Je ne revis Ahmadou que le 6 mars, le docteur venait d’avoir la fièvre ;
comme dans tout le cours de notre voyage, après les grandes fatigues,
nous subissions le contre-coup. Ahmadou remarqua l’altération de ses
traits. J’insistai pour expédier nos courriers, pour partir nous-mêmes,
mais je n’obtins que ces réponses exaspérantes avec lesquelles il me
fallut si longtemps satisfaire mon impatience : « Tout à l’heure, Ché
Allaho. Bientôt, etc. »
Je lui demandai s’il pensait que la chose fût possible dans huit jours,
et il me répondit : « Peut-être, Ché Allaho ; » et moi, peu habitué
encore à ces réponses, j’eus la simplicité d’y voir une espérance.
Comme je questionnais au sujet des nouvelles qu’on me donnait du Macina,
il me répondit du bout des lèvres qu’El Hadj avait _cassé_ tout le
Macina. Et de fait, chaque jour on annonçait que des villages du Macina
étaient venus se réfugier du côté du Kalari, province habitée par des
Bambaras Kalaris au nord de Sansandig.
Rentré chez moi, j’employai mes loisirs à faire le tracé du fleuve, de
Yamina à Ségou, d’après mon levé en pirogue, et à prendre des
renseignements sur la famille d’El Hadj. La chaleur était accablante, le
thermomètre ne montait qu’à 38° ; mais dans notre cour, carré de 6
mètres de côté, entouré de murailles en terre, l’air ne circulait pas ;
dans notre case, la chaleur était encore plus fatigante et il s’y
joignait les émanations des fosses d’aisances et de la cuisine.
Nous étions en plein mois de Ramadan, ou carême musulman ; les Talibés
jeûnaient ponctuellement pour la plupart. On sait en quoi consiste ce
jeûne : on ne doit pas manger du lever du soleil au coucher et on ne
doit ni boire, ni avaler sa salive, ni se rincer la bouche, ni fumer.
Aussi, pendant ce temps et surtout lorsque le carême tombe en pleine
saison sèche, comme cette année, les musulmans dorment une partie du
jour et restent le plus longtemps possible dans leurs cases. Le 8 mars
on guettait l’apparition de la lune qui devait terminer ce jeûne, si
rigoureux et si pénible, que la plupart le rompent plusieurs fois, sauf
à restituer ensuite les jours de jeûne non observés. Mais la lune ne se
montra pas. En revanche, on nous apporta la nouvelle suivante : « Une
femme est arrivée chez Ahmadou ; elle s’est enfuie de Sansandig où ses
maîtres se sont réfugiés parce que son village _a été cassé_ par Alpha
Oumar. Pendant ce temps, Alpha Ousman opère sur la rive droite. Ahmadou
a donné l’ordre à l’armée campée à Koghé d’envoyer 40 chevaux en
éclaireurs. »
Le lendemain, c’était un homme qui apportait des nouvelles analogues, et
toutes ces nouvelles, j’en ai eu la preuve plus tard, étaient inventées
pour ranimer l’espoir chez les Talibés, pour leur faire croire, à
l’approche de la fête du Cauri, que bientôt El Hadj serait au milieu
d’eux, et surtout pour écarter l’idée de sa mort, que quelques-uns
commençaient à soupçonner.
Le 9 mars, la lune montra son croissant argenté mince comme un filet, et
tout aussitôt, en dépit des ordres qu’Ahmadou avait fait crier dans le
village par les griots, une salve de coups de fusils partit de tous les
toits pour saluer l’apparition de l’astre des nuits et la fin du jeûne.
Mes laptots avaient aussi préparé leurs fusils, mais je voulus donner
l’exemple de l’obéissance, et je défendis de tirer.
Cependant je désirais savoir le motif de la défense, et je le demandai à
Samba N’diaye, qui répondit que c’était pour ne pas gaspiller de la
poudre, car, quoiqu’on en fabriquât beaucoup, on en consommait davantage
encore.
Ce même soir, l’armée de Koghé, qui était placée depuis longtemps comme
armée d’observation dans ce village, rentrait pour la fête. Il y avait à
peu près cinq cents chevaux.