Révolte du Macina. — Les chefs du Macina sont mis aux fers. — Ahmadou
rentre à Ségou. — Projet de révolte à Ségou. — Ahmadou s’empare des
Kountiguis, les envoie à son père qui les tue. — Derniers événements
connus du Macina. — On envoie un convoi de poudre à Ségou ; il est
attaqué par les Maciniens. — La révolte du Ségou et ses motifs. —
Attaque et prise de Bamabougou par les révoltés. — Révolte de Sansandig.
— Supplice de Coro-Mama. — Attaque de Koghé par le Sarrau. — Victoire
des Talibés à Oueïna, à Koghé, à Soukourou. — Échec des Bambaras à
Fantambougou. — Prise de Ségala, de Dionkoloni. — L’armée de Nioro
arrive à Ségou. — Première expédition de Sansandig. — Politique à Ségou.
— Deuxième expédition de Sansandig.
Le grand marabout, si soupçonneux d’habitude, n’avait rien deviné ; ses
espions, ne parlant pas la langue Sonrhay, n’avaient sans doute pas pu
comprendre les palabres de Balobo ou n’avaient pu s’y glisser. Toujours
est-il que son étonnement égala sa fureur. Il fit sur-le-champ battre le
tabala ; toute l’armée arriva, et, quand il fut entouré de tous les
chefs, que sa garde de sofas fut rangée, que Abdoul Salam, Balobo et
leurs enfants furent placés près de lui, il demanda brusquement à
Balobo : « Connais-tu l’écriture de Sidy Ahmed Beckay ? » et, sur la
réponse affirmative de ce dernier, il lui tendit la lettre. Les
Maciniens, confondus, ne nièrent même pas, ils baissèrent la tête. Alors
El Hadj, après leur avoir reproché leur ingratitude, leur disant qu’il
les avait comblés de bienfaits depuis qu’ils s’étaient rendus (c’était
vrai), ordonna qu’on les mit aux fers tous, et, « _il est bien
malheureux_, me dit Samba Ndiaye, _qu’il ne leur ait pas fait couper le
cou, car le pays ne se fût pas révolté_. »
El Hadj avait d’autant moins de peine à croire à ces projets de révolte,
que déjà, quelque temps auparavant, il avait reçu, m’affirma Tambo
Bakiri qui se trouvait alors à Hamdallahi, une lettre de Sidy Ahmed
Beckay qui l’engageait à remettre le pays à la famille de Ahmadi-
Ahmadou, lettre à laquelle était joint un cadeau de sept chevaux de
belle race maure (Tambo en avait eu un que j’ai vu à Ségou-Sikoro). El
Hadj n’avait pas répondu, mais il avait bien reçu le messager, qui était
parent de Sidy Beckay, et il l’avait renvoyé avec de très-beaux
cadeaux[135].
Toujours est-il que, comprenant enfin le véritable état du pays et
voyant une révolte imminente, il renvoya Ahmadou à Ségou, en lui disant
de se presser, sous peine de ne plus pouvoir y rentrer, car il venait de
recevoir une lettre qui l’inquiétait.
Ahmadou fit diligence et rentra à Ségou en cinq jours, et là il apprit
que les chefs bambaras avaient palabré pour se révolter, et que Tierno-
Abdoul, informé par ses espions, avait prévenu El Hadj au plus vite.
Lorsque El Hadj avait quitté Ségou pour le Macina, il avait emmené la
plupart des Kountiguis (chefs de captifs) et entre autres Diombokené ou
Dionimbokénié qui était leur grand chef ; quand le Macina fut soumis, il
les renvoya à Ségou pour tranquilliser le pays et le tenir bien soumis.
Il pensait que ces hommes, qui venaient de se battre pour sa cause, lui
seraient dévoués. C’était bien peu connaître le cœur humain. Les
Kountiguis, comme tous les Bambaras, rêvaient la vengeance et la
liberté, non la liberté réelle, puisque, esclaves de père en fils, le
premier emploi qu’ils en eussent fait eût été de se donner un nouveau
maître, mais en quelque sorte leur autonomie, leur culte, leur Dieu,
leur eau-de-vie et le droit d’en abuser. Entre eux et les chefs du
Macina, il y avait des ramifications, et le complot devait éclater
partout à la fois, rendant la liberté à Ali, qu’ils se proposaient de
replacer sur le trône de Ségou, en même temps que Balobo serait monté
sur celui de Macina.
