Nous attendîmes assez longtemps : vers deux heures, Fahmahra revint. Il
nous fit signe, et nous retraversâmes aussitôt pour accoster presque au
milieu de la ville, sur le banc de roches. Il entra dans notre pirogue,
accompagné d’un noir, qui nous souhaita le bonjour en bon français. Cet
homme était habillé en musulman ; mais sous son turban, sa physionomie
intelligente d’ailleurs, avait une expression indéfinissable, qui fit
que je n’hésitai pas à accepter cette version que c’était un ancien
maçon de Saint-Louis. Son nom contribua à m’induire en erreur. Il
s’appelait Samba N’diaye et les N’diayes sont des Yoloffs. Il parlait
bien le français et on voyait qu’il avait dû le mieux parler encore. Il
nous dit que c’était chez lui que nous allions loger. Je demandai qu’on
m’y conduisît sans retard, disant qu’après j’irais faire ma visite au
roi. Mais il insista ainsi que Fahmahra pour que je commençasse par
cette dernière démarche, disant qu’Ahmadou m’attendait.
Alors, nous nous mîmes en route à travers une foule plus nombreuse que
je n’en avais jamais vu, pendant ce voyage. Un peloton de gardes armés
qui nous accompagnait la maintenait à grand’peine à coups de fouets de
cuir.
Nous gravîmes ainsi la berge, au milieu d’une poussière aveuglante,
causée par ce grand remuement d’hommes et de femmes, et nous franchîmes
la porte des murailles, que j’appellerai porte de Sonkoutou, en souvenir
d’un personnage que je ferai connaître et qui demeurait à côté.
Ces portes sont doubles comme celles d’un fort, et entre les deux, il
existe un véritable corps de garde fortifié, percé de meurtrières, et de
mâchicoulis.
Les portes elles-mêmes, assez larges et hautes pour laisser passer un
cavalier, sont en cailcédra d’un seul morceau ou de deux au plus.
Elles ferment sur un châssis du même bois, au moyen de clefs en bois
très-fortes. Chaque soir, au coucher du soleil, les sept portes sont
fermées et une seule reste ouverte pour le passage des esclaves
apportant le lait, jusqu’à une heure assez avancée de la nuit.
Après quelques minutes de chemin, dans des rues assez étroites,
sinueuses et encombrées de monde, nous arrivâmes sur une place où, à
gauche, nous vîmes une maison ornementée, et en face de nous, une
fortification véritable de six mètres de haut, avec des tours aux angles
et sur le milieu des fronts. C’était le palais d’Ahmadou.
Nous n’avions pas le temps de faire de grandes remarques, car nous
arrivions à la porte ballottés par la foule ; mais là, nous passâmes
seuls, car la garde qui ne plaisante pas, arrêta tout net cette
multitude.
Cependant, il y a dans cette garde des enfants armés qui ne seraient pas
capables de résister ; mais déjà, l’on sait que ce sont des
factionnaires, et de fiers Toucouleurs s’arrêtent devant un esclave
bambara qui a une consigne et la fera respecter bon gré malgré.
Au Sénégal, nous n’avons rien de comparable chez les noirs.
A peu de distance de cette porte on en rencontre une autre semblable ;
on est alors dans une espèce d’antichambre sombre très-grande, très-
haute, dont la toiture est soutenue par d’énormes piliers en terre ou en
cailcédra. Les murailles ont 2m,50 d’épaisseur à la base ; dans les
coins, on voit les lits en bambous de la garde, et des fusils, sur des
crochets dans différents endroits ; de tous côtés des factionnaires
armés.
De là, en montant deux marches, nous franchissons une porte et nous
entrons dans la cour du tata ou de l’enceinte fortifiée. C’est au milieu
qu’est située la maison d’Ahmadou, qui ne se révèle par rien. Une petite
muraille basse que dominent des toits en paille, des gourbis devant une
porte basse en terre, et voilà tout.
C’est, du reste, assez sale et cela contraste avec la fortification. Un
rang de meurtrières est placé à 4m,50 d’élévation ; elles sont très-
régulièrement faites à l’instar de celles de nos forts. Celles qui sont
exposées aux vents d’Est et aux pluies violentes des tornades, étaient
garanties de la dégradation par des paillassons. En dehors, ces
ouvertures sont masquées par une mince couche de terre. En cas de siége,
il y aurait place pour deux mille défenseurs sur les quatre côtés. La
banquette, fort élevée, nécessairement, n’est que le toit d’une galerie
qui fait le tour des murailles, permettant de fusiller l’ennemi dans la
place, s’il y entrait par-dessus les murailles. Cette galerie a son
accès dans le corps de garde d’entrée et dans les tours des angles. En
somme, c’est tellement construit, que sans canon je mets en fait, qu’à
moins d’une mine ou d’un chemin souterrain, il serait bien difficile de
s’en emparer, même pour des troupes régulières.
[Illustration : Entrée du palais d’Ahmadou, à Ségou-Sikoro.]
Mais si nous eûmes plus tard le loisir d’étudier tout cela, pour le
moment, nous ne pûmes qu’y jeter un coup d’œil, car on nous fit tout de
suite franchir la porte, puis un corridor, et nous arrivâmes dans une
cour où, sous une varandah en paille, se tenait Ahmadou, entouré d’un
petit nombre d’intimes, tous gens influents du pays. Il était assis sur
une peau de chèvre, placée sur du sable fin ; les autres personnes de
son entourage étaient tout simplement sur le sable. Une garde d’une
cinquantaine d’esclaves était rangée des deux côtés. Ces soldats étaient
debout, armés, tenant leur fusil dans toutes les positions imaginables
et habillés de tous les costumes possibles. Ils se tenaient sur deux
rangs, formant l’éventail. Je m’avançai en saluant le roi à la française
et je lui donnai la main, lui disant en français : Bonjour !
