Le 27 février, nous naviguâmes toute la journée. Tantôt le lit du fleuve
était encombré par d’immenses bancs de sable, tantôt il était coupé par
des îles qui diminuaient la largeur au profit du fond. Ces îles, dont
quelques-unes avaient un sol assez élevé pour n’être pas entièrement
couvert aux hautes eaux, étaient en général boisées. D’instants en
instants nous passions devant des villages situés pour la plupart sur la
rive gauche ; presque tous étaient habités et bâtis au bord même du
fleuve, tandis que, sur l’autre rive, les inondations périodiques
forcent à s’établir sur une berge intérieure à l’abri des débordements.
Vers sept heures, nous relâchâmes à Tamani, village de Soninkés, pour y
chercher du bois pour la cuisine. Ce fut en vain. Nous ne trouvâmes rien
si ce n’est une grande quantité de _moules nacrées_, qui, si jamais le
fleuve devenait une voie commerciale, constitueraient un petit commerce,
mais qui, pour le moment, ne servent même pas à faire de la chaux et ne
sont utilisées que comme nourriture, pour l’animal, fort mauvais
d’ailleurs, qu’elles renferment, et aussi pour faire des cuillers aux
enfants.
De Tamani, nous allâmes relâcher à Mignon, grand village où j’achetai
trois calebasses de lait pour 400 cauris. C’était du lait aigre dont on
avait retiré le beurre, mais c’est une nourriture que les noirs aiment
beaucoup ; ils en purent prendre _plein leur ventre_, selon leur
expression, en y trempant du couscous.
Un peu plus tard, nous nous arrêtâmes à une île pour ramasser un peu de
bois sec pour la cuisine. J’avais fait tuer la veille un cabri, mes
hommes le firent cuire, et quand tout fut prêt, ils invitèrent les
piroguiers ; mais l’un d’eux ne s’avisa-t il pas de refuser, en disant
que cette viande avait été tuée par des gens qu’il ne connaissait pas et
qu’il ne voulait pas manger avec des _keffirs_[65] ? C’était la première
fois, depuis le commencement du voyage, qu’on nous appliquait cette
épithète, la plus grosse insulte que puisse proférer un musulman. Mes
hommes prirent assez mal la chose ; mais Fahmahra s’interposa de suite
et rappela aux piroguiers qu’ils étaient, eux, de vrais keffirs jusqu’au
moment où El Hadj était venu, et que ce n’était pas à ceux qui avaient
mangé du cheval crevé de venir faire les difficiles ; comme dernier
argument il leur dit que, si pareille chose se renouvelait, il le dirait
à Ahmadou, qui le leur ferait payer en coups de corde. Cela termina la
scène immédiatement.
Peu après ce petit incident, nous rencontrâmes des pêcheurs qui jetaient
leurs seines sur un grand banc de sable. Ils nous firent cadeau, ou
plutôt à Fahmahra, de deux beaux _capitaines_.
Il était alors une heure après midi ; une demi-heure après nous passâmes
devant Say, village visité par Mongo Park, dont il ne reste presque que
des ruines. Nous franchîmes ensuite plusieurs autres villages que je
notai avec soin, et vers cinq heures et demie, à ma demande répétée,
nous allâmes relâcher pour la nuit au village de Sama Bambara. Le soleil
baissait. Sans tente dans la pirogue, nous avions souffert d’une chaleur
étouffante qui me rappelait que Mongo Park signale le même fait[66]. Je
voulais à tout prix me reposer. J’étais sûr d’ailleurs d’arriver à Ségou
Sikoro le lendemain, c’était tout ce qu’il me fallait.
Fahmahra était visiblement mécontent ; il voulait continuer jusqu’à
Somono Bougou, qu’on apercevait à l’horizon sur l’autre rive et où mes
hommes devaient aller avec les animaux. Mais sa véritable raison, qu’il
n’exprimait qu’avec grande réserve, c’était qu’il n’avait pas confiance
dans ce village.
Sama est un immense village, ou plutôt ce sont trois villages qui,
situés à petite distance, portent les noms de Sama Marca ou Soninké,
Sama Bambara, Sama Boso ou Somonos, dont les noms indiquent suffisamment
les différentes populations. Le premier avait été détruit depuis six
mois par Ahmadou, et il paraît que les autres menaçaient de se révolter.
Néanmoins, je tins bon et je me couchai jusqu’à minuit. Pendant ce
temps, Bakary Guëye veillait.