Tout cela devait échouer.
Mars 1863.
Ahmadou, en rentrant à Ségou, affecta de ne croire à rien ; il fit
célébrer une fête, et le lendemain les Kountiguis vinrent en masse le
complimenter suivant l’usage. Il les reçut très-bien, leur fit de grands
cadeaux de cauris et de gourous, et leur dit : « On m’a dit que vous
vouliez me trahir ; mais je n’y crois pas. » Et, comme ils protestèrent
de leur dévouement, il leur recommanda de venir le jour de la fête du
Cauri, qui était peu après, qu’il aurait quelque chose d’important à
leur dire de la part d’El Hadj, dont il lirait une lettre ce jour-là.
En effet, le 23 mars, jour du Cauri, ils étaient là, à l’exception d’un
seul[136]. Ahmadou fit le palabre avec les Talibés sous les arbres,
comme d’habitude ; puis après avoir palabré avec tous les Bambaras
présents, il fit faire une grande distribution de cauris aux chefs et
leur dit de venir chez lui, qu’il leur ferait une communication. Ceux-ci
le suivirent. Ahmadou, une fois rentré, s’assit ; peu après, il rentra
un instant dans son logis, pendant que les Talibés entouraient les
Bambaras de tous côtés. Ahmadou sortit alors et leur dit : « Vous avez
voulu me trahir, je vais vous punir. » Un seul, Sambakénié, protesta ;
mais on les saisit, et on trouva que la plupart étaient armés sous leurs
vêtements. Ahmadou les fit mettre aux fers dans une pirogue, et les
expédia à son père, sous la conduite de Tierno Abdoul. Huit jours après,
Abdoul, arrivé en face d’Hamdallahi, envoyait demander les ordres d’El
Hadj. Ce dernier ne voulut pas les voir, et on les exécuta sur le bord
du Niger. Abdoul, à la suite de cet événement, passa quelques jours à
Hamdallahi, puis il rentra à Ségou-Sikoro, en mai 1863. Il rapportait la
nouvelle que Balobo, Abdoul Salam et son fils avaient réussi à briser
leurs fers et à s’échapper, et qu’El Hadj, furieux, avait fait tuer tous
les autres princes qui étaient en son pouvoir, ainsi qu’Ali, de façon à
ce qu’ils ne pussent pas s’échapper. Ainsi mourut obscurément le dernier
roi bambara de Ségou.
Le Macina n’était pas encore révolté, mais peu s’en fallait. Quelques
jours plus tard, un certain nombre de ceux qui restaient fidèles vinrent
demander à El Hadj une armée pour réduire un village qui se fortifiait
et était _mourti_ (révolté). Ce dernier consentit à donner cinq cents
Talibés, et la colonne partit.
Arrivés devant l’ennemi, le Maciniens, au nombre de mille, se joignirent
aux révoltés et assaillirent les Talibés, dont quelques-uns à peine se
sauvèrent en se jetant dans un petit village. Deux ou trois, montés sur
des chevaux rapides, allèrent pendant la nuit prévenir El Hadj.
Celui-ci fit alors sortir une grande armée sous les ordres d’Alpha
Oumar ; il lui confia deux petits canons en cuivre (pierriers pris à
bord d’un brick de commerce français au Sénégal) ; et, le même jour,
craignant de manquer de poudre, il envoya un Talibé, nommé Amadi Daouda,
que j’ai connu à Ségou et dont je tiens une partie de ces détails, pour
demander de la poudre au plus vite. On partit tout de suite, et cent
cinquante somonos se mirent en route, chargés de barils qui variaient de
cinquante à soixante livres ; ils étaient conduits par trois cents
Talibés.
Ils arrivèrent sans encombre jusqu’au Bourgou[137], mais là, attaqués
près de Jenné, ils virent les porteurs jeter leurs barils par terre ;
les Talibés prirent la fuite, poursuivis tous par les cavaliers lanciers
qui en firent un grand massacre. J’ai bien souvent vu un muet, esclave
bambara, qui en réchappa, nous représenter par une mimique très-
expressive cette scène d’un affreux carnage. Les Pouls du Macina ne le
cèdent en rien aux Toucouleurs pour la cruauté. Quand ils avaient blessé
un homme, ils s’amusaient à le piquer de petits coups de lance jusqu’à
ce qu’il ne donnât plus signe de sensibilité. C’est ce que notre muet
exprimait d’une façon aussi énergique qu’intelligente.