Le docteur et Samba Yoro qui me servait d’interprète en firent autant.
On nous apporta pour nous asseoir, un _tara_ ou lit en bambous d’un pied
et demi de haut et recouvert d’un _dampé_ (couverture de coton).
Dès que le silence fut établi, Ahmadou me demanda en peuhl des nouvelles
de ma santé et me souhaita la bienvenue. Puis il me demanda des
nouvelles de Saint-Louis. Je répondis assez sobrement, me plaignant de
n’avoir pu effectuer ma route par le Bélédougou. Je demandai alors des
nouvelles d’El Hadj et s’il était toujours à Hamdallahi. On me dit qu’il
allait bien, qu’il était toujours en cet endroit. J’ajoutai : « Pourrai-
je aller le voir ? » A cette question, Ahmadou répondit : « Quand nous
aurons causé. » Je lui remis alors la lettre du gouverneur, il l’ouvrit
et la parcourut. Elle était en arabe et en français. Je crus voir sur sa
figure un air d’embarras. Je craignais qu’il ne la comprît pas, c’est-à-
dire qu’il ne sût pas l’arabe et je lui proposai de la lui faire
traduire en peuhl sur le texte français. Il accepta. Je lus alors,
phrase par phrase, en français ; Samba Yoro répétait en yoloff et Samba
N’diaye en toucouleur.
La séance fut levée sur la demande que je fis de traiter le plus tôt
possible les affaires sérieuses, pour lesquelles j’étais venu le voir.
Pour réponse, Ahmadou ordonna de nous conduire à notre logement afin que
nous pussions nous reposer.
A première vue j’avais donné à Ahmadou dix-neuf ou vingt ans, en
réalité, il en avait trente ; assis, il paraissait petit ; il est plutôt
grand, et il est bien fait. Sa figure est très-douce, son regard calme,
il a l’air intelligent.
Il bégaye un peu en parlant, mais il parle bas et très-doucement. Il a
l’œil grand, le profil du nez droit, les narines peu développées. Son
front est haut et assez large. Ce qu’il a de plus laid, c’est sa bouche
dont les lèvres sont un peu retroussées, ce qui, avec le menton fuyant,
est un trait de la race nègre. La couleur de sa peau se rapproche de
celle du bronze ; elle est plutôt rouge que noire.
Il était coiffé d’un bonnet bleu, de cette étoffe de coton désignée sous
le nom de _roum_ (rouennerie ou étoffe de Strasbourg) ; un boubou très-
flottant de même étoffe était posé par-dessus un autre _turkey_ de coton
blanc très-fin. Son _guiba_ ou la poche de devant de son boubou était
très-vaste.
Il tenait à la main un chapelet, dont il défilait les grains en
marmottant pendant les intervalles de la conversation. Devant lui, sur
sa peau de chèvre, étaient posés un livre arabe et ses sandales ainsi
que son sabre.
De tous les gens placés là, nous étions les seuls qui eussions conservé
nos chaussures.
Nous sortîmes du tata par où nous étions entrés, et nous nous dirigeâmes
vers notre demeure, accompagnés par une garde de sofas d’Ahmadou, armés
de fusils et munis de fouets dont ils se servaient énergiquement pour
écarter la foule. Heureux d’avoir à frapper, ils poussaient le zèle
jusqu’à frapper les femmes qui, de chez elles, nous regardaient passer.
Nous suivîmes une rue large qui passe entre la mosquée et la maison d’El
Hadj, tata presque aussi fort que celui de son fils, plus grand
d’ailleurs, mais moins régulier. C’est là que sont ses femmes, ses
esclaves et entre autres les princesses des familles royales de Ségou et
du Macina qu’il y a enfermés.
C’est également là que sont ses magasins, sa fortune, me dit Samba
N’diaye, magasins très-importants et qui jouent un rôle politique
considérable à Ségou, tant par leur importance véritable que par celle
qu’on leur prête. Le sommet de la muraille du tata d’El Hadj est presque
partout garni de piquets de bois dur, mis là dans la construction et
destinés à remplir l’office des morceaux de bouteilles dont on garnit
chez nous le haut des murs. Cela peint assez la défiance du maître
envers les huit cents femmes qu’il détient là. Samba N’diaye, en me
racontant cela, chemin faisant, m’apprit aussi qu’il était le gardien de
cette riche maison, et que seul avec Ahmadou, il avait le droit d’entrer
chez les femmes.
[Illustration : Habitation de M. Mage à Segou.]
Un peu plus loin, nous trouvâmes une place, sorte de rond-point où se
tenait un petit marché[67] à l’ombre de ces beaux arbres dont j’ai déjà
parlé, les _doubalels_ : ce serait un joli endroit si, à quelques pas
n’était un de ces immenses trous creusés pour en retirer la terre
nécessaire aux constructions, trous qui se changent en marais profonds à
l’époque des hautes crues, et en foyers d’infection, et déversoirs
d’immondices à la saison sèche. A partir de ce point la rue moins large
s’inclina un peu sur la droite, et presque à l’extrémité occidentale du
village, nous entrâmes dans une ruelle sinueuse qui nous conduisit à la
maison de Samba N’diaye.
[Illustration : Coupe horizontale de la Maison de M. M. MAGE et QUINTIN
à Ségou Sikoro