquait pas de cet air imposant qui se remarque dans tous les actes de
la vie privée aussi bien que dans les cérémonies religieuses des
musulmans, et auquel on peut se laisser prendre quand on ne perce pas au
delà de toutes ces apparences.
Dès que le Salam fut terminé, Ahmadou vint reprendre sa première place.
Les Talibés qui s’étaient mis en rang pour le Salam se groupèrent de
nouveau en cercle, tenant chacun leur fusil haut entre leurs jambes.
Quand le silence fut établi, Ahmadou se leva. Il commença son palabre
aux Talibés, et ainsi qu’on me le dit plus tard, il leur lut d’abord un
manuscrit de quelques pages qu’il tenait à la main, texte arabe, qu’il
traduisait en peuhl en le commentant, et qui était l’historique des
guerres de Mahomet. Puis après, il leur fit une longue allocution, leur
reprochant de n’être pas assez braves, de s’être laissé chasser par les
Bambaras, et les traitant fort durement. Les principaux chefs
répondirent par l’intermédiaire de Samba Farba, rejetant l’accusation et
se défendant de leur mieux.
Ahmadou, reprenant la parole, devint plus mordant encore, et il termina
en demandant qu’on lui fournît tout de suite une armée. Nous verrons ce
que _tout de suite_ signifie.
Ce palabre avait duré jusqu’à onze heures et demie ; j’étais resté
jusqu’à la fin. Mais voyant les Bambaras et les sofas venir se grouper
pour palabrer à leur tour, je me rappelai les exigences de mon estomac,
et je rentrai à la maison, où était déjà le docteur, qui n’avait pas eu
ma patience.
A peine avais-je commencé à déjeuner que Samba N’diaye vint me chercher
à cheval, me priant de venir avec tous mes hommes parler à Ahmadou. Je
crus un instant qu’il s’agissait de quelque nouvelle importante,
qu’Ahmadou allait profiter de ce jour solennel pour régler mon départ
pour le Macina. Mais en arrivant sous le soleil de midi au lieu du
palabre, je fus étrangement désappointé quand je vis qu’il ne s’agissait
que de me faire voir aux Bambaras, auxquels on venait sans doute de dire
que le gouvernement avait envoyé _faire Toubi_ (demander pardon), et
qui, n’ayant jamais vu de blancs, croyaient peut-être que j’étais un
Maure. Pour achever de me mettre en belle humeur, Ahmadou me demanda de
faire faire une décharge par mes hommes à la mode des blancs. — Je fis
faire un feu de peloton ; après quoi, voyant que je n’avais rien à
attendre, je prétextai un mal de tête et rentrai ; puis, une fois à la
case, je ne cachai pas ma mauvaise humeur à Samba N’diaye, le priant de
dire à Ahmadou que je n’aimais pas à être dérangé pour rien en plein
soleil. Je suis sûr qu’il n’aura jamais fait ma commission.
[Illustration : Samba N’diaye, ingénieur en chef d’Ahmadou.]
Pendant ce temps, les sofas et une partie des jeunes Talibés se
livraient à la fantasia dans la plaine. J’avais vu aux pieds d’Ahmadou
quelques barils de poudre et plusieurs sacs de balles dont il se fait
accompagner dans ces occasions solennelles. Il avait distribué quelques-
uns de ces barils et on les brûlait consciencieusement, cassant des
fusils qui éclataient sous l’effort des charges démesurées, et souvent
estropiaient ceux qui les tiraient. Ce fut tout ce que je vis de cette
fête ; j’y avais gagné un violent mal de tête, mais le soir, j’appris
différents détails ; entre autres, que les Bambaras avaient refusé de
faire le Salam ; puis je reçus ce même jour la visite d’un ancien soldat
noir de la compagnie indigène du Sénégal ; il se nommait Ahmadou.
D’abord esclave à Saint-Louis, puis soldat pendant quatorze ans pour se
racheter, il avait été domestique des commandants de Bakel, MM. Hecquart
et Rey, et enfin, en 1845, lorsque M. Rey, pour lequel il professe un
attachement sans bornes, quitta ce poste, il alla se joindre aux bandes
d’El Hadj. Il n’y a pas fait fortune, malgré sa bravoure ; il est très-
pauvre, et vit de son travail avec sa femme, la seule qu’il ait eue. Il
parle bien le français et vient de temps à autres causer avec Samba
N’diaye des beaux souvenirs de la vie d’autrefois, qu’ils regrettent
sans vouloir se l’avouer.
Il me raconta les deux attaques de Sansandig, auxquelles il avait reçu
plusieurs blessures. Il me montra quatre blessures de balles, dont deux
avaient traversé son bras droit ; sur deux autres qui avaient frappé la
cuisse, une avait pénétré.
Mais il ne put me dire, pas plus que personne, pourquoi Ahmadou
demandait une armée et de quel côté elle devait opérer.