Ce massacre est de la fin de mai 1863. Depuis cette époque les
communications naturelles étaient fermées avec le Macina. Pendant
quelque temps encore Ahmadou avait reçu des lettres de son père ; mais à
mon arrivée, en février 1864, bien qu’on prétendît que des courriers
secrets lui arrivaient, bien que je l’aie moi-même souvent cru, me
laissant prendre à tous les subterfuges auxquels on avait recours pour
répandre cette opinion, il me paraît assuré que depuis sept mois il
n’avait plus de nouvelles du Macina que par des déserteurs de l’armée
paternelle ou par des captifs du Macina s’échappant ; et quant aux
espions, les plus courageux dépassaient rarement les premiers villages
ennemis. Il est facile de comprendre pourquoi dans cette situation
politique Ahmadou ne pouvait nous laisser aller en avant et pourquoi il
nous retenait sous prétexte de nous envoyer à son père, voulant laisser
supposer à tout le monde qu’il avait des nouvelles du Macina et qu’El
Hadj s’y trouvait toujours en bonne position.
Ce fut de cette manière qu’après plusieurs mois de séjour à Ségou nous
étions encore dans l’incertitude sur le compte d’El Hadj. Au début, tout
le monde nous disait que chaque jour arrivaient de Sansandig des femmes,
qui annonçaient que l’armée d’Alpha Ousman venait vers Ségou ; une autre
fois, c’était Alpha Oumar ; on disait que les communications étaient
fermées par ordre d’El Hadj qui voulait empêcher les Talibés de revenir
à Ségou, où la plupart avaient leur famille et leur maison ; que, du
reste, il était maître de tout le Macina, et que s’il n’intervenait pas
dans les affaires de Ségou, c’est qu’il voulait voir si, après lui, ses
fils seraient capables de se diriger tout seuls.
Ces versions n’étaient pas à notre adresse ; elles émanaient du palais
d’Ahmadou et se répandaient au milieu des Talibés, qui les acceptaient,
ou feignaient de les accepter comme vraies.
Pendant que El Hadj était ainsi dans le Macina, occupé par la révolte du
pays, voyons ce qui se passait à Ségou. En y rentrant, Ahmadou, ayant
sans doute besoin de ressources, frappa un impôt sur Sansandig. Il
demanda qu’on lui livrât 500 pagnes ou dampés[138]. Les gens de
Sansandig vinrent le trouver et lui adressèrent quelques humbles prières
pour qu’on diminuât un peu cette charge. Au lieu de leur accorder leur
demande, Ahmadou leur dit : « Ce ne sera pas 500, ce sera 1000. Allez. »
Et les mille pagnes furent livrés. Mais au mois d’août 1863, les
Bambaras séparèrent leur cause de celle d’Ahmadou. Déjà depuis quelque
temps les Talibés chargés de percevoir les impôts dans le Kaminian
Dougou, avaient été obligés de rentrer à Ségou. Ils avaient signalé à
Ahmadou la fermentation du pays, en demandant une armée, qui alors fût
venue facilement à bout des révoltés. Ahmadou, s’appuyant sur les ordres
de son père, refusa, poussé à cela par Mohammed Bobo, disent les
Talibés. Enfin, après quelques mois de séparation, on entama les
hostilités. L’armée du Kaminian Dougou se rassembla et vint tomber sur
Bamabougou, qui, surpris sans défense, fut enlevé. Une quarantaine de
Talibés qui s’y trouvaient furent mis à mort, et on prit tout ce qu’on
trouva, femmes, enfants et bestiaux. Trois jours après, Sansandig se
révoltait. Voici dans quelles conditions eut lieu cette révolte. J’ai
recueilli ce récit au mois de septembre 1865, au siége de la ville, de
la bouche de gens du village qui avaient assisté à la tuerie et au
martyre qui furent la conséquence de ce soulèvement.
