Le lendemain, 19, nous allâmes déjeuner à Moroubougou, village situé par
13° 50′ 38″ de latitude Nord observée. Un seul petit village nommé
Kanébabougou nous en séparait ; en trois heures et demie nous franchîmes
la distance. Un peu avant d’y arriver, nous rencontrâmes sur la route un
cadavre fraîchement tué. Les vautours ou tout autre animal avaient
enlevé une de ses joues, mais il n’était pas encore en putréfaction, la
tête était posée sur un bras ployé, le corps était à demi retourné, le
dos en l’air et l’autre bras s’étendant par terre. La mort n’avait pas
dû être instantanée.
En arrivant à Moroubougou, on pressa les gens du village de questions,
car la vue de ce cadavre constatant qu’il y avait eu lutte en cet
endroit, terrifiait un peu mon escorte et malheureusement confirmait
tristement les bruits de guerre auxquels, jusqu’ici, j’avais donné peu
d’importance.
On nous dit qu’une bande de Diulas avait été attaquée par des révoltés
du Bélédougou et qu’en se défendant ils avaient tué un de leurs
agresseurs, mais que les révoltés couraient le pays, les cernaient,
faisaient des razias et les empêchaient même d’aller dans leurs champs
récolter les arachides qui étaient encore en terre ; que quelques jours
auparavant ils avaient enlevé une jeune fille du village.
Ceci devenait grave, mais c’était une raison de plus pour marcher. Car
si on eût entendu dire que j’étais en route, certainement on eût tenté
de me dévaliser et peut-être de me prendre. Or, avec nos chevaux nous
étions dans l’impossibilité de nous sauver, et d’ailleurs la perspective
d’une lutte, sans m’effrayer, ne me souriait pas. Le caractère de ma
mission était essentiellement pacifique et, à moins d’y être forcé, je
ne voulais pas sortir de mon rôle.
A deux heures, je me remis donc en marche et j’allai coucher à Médina,
grand village reconstruit depuis peu. Au moment où nous arrivions, une
caravane de coton et d’esclaves en partait pour profiter de la nuit.
Souvent mes guides m’avaient offert de marcher la nuit, alléguant qu’il
y aurait moins de fatigue, qu’on courrait moins de dangers. Mais je
tenais trop à bien faire le lever de la route pour y consentir, et puis,
si on ne dort pas la nuit on se fatigue beaucoup ; d’ailleurs, il faut
bien dormir quelquefois, et le jour il n’y a pas moyen d’y songer. Nous
étions arrivés à trois heures cinquante minutes. La caravane qui allait
partir remit son départ au lendemain pour faire route avec nous. Je
profitai des quelques heures qui restaient avant la nuit pour visiter le
tour du village ; en somme, les craintes de ces braves gens me
semblaient très-exagérées ; ils disaient qu’on me poursuivait, que je
serais certainement attaqué, et Fahmahra n’était pas à son aise.
[Illustration : Près de Moroubougou.]
Le village de Médina avait dû être fort grand ; le nouveau tata
n’occupait guère que la moitié de l’ancienne superficie. On voyait
encore les cases en paille qui avaient formé le premier germe du nouveau
village. Je vis là pour la première fois chez les noirs des briques
fabriquées régulièrement. On dispose pour les faire une bande de terre
glaise bien pétrie, on l’unit, on la rogne des deux côtés parallèlement,
puis on y fait des séparations de manière à former des carreaux plats de
20 à 30 centimètres de côté, sur 10 d’épaisseur, qu’on laisse sécher au
soleil. C’est avec ces matériaux que les Soninkés construisent leurs
murailles en employant, pour maçonner ces briques, de la terre gâchée
avec de l’eau, et en crépissant avec une espèce de pisé, composé de
terre, qu’on laisse détremper pendant un mois, souvent plus, avec de la
paille, de l’urine de cheval, des crottins et toutes les ordures du
village.
Nous examinions avec le docteur cette briqueterie primitive en
fredonnant un air de je ne sais trop quel opéra, lorsqu’un noir qui
passait, m’entendant chanter, resta tellement ébahi que je partis d’un
éclat de rire qui le stupéfia encore davantage. Je laisse à penser à
ceux qui connaissent les idées des noirs sur la musique les commentaires
dont nous dûmes être l’objet. Ils se demandèrent si nous étions des
griots, gens auxquels seuls est réservé l’état de musicien, classe
adulée mais méprisée, sorte de bouffons dont on rit, qu’on emploie et
qui vous extorque de l’argent ; mais que m’importait leur opinion ! La
figure de ce brave noir m’est restée gravée dans la mémoire, et souvent
ce souvenir m’a fait bien rire.