A deux heures je fis le branle-bas et on se remit en marche à deux
heures quarante-deux minutes.
A quatre heures vingt minutes, nous étions à Somono Bougou, où l’on
changea de canotiers ; je fis dire à Mamboye, qui était chef du convoi
d’animaux, de se mettre en chemin ; nous passâmes alors devant trois
villages, situés sur la rive gauche du fleuve : on les apercevait un peu
dans l’intérieur ; ce sont : Kamalé, Baïo, Serablé. Vers six heures
trois quarts nous arrivâmes à Dougou Kounan : dès lors, on nous dit que
nous étions à Ségou.
Depuis le jour, les berges du fleuve présentaient une plus grande
animation que la veille. Les troupeaux tachés de noir et de blanc
apparaissaient sur les bords ; les silhouettes des noirs pasteurs se
dessinaient grandes, élancées. Dans quelques endroits, ils traversaient
pour aller faire paître leurs troupeaux. Sur la rive droite, on voyait,
de distance en distance, des files d’hommes, de femmes, portant des
calebasses, quelquefois un ou plusieurs cavaliers marchant paisiblement.
Ce mouvement et quelques arbres plantés sur la berge même contrastaient
avec le calme et la presque nudité du pays traversé la veille. Enfin, à
sept heures vingt minutes, nous passâmes par le travers de Faracco,
grand village de sofas d’Ahmadou, situé sur la rive gauche, et très-peu
de temps après nous fûmes à Ségou-Koro (le vieux Ségou), situé sur la
rive droite et presque en face de beaux groupes d’arbres. Les restes
d’un palais en terre très-ornementé, dont les façades en ruines sont
encore debout, frappent tout d’abord les yeux au milieu des murailles à
demi écroulées et désertes. Nous ne nous y arrêtâmes que le temps
nécessaire pour acheter un peu de lait, du beurre et du bois, à un petit
marché, situé sous un arbre, et nous continuâmes à descendre le fleuve.
A neuf heures cinq minutes, nous passâmes devant un village désert et en
ruine, Bassala-Bougou ; dix minutes après, et toujours sur la rive
droite, nous arrivâmes à Ségou-Bougou, ou village en paille de Ségou
(Lougans de Ségou) ; presque en face, sur l’autre rive, on apercevait
Kala-Bougou. Nous changeâmes de canotiers. La foule s’amoncelait, de
nombreux cavaliers passaient sur la plage, quelques-uns lancés au grand
galop. Nous en rencontrâmes un groupe plus nombreux qui prenait le
chemin de Yamina ; ainsi que nous l’apprîmes plus tard, c’était un chef
qui allait à Nioro chercher du monde pour renforcer l’armée d’Ahmadou.
Nous défilions lentement le long des rives bordées de monde ; le bruit
de notre arrivée se répandait.
A dix heures huit minutes, nous arrivions à Ségou-Coura (le nouveau
Ségou), et une demi-heure après, nous débarquions Fahmahra un peu avant
Ségou-Sikoro, ou plutôt dans un de ses faubourgs, village en paille
désigné sous le nom de _goupouilli_. Dès lors, plus de trace de Ségou
sur l’autre rive, et ce n’était pas mon moindre étonnement ; car comment
expliquer ce qu’on trouve dans toutes les traductions du voyage de Mongo
Park relativement à l’existence de quatre Ségou, deux sur chaque rive du
fleuve ? N’en faut-il pas conclure, qu’arrivé à Faracco ou Kala-Bougou,
sur la rive gauche, et voyant en face de lui, sur la rive droite, Ségou-
Bougou et Ségou-Koro, il aura supposé que ces quatre villages portaient
le même nom ? Cela me semble d’autant plus probable qu’il parle des
hautes tours du palais du roi, et que, à l’exception d’une maison dont
on voit encore les ruines à Ségou-Sikoro, et qui était le palais d’Ali,
on m’a dit qu’il n’y avait là aucune maison à un étage, au moment de la
conquête, tandis qu’à Ségou-Koro, il y avait au moins deux palais,
aujourd’hui en ruines, mais dont les murailles font foi de la hauteur
qu’ils avaient à cette époque.
Quoi qu’il en soit, tout en me creusant la tête pour trouver le mot de
cette énigme, je demandai, pour ne pas être assailli par une foule sans
cesse grossissante, que l’on me fît traverser le fleuve jusqu’au retour
de Fahmahra, qui se rendait chez Ahmadou, pour annoncer mon arrivée et
prendre ses ordres. On me transporta donc sur la plage de sable qui
s’étend en face de Ségou-Sikoro et un peu à l’Est. Je me baignai et me
nettoyai un peu. De là, nous apercevions Ségou-Sikoro en entier. Sa
haute muraille grise, élevée sur le bord même de la berge, dominait une
plage rocheuse littéralement couverte de population. Il y avait là des
femmes, en quantité, se baignant, lavant, puisant de l’eau dans des
calebasses ; les unes s’en allaient isolément, les autres en file et en
ordre, conduites par un chef de captifs ; mais ce qui frappait le plus,
c’était le bruit de tout ce monde que nous entendions à travers le
fleuve et une animation que je n’avais jamais vue depuis mon départ de
Saint-Louis et à laquelle on peut à peine, dans cette ville, comparer le
quai de la Pointe du Nord, lorsque les laveuses y viennent en foule.
[Illustration : PLAN de SÉGOU SIKORO