La révolte de Sansandig n’est pas un fait isolé. Tous les Soninkés du
pays de Ségou avaient conféré entre eux, et voyant qu’El Hadj était
enfermé dans le Macina et que sous le commandement du marabout ils
avaient vu leurs charges augmenter au lieu de diminuer, ils avaient
décidé de se révolter et de forcer Ahmadou à quitter le pays. L’impôt
arbitraire levé par Ahmadou fut le dernier coup. Quelques jours avant la
révolte, Koro Mama, le marabout qui avait livré la ville à El Hadj,
envoyait son griot prévenir Ahmadou que la révolte était imminente et
que s’il n’envoyait pas du renfort il ne répondait de rien. Koro Mama,
qui avait le moins souffert de l’occupation des marabouts, était
entièrement dévoué au gouvernement d’El Hadj, et il prenait des mesures
pour dominer cette révolte. C’est ainsi qu’il envoyait dire à tous ses
captifs, au nombre de plusieurs milliers, et composant de nombreux
villages dans l’intérieur, de prendre les armes et d’arriver en ville au
plus tôt. Mais il était trop tard ; le soir même où le griot arrivait à
Ségou, deux armées entraient à Sansandig, appelées par Boubou Cissey.
L’une était de Kalaris[139], commandée par Souqué ; l’autre venait de
Sokolo, commandée par Dougaba, et en même temps les captifs de Boubou
Cissey, chef du village, prenaient les armes et attaquaient les Talibés
dans les rues. Quelques-uns, sous le commandement de leur chef Bakar
Taco, se réfugièrent dans une maison où ils tinrent longtemps, mais où
enfin ils furent tous massacrés. Après cela restait Koro Mama. Les chefs
du village, réunis à ceux des deux armées de renfort, lui firent dire de
venir palabrer avec eux. Il s’y refusa, et il était si bien gardé dans
sa maison qu’on n’osait pas aller l’attaquer ; mais deux de ses parents,
Abderhaman Couma et Baba Couma, chef des Couma, famille à laquelle
appartenait Koro Mama, allèrent le trouver et le trahirent[140]. Amené
devant les chefs, Koro Mama refusa de s’associer à la révolte. Musulman
fanatique, il leur reprocha leur manque de religion, l’usage des
boissons fermentées[141], et, menacé de mort, ne trahit pas un seul
instant sa cause. Alors on décida qu’on allait le tuer.
On le mit en pirogue et on le descendit sur l’autre rive, presque en
face du village de Médina, sous un groupe de beaux arbres. Il demanda
qu’on lui laissât faire le salam, dire son chapelet, et cela lui fut
accordé. Puis après il dit qu’il était prêt. Alors on lui coupa un
poignet, puis l’autre ; et pendant ce temps on ne put lui tirer d’autres
plaintes que le mot suprême des musulmans : _Lahi, Lahi, Allah. Mahammed
Raçould y Allah_[142]. On lui trancha ensuite les bras, puis les
épaules, puis les pieds, les genoux, et enfin, voyant qu’il était sans
connaissance, on lui coupa le cou, après quoi on lui ouvrit le corps et
on en retira le cœur, encore palpitant, qu’on porta aux chefs ; l’un
d’eux prit son petit doigt pour en faire un gris-gris. Quant à ses
biens, on les partagea, et sa famille en eut la plus grande partie.
Quelques jours après, le Sarraudougou (province de Sarrau), voyant le
succès obtenu par le Kaminiandougou, rassemble son armée et vient tomber
sur le village de Koghé. Pendant que cette attaque se prépare, Ahmadou,
pour venger le massacre de Bamabougou, a envoyé contre Oueïna une armée
commandée par Alpha Abdoul Belnabé, qui, après avoir emporté ce village
de vive force, se retire et reçoit l’ordre de camper à Marcadougouba.
C’est en ce moment que l’armée de Sarrau tombe sur Koghé. Le village est
à demi pris, lorsque, au bruit du tam-tam et de la fusillade, arrive
l’armée d’Alpha Abdoul Belnabé, qui rentre dans le village à la suite
des assaillants, dont un petit nombre échappe.
Quelque temps après, Ahmadou fait sortir une armée, commandée par Tierno
Alassane (Torodo)[143]. Elle va attaquer Soukourou, village du chef du
Kaminiandougou, qu’elle emporte, et Soukoro Kari, le chef, et son frère
Bilama, tombent en son pouvoir et sont exécutés.
