6 mars 1864.

Je ne revis Ahmadou que le 6 mars, le docteur venait d’avoir la fièvre ;

comme dans tout le cours de notre voyage, après les grandes fatigues,

nous subissions le contre-coup. Ahmadou remarqua l’altération de ses

traits. J’insistai pour expédier nos courriers, pour partir nous-mêmes,

mais je n’obtins que ces réponses exaspérantes avec lesquelles il me

fallut si longtemps satisfaire mon impatience : « Tout à l’heure, Ché

Allaho. Bientôt, etc. »

Je lui demandai s’il pensait que la chose fût possible dans huit jours,

et il me répondit : « Peut-être, Ché Allaho ; » et moi, peu habitué

encore à ces réponses, j’eus la simplicité d’y voir une espérance.

Comme je questionnais au sujet des nouvelles qu’on me donnait du Macina,

il me répondit du bout des lèvres qu’El Hadj avait _cassé_ tout le

Macina. Et de fait, chaque jour on annonçait que des villages du Macina

étaient venus se réfugier du côté du Kalari, province habitée par des

Bambaras Kalaris au nord de Sansandig.

Rentré chez moi, j’employai mes loisirs à faire le tracé du fleuve, de

Yamina à Ségou, d’après mon levé en pirogue, et à prendre des

renseignements sur la famille d’El Hadj. La chaleur était accablante, le

thermomètre ne montait qu’à 38° ; mais dans notre cour, carré de 6

mètres de côté, entouré de murailles en terre, l’air ne circulait pas ;

dans notre case, la chaleur était encore plus fatigante et il s’y

joignait les émanations des fosses d’aisances et de la cuisine.

Nous étions en plein mois de Ramadan, ou carême musulman ; les Talibés

jeûnaient ponctuellement pour la plupart. On sait en quoi consiste ce

jeûne : on ne doit pas manger du lever du soleil au coucher et on ne

doit ni boire, ni avaler sa salive, ni se rincer la bouche, ni fumer.

Aussi, pendant ce temps et surtout lorsque le carême tombe en pleine

saison sèche, comme cette année, les musulmans dorment une partie du

jour et restent le plus longtemps possible dans leurs cases. Le 8 mars

on guettait l’apparition de la lune qui devait terminer ce jeûne, si

rigoureux et si pénible, que la plupart le rompent plusieurs fois, sauf

à restituer ensuite les jours de jeûne non observés. Mais la lune ne se

montra pas. En revanche, on nous apporta la nouvelle suivante : « Une

femme est arrivée chez Ahmadou ; elle s’est enfuie de Sansandig où ses

maîtres se sont réfugiés parce que son village _a été cassé_ par Alpha

Oumar. Pendant ce temps, Alpha Ousman opère sur la rive droite. Ahmadou

a donné l’ordre à l’armée campée à Koghé d’envoyer 40 chevaux en

éclaireurs. »

Le lendemain, c’était un homme qui apportait des nouvelles analogues, et

toutes ces nouvelles, j’en ai eu la preuve plus tard, étaient inventées

pour ranimer l’espoir chez les Talibés, pour leur faire croire, à

l’approche de la fête du Cauri, que bientôt El Hadj serait au milieu

d’eux, et surtout pour écarter l’idée de sa mort, que quelques-uns

commençaient à soupçonner.

Le 9 mars, la lune montra son croissant argenté mince comme un filet, et

tout aussitôt, en dépit des ordres qu’Ahmadou avait fait crier dans le

village par les griots, une salve de coups de fusils partit de tous les

toits pour saluer l’apparition de l’astre des nuits et la fin du jeûne.

Mes laptots avaient aussi préparé leurs fusils, mais je voulus donner

l’exemple de l’obéissance, et je défendis de tirer.

Cependant je désirais savoir le motif de la défense, et je le demandai à

Samba N’diaye, qui répondit que c’était pour ne pas gaspiller de la

poudre, car, quoiqu’on en fabriquât beaucoup, on en consommait davantage

encore.

Ce même soir, l’armée de Koghé, qui était placée depuis longtemps comme

armée d’observation dans ce village, rentrait pour la fête. Il y avait à

peu près cinq cents chevaux.

Voyage dans le Soudan occidental (Sénégambie-Niger) · 第 95 / 368 题