Séjour à Ségou-Sikoro. — Palabre avec Ahmadou. — Le carême musulman. —
Fête du Cauri. — Ahmadou et sa toilette. — Son cheval. — Son palabre. —
Ahmadou me fait appeler. — Mon désappointement. — Visite d’un ancien
soldat français aujourd’hui Talibé. — Partage des captifs. — Évaluation
de la population de Ségou-Sikoro et des partisans d’Ahmadou. — Je ne
peux acheter de chevaux. — Accident sans suite. — Le mot d’un musulman
ayant passé vingt ans à Saint-Louis. — Nouveau palabre avec Ahmadou. —
Le salpêtre impôt. — Bruits inquiétants. — Colère de Quintin. — Bruits
favorables à notre départ. — Je me décide à attendre encore. — Ahmadou
nous envoie deux esclaves. — Impossibilité de partir. — Nos dépenses.
1er mars 1864.
Le premier mars je fis demander à Ahmadou de me recevoir pour parler
d’affaires. Il était deux heures de l’après-midi, c’est l’heure du
salam ; il me remit à plus tard. Vers quatre heures je renvoyai de
nouveau Samba N’diaye et à cinq heures seulement Ahmadou me fit dire de
venir.
Je le trouvai chez lui, entouré d’une assez grande foule. Aussitôt les
politesses échangées, j’insistai pour lui parler d’affaires. Il ordonna
alors à tout le monde de sortir, ne gardant qu’un petit nombre
d’intimes. C’étaient Sidy Abdallah (Maure), Mohammed Bobo, Oulibo,
Tierno-Abdoul, et quelques autres, puis Samba N’diaye et enfin Samba-
Yoro, mon interprète.
Je pris la parole et lui dis :
« Depuis Guémou, il n’y a plus eu de guerre entre nous. Cependant nous
savions qu’il y avait des Talibés à Kouniakary, à Koundian, et il nous
eût été facile d’aller les chercher. Si nous ne l’avons pas fait, c’est
qu’on a dit au gouverneur qu’El Hadj avait déclaré qu’il ne voulait plus
faire la guerre aux blancs. Le jour où le gouverneur a su cela, il a
voulu envoyer quelqu’un à ton père, car si nous faisons la guerre à ceux
qui nous offensent, nous désirons la paix avec tous les gens de bien.
Mais El Hadj était loin, nous étions souvent sans nouvelles de lui. Les
routes n’étaient pas sûres, il n’y avait pas moyen d’envoyer un
officier. Maintenant le gouverneur, qui était allé en France, est
revenu ; on lui a assuré que tu étais roi de Ségou, que ton père était
maître du Macina ; il m’a envoyé te parler et m’entendre avec toi ; il
ne te veut que du bien, et comme preuve il t’a envoyé deux officiers.
Maintenant que je suis arrivé, je te demande : Peux-tu m’envoyer à ton
père ? ou veux-tu que je te dise ce que j’ai à lui dire, et si je parle,
peux-tu me donner une réponse ? »
Ahmadou me parla avec une grande simplicité ; il répondit à mes
questions sans se compromettre, comme on va le voir :
« Depuis que le monde est monde, me dit-t-il, on s’est fait la guerre et
après cela on est devenu amis. Chaikhou (El Hadj) ne travaille que pour
la gloire de Dieu. S’il avait le désir de s’enrichir ou de commander, il
pourrait se reposer et jouir de tout ce qu’il a acquis. Ce n’est pas là
ce qu’il veut. Il veut faire la guerre pour arranger le pays, en chasser
les keffirs et les mauvaises gens. Quant aux bons, il ne veut pas leur
faire la guerre. Ce sont de méchantes gens qui ont brouillé ses affaires
avec vous. Maintenant tu es venu de France[145] jusqu’ici, nous en
sommes heureux, bien heureux. Si je pouvais te donner moi-même une
réponse dès ce soir, nos affaires seraient arrangées suivant tes désirs,
autant que je pourrais le faire. Mais, tu sais, les vieilles gens aiment
bien le respect. Chaikhou vit encore, il est très-bien portant, et je ne
puis par respect rien terminer sans le prévenir. Si je le faisais, ce
que j’aurais fait serait fini, car il m’a tout laissé entre les mains.
Mais je ne dois pas agir ainsi. D’ailleurs il y a longtemps qu’il m’a
dit : « Les blancs viendront me trouver et j’aurai besoin de parler avec
eux. »
Enfin, quant à mon départ, il me dit qu’il ne pouvait me fixer d’époque,
mais qu’il le presserait le plus possible dès que la route serait
praticable.
J’insistai à mon tour, car toutes ces réticences ne me semblaient pas de
bon augure, et pensant que cela pourrait être d’un bon effet, je lui
déclarai que je ne pouvais rester longtemps chez lui, et que le 20 mai
je renoncerais à aller à Hamdallahi parce que je désirais rentrer à
Saint-Louis avant les pluies. Enfin je demandai à faire partir deux
courriers pour annoncer au gouverneur que j’étais arrivé.
Il remit la réponse au lendemain.
En effet, le lendemain matin il me reçut en petit comité dans la cour
intérieure où j’étais entré la première fois ; il me promit d’expédier
mes courriers, mais non tout de suite, et me dit de préparer mes
lettres.
Puis il causa de nos usages, ainsi qu’il l’avait déjà fait à chaque
visite, me questionnant beaucoup sur des choses dont on lui avait parlé,
sur les divers peuples de l’Europe, leur force, leur gouvernement, leur
religion ; la guerre de Crimée, Stamboul[146], les chemins de fer, les
télégraphes, l’armée. On conçoit que la conversation ne pouvait guère
languir. J’essayai de lui glisser quelques idées pratiques et je lui
insinuai que si, dans tout son pays, il y avait des routes droites,
larges de cinq à six mètres (dix à douze coudées), cela abrégerait les
distances et que bientôt il y aurait des voitures. Puis il me demanda à
voir mes dessins, et si les paysages ne le frappèrent que médiocrement,
les figures et les types l’étonnèrent au dernier point.
En rentrant chez moi, je reçus un mouton et un bœuf.