Grâce à ces coups frappés rapidement et tous dans la même direction, en
vue de dégager la route du Macina, Ahmadou a repris un peu de prestige,
même aux yeux des Bambaras. C’est alors que Dougaba, chef de Sokolo,
sort de Sansandig et vient faire diversion en pillant impitoyablement
les Bambaras encore soumis à Ahmadou. Il tombe à Fantambougou, village
peuhl sur la rive gauche, à hauteur de Sama Marca. Il rencontre là une
armée, envoyée en toute hâte par Ahmadou, sous le commandement de Sirey
Moctar[144]. Elle attendait à Sama Marca ; an premier coup de fusil,
elle se jette sur les Bambaras, et Dougaba avec cent cinquante au moins
des siens paye de la vie son imprudence.
Alors les Pouls, trop exposés, quittent leur village et vont camper à
Kalabougou, en face de Ségou Bougou. Les Bambaras reviennent les
attaquer, sont encore battus, et cette fois les Pouls eux-mêmes
organisent une armée pour aller détruire Kaba, village de l’intérieur
(rive gauche), à la hauteur de Sérékhalla.
Comme on le voit, c’est dans les Peuhls et les esclaves qu’Ahmadou
trouva un appui.
Nous sommes au mois de novembre 1863.
Ahmadou apprend que le roi de Ségala (Sarnari), nommé Alahi, a rassemblé
une armée pour attaquer Gouloumba, village du Fadougou, demeuré fidèle à
El Hadj. Sans perdre un instant, il envoie une armée pour attaquer
Ségala. Elle l’emporte, tue le chef et prend son frère et son forgeron,
qu’on emmène à Ségou.
Quatre jours après cette nouvelle, Ahmadou reçoit un courrier de l’armée
de Nioro, qui est venue attaquer le village de Dionkoloni et l’a emporté
le même jour que celle de Ségou emportait Gouloumba. Sur-le-champ, il
envoie porter à cette armée l’ordre de venir à Ségou pour une
expédition, et reçoit ainsi un renfort important de talibés ; car, dès
cette époque, Moustaf, l’esclave d’El Hadj, chef à Nioro, a su, par une
politique habile, se faire une véritable armée. Les émigrants du Fouta,
tous les chefs qui ont eu maille à partir avec l’autorité française et
qui pourraient craindre d’être pris, se sauvent à Nioro, et s’y trouvant
bien accueillis, la plupart s’y établissent, s’y marient et fondent une
nouvelle famille.
L’armée de Nioro, forte de plus de deux mille hommes, arrive donc ; on
la fait camper hors de la ville, où Ahmadou va la recevoir en grande
pompe, et le lendemain même, réunie à l’armée de Tierno Alassane, qui
déjà a combattu à Soukourou, elle va attaquer Sansandig.
A cette époque, Sansandig n’avait pas les murailles que j’y ai vues plus
tard ; son tata irrégulier n’avait guère en beaucoup d’endroits que deux
mètres de haut ; les portes de la ville, qui, quelques mois auparavant,
n’existaient pour ainsi dire pas, n’étaient guère redoutables. C’étaient
quelques planches réunies à la hâte, avec une mauvaise construction en
terre à peine séchée.
Aussi, dès le premier assaut donné avec des troupes fraîches et enivrées
de la double victoire qu’elles avaient remportée, on entra dans le
village presque sans résistance et malgré l’armée de Bambaras qui s’y
trouvait retenue par Boubou Cissey. On attaqua par l’extrémité
occidentale de la ville, point faiblement défendu, parce que toutes les
maisons riches sont à l’autre extrémité. Une colonne de cavalerie avait
été envoyée surveiller ce qui se passait à l’autre bout du village, et
une réserve restait sous le commandement de Tierno Alassane pour garder
les poudres, les bagages, les chevaux des assaillants et les nombreux
ânes qu’on avait amenés, malgré les ordres d’Ahmadou, pour les charger
de butin.
En effet, les Talibés se répandent dans le village, et, trouvant des
cases gorgées de ce qu’ils appellent des richesses, ils ne peuvent
résister à la tentation et s’arrêtent à piller ; ils ramassent des
pierres de sel, des cauris, des gouroux, des pagnes, du coton, des
captifs, tout leur est bon, et pendant ce temps les Bambaras effrayés
sortent par l’autre extrémité du village, pour s’ouvrir un passage ou
pour revenir prendre les assaillants par derrière. Au premier coup de
fusil des Bambaras, qui en effet reviennent attaquer par derrière, la
colonne de cavalerie qui surveille cette extrémité prend la fuite au
galop et retourne vers Tierno Alassane. La réserve s’effraye et s’enfuit
en désordre. Au bruit que cela fait, les Talibés qui sont dans le
village montent sur les toits, et, voyant l’armée en fuite, abandonnent
le village avec ce qu’ils ont pris de butin et, attaqués par les
Bambaras dans leur fuite, laissent plus d’un des leurs sur le théâtre du
combat. L’armée rentre à Ségou dans le plus grand désordre, abandonnant
en route bon nombre de captifs et surtout des fusils qu’on a jetés dans
le fleuve pour pouvoir le traverser plus vite. Cette expédition est de
décembre 1863.
Ce fut un grand découragement à Ségou au retour de cette colonne si
maltraitée. On ne pouvait s’y dissimuler de quel puissant effet serait
cet échec dans le pays. En effet, les Bambaras commencèrent à se remuer
de plus belle, et beaucoup désertèrent.
Quant au combat lui-même, il fut naturellement l’objet de bien des
commentaires. Chacun le racontait à sa manière, attribuant la faute à
son voisin. Dans le vulgaire on la jeta sur ceux qui, s’arrêtant à
piller au lieu de chasser les Bambaras, avaient permis à ceux-ci de
former une attaque contre l’armée. Mais il paraît démontré que la
véritable cause fut la mauvaise volonté de la cavalerie composée de
Foutankè (hommes du Fouta central), qui, mécontents de voir que
plusieurs fois de suite on donnait le commandement de l’armée à un homme
du Toro, avaient pris la fuite après avoir refusé de se battre, disait-
on.
Pour bien comprendre ce fait, qui est une de ces questions de politique
intérieure si importante dans les pays nègres, il faut savoir que le
Fouta sénégalais est divisé en trois parties, dont l’une, le Fouta
central, commandait les deux autres, le Toro et le Damga, lesquels, bien
qu’indépendants, étaient en quelque sorte vassaux. El Hadj, né dans le
Toro, tâcha de relever au milieu de ses bandes le Toro ; mais s’il fut
lui-même accepté par les gens du Fouta central (Lao, Ebiabé, Irlabé), il
ne put jamais faire prévaloir le parti Toro sur celui du Fouta. Quand il
les traitait sur le même pied, tout allait bien ; mais dès qu’il voulait
deux fois de suite donner le commandement au Toro, le Fouta ne marchait
pas et entraînait souvent le Damga à sa suite. De là des difficultés
sans nombre dont El Hadj, profond politique, était venu à bout par la
ruse et par l’appui que lui donnait Alpha Oumar Boïla, descendant d’une
famille d’Almamis et qui, à ce titre, était universellement respecté.
Ahmadou, plus entêté, lui, dans ses idées, poussé d’ailleurs à la
fermeté excessive et souvent maladroite par son ami Mohammed Bobo, le
Fouta Diallonké, imposait Tierno Alassane comme chef. Tierno avait
commandé avec succès à Soukorou, à Ségala ; on lui avait encore obéi.
Mais à Sansandig on en était las, et, d’ailleurs, disons-le, car nous
avons connu une grande partie des personnages qui sont en scène, Tierno
Alassane, marabout dans toute la force du terme, ne savait pas se faire
aimer. Il donnait peu. En outre il était mou au combat, et quoique brave
il passait son temps à marmoter son chapelet, sans donner un seul ordre
et laissant faire. S’il eût voulu commander d’ailleurs, il n’eût pas été
écouté et il eût entendu bien des voix lui répondre qu’on était d’aussi
bonne, de meilleure famille même que lui.
Comme on le voit, dans la république religieuse du Fouta il y a un grand
esprit aristocratique, ou pour mieux dire, il y a cet esprit de caste
qui a bien longtemps régi l’Europe et qui y a encore tant d’influence en
dépit des idées modernes.
Cependant, si entêté que fût Ahmadou, il ne pouvait refuser de se rendre
à l’évidence, et il fut bientôt clair pour lui que la cause de sa
défaite était le mauvais vouloir des Talibés mécontents.
Il eût renvoyé le lendemain une armée sous les ordres d’un autre chef
plus sympathique, qu’il eût sans doute obtenu une victoire. Mais avec la
lenteur, qui, dès ce moment, caractérisa toutes ses actions, il
réfléchit et réfléchit si longtemps qu’il laissa aux Talibés de l’armée
de Nioro le temps d’avoir à souffrir de toutes les misères de la vie de
Ségou.
A Ségou tout s’achète : pas de cauris, pas de mil, pas de viande : rien
à manger.
Vainement Ahmadou donnait des captifs et un peu de sel. Ses cadeaux
étaient vite dévorés par les grands ou donnés par eux aux petits, et il
restait des mécontents.
De plus, Sansandig, instruit par l’expérience et s’attendant à ce qui
allait arriver, se fortifiait, élevait ses murailles, perçait des
meurtrières, et, qui plus est, appelait du Macina un renfort de troupes
que Boubou Cissey, réuni aux principaux habitants, prenait à sa charge
pour la nourriture, les habits, les esclaves, les femmes et toutes
fournitures.
En février 1864, Ahmadou, après de nombreux palabres et des préparatifs
qui avaient dû être, par leur longueur, connus de tout le pays, confiait
enfin son armée, renforcée de celle de Nioro, à Alpha Abdoul Belnabé,
qui alla de nouveau attaquer Sansandig. L’attaque fut conduite de la
même manière, mais on trouva une plus grande résistance. A peine était-
on entré dans le village, que tout à coup une véritable armée, non pas
de fuyards cette fois, mais de gens disposés à l’attaque, sortit, comme
la première fois, de l’extrémité opposée du village et, se précipitant
avec force sur la réserve de l’armée, la culbuta. Tout lâcha pied, et
vainement Alpha Abdoul Belnabé déploya un courage surhumain, vainement
il mit pied à terre pour rentrer dans le village, vainement quelques
chefs imitèrent son exemple et se firent tuer à ses pieds, vainement
enfin lui-même trouva la mort : l’armée poursuivie rentra, en déroute
complète, sans son chef, laissant cette fois bien plus de morts et de
blessés sur les chemins et ne rapportant aucun butin.
Ce fut cette expédition dont la nouvelle me parvint dans le Fadougou.
Ahmadou a _cassé_ (détruit) Sansandig, disait-on alors. C’est à cette
défaite autant qu’à la révolte du Bélédougou qu’était due la
fermentation à laquelle le Fadougou était en proie au moment de mon
passage. Voilà quelle était la situation quand j’arrivai à Ségou, et on
comprendra pourquoi Ahmadou se souciait peu de me la faire connaître.
Le trait saillant du caractère des noirs étant l’insouciance, il faut
bien se persuader qu’il y avait fort peu de gens à Ségou qui
appréciassent bien la position du pays. Quand ils sortaient d’un palabre
d’Ahmadou, ils étaient tout à fait sous l’influence des louanges qu’un
griot lui avait données, ou d’une nouvelle apportée par quelque femme
qui, prise au Macina, et revenue par Sansandig, avait eu sa leçon faite
à l’avance, et se serait bien gardée de dire un mot de vérité. De là ces
nouvelles qui nous induisaient sans cesse en erreur et qui si longtemps
nous ont caché ce qui se passait vraiment dans le pays. Si on ajoute que
la plupart des Talibés ne connaissaient pas le pays, que je ne pouvais
qu’à la longue savoir où étaient situés les villages dont on me parlait,
on comprendra combien la connaissance de tous ces faits et de l’esprit
du pays a dû être pénible à acquérir.
[Décoration]
[Note 135 : Il est curieux de rapprocher cette version de celle qui a
été donnée par les Maures. (Voyez le premier chapitre : Instructions.)]
[Note 136 : Un de ceux qui s’étaient soumis, car un certain nombre
avaient fui et ne s’étaient jamais rendus à El Hadj.]
[Note 137 : Le Bourgou est le pays marécageux compris entre le Bakhoy,
le Niger, le marigot de Djenné et celui de Diakha ; il est très-peuplé
et très-riche en cultures.]
[Note 138 : Valeur de 800000 cauris au moins. Le moindre pagne vaut de
1200 à 1500, les dampés de 4000 à 8000.]
[Note 139 : Kalaris, tribu bambara, au nord de Sansandig.]
[Note 140 : Je n’ai pu savoir comment.]
[Note 141 : L’eau-de-vie de mil.]
[Note 142 : Dieu est Dieu, Mohammed est son prophète.]
[Note 143 : Tierno Alassane était à poste fixe chef de l’armée pendant
mon séjour à Ségou-Sikoro.]
[Note 144 : Frère de Sirey Adama, tué à Guémou en 1859, neveu d’El Hadj,
fils de Sirey Torodo et d’Adama, sœur d’El Hadj.]