Le 20 février, au moment de nous remettre en route, un satala[52], plein
de lait, que nous avions gardé de la veille pour le matin, me manquait.
J’accusai d’abord les gens du village, mais au moment où nous repartions
on retrouva, à dix pas du camp, le satala vide qui avait été jeté dans
les broussailles. Cela déroutait un peu mes soupçons ; un habitant du
village n’eût pas probablement laissé le satala, à moins que ce ne fût
un enfant poussé par la gourmandise. D’un autre côté, un homme de mon
escorte avait veillé toute la nuit et, à moins d’admettre qu’il eût lui-
même cédé à la tentation, on ne pouvait guère comprendre comment on
était venu sous son nez enlever ce satala. Quoi qu’il en soit, nous
fûmes obligés de partir à jeun.
Partis à six heures trente minutes, à sept heures cinquante-cinq minutes
nous passions Nananfarannah, petit village de huttes en paille ; à huit
heures quarante-cinq minutes nous passâmes le village de Touta. A notre
approche tout le monde s’était renfermé, on ne voyait personne. Nous
étions plus de cent cinquante, et il était évident que l’aspect de cette
troupe avait effrayé, et cependant quinze hommes bien résolus eussent eu
bon marché de nous tous, chargés et encombrés de bagages, d’ânes, et la
plupart mal armés. Nous suivîmes un chemin bien net, on marchait avec
précaution, il y avait des éclaireurs, on recommandait de faire silence.
Tout à coup la tête de colonne s’arrêta ; elle avait rencontré des pas,
entendu des voix. L’armée de Bélédougou devait être là, disaient-ils. Je
me mis à rire de la terreur que cela causa, mais cependant il était
prudent de se mettre en garde ; aussi, pendant que tout le monde se
rassemblait, je visitai mes armes, je recommandai aux hommes d’entraver
les animaux dès qu’ils entendraient le premier coup de fusil, et, autant
que possible, de les attacher à un arbre par leur collier ; puis
j’attendis auprès d’eux les événements. Tout à coup notre suite se
précipita sur la gauche de la route, j’entendis des cris dont quelques-
uns me navrèrent, mais je ne bougeai pas d’à côté de mes hommes.
Quelques minutes après on ramenait trois captifs, un homme et deux
femmes. C’étaient, disait-on, des Bambaras révoltés qui fuyaient dans le
Bélédougou. Les malheureux, attachés solidement par les bras derrière le
dos, étaient dépouillés de tout vêtement, et ce ne fut que plus tard
qu’on consentit à leur rendre quelques lambeaux pour se couvrir ; ils
étaient de bonne prise pour le moment. Une jeune fille et un jeune
garçon avaient échappé en courant et on ne les avait pas poursuivis.
Telle avait été cette expédition qui, dans les propos des noirs transmis
jusqu’à Saint-Louis, avait pris de telles proportions, que je trouve
dans un article de journal qui annonce mon arrivée sur les bords du
Niger la relation suivante de ce fait :
« Nouvelles de M. Mage. — On a reçu à Saint-Louis la lettre suivante de
M. le capitaine Faliu, commandant de Bakel :
« Bakel, 5 avril. — Deux Toucouleurs arrivés hier au soir de Ségou
donnent les nouvelles suivantes : pendant qu’ils étaient encore à Ségou,
dans le mois de février, MM. Mage et Quintin sont arrivés dans cette
ville[53] et ont été parfaitement reçus par les fils d’El Hadj Omar qui
y règne ; ils faisaient leurs préparatifs de départ pour se rendre à
Hamdou Allah, capitale du Macina, où se trouvait El Hadj Omar.
« Dans le cours de son voyage de Koundian à Ségou, M. Mage avait été
attaqué par des pillards ; mais grâce à son escorte, aidée par un
renfort que lui avait donné Boubakar Cirey, chef du Diangounté, il avait
mis ces malfaiteurs en déroute et leur avait fait deux prisonniers qu’il
avait remis au fils d’El Hadj Omar, etc., etc.[54]. »
Voilà comme on raconte l’histoire en Afrique ! Eh bien, non, et je m’en
félicite, je n’étais pour rien dans cette aventure, je n’avais contribué
en rien à réduire en esclavage trois pauvres êtres, dont deux étaient
déjà vieux, qui fuyaient la tyrannie de leurs conquérants et allaient se
réfugier chez leurs frères. On me donnait un beau rôle, mais je préfère
y renoncer en faveur de la vérité.
Le soir de ce même jour nous arrivâmes à Banamba, le plus grand village
que j’eusse encore vu. Alors les craintes se calmèrent ; l’avant-garde
fut ralliée par l’arrière-garde, et nous entrâmes presque en triomphe :
nous avions fait une expédition et nous ramenions des captifs.
A Banamba nous campâmes sous des hangars situés près de la porte de la
ville et servant au marché qui se tient chaque semaine. Le village,
entouré d’un tata de six mètres, au moins, de haut, est situé près d’une
petite montagne. La population peut comprendre au moins quinze cents
hommes, ce qui la porte à près de huit à neuf mille âmes. Nous ne
tardâmes pas à être entourés par une foule tellement compacte que nous
étions refoulés sous nos hangars. Le premier rang était formé d’enfants
et d’hommes accroupis, et derrière venaient les femmes ; ils étaient
bien tranquilles, les yeux fixés sur nous. Ces braves gens n’avaient
jamais vu un blanc, et leur curiosité était bien naturelle, mais ils
interceptaient l’air et nous étouffions.
[Illustration : Un enfant de Banamba.]
Fahmahra était allé chercher le chef ; à son retour, je me plaignis de
cet empressement ; sans plus de façon, il attrapa la bride de son cheval
et se mit à frapper à tour de bras sur la foule, qui se bouscula,
s’ouvrant devant lui comme par enchantement, mais qui revint bientôt.
Banamba est un village de Soninkés. Le chef était allé dans un village
voisin, y chercher l’impôt du mil, pour Ahmadou. En son absence, deux
notables du village vinrent me souhaiter la bienvenue et tentèrent en
vain d’éloigner la foule. Peu après, le chef revint en personne de son
excursion et n’eut pas plus de succès. La foule s’éloignait à sa voix,
puis revenait bientôt. Je pris alors un moyen héroïque, je les aspergeai
d’eau. Mes hommes allaient en chercher aux puits du village, qui avaient
neuf brasses de profondeur, et je la leur jetais à la figure. Les noirs
craignent l’eau autant que les chats ; par ce moyen j’obtins un peu de
tranquillité. Dans une ville d’Europe, et même au Sénégal, un étranger
qui agirait ainsi serait écharpé. Là-bas, personne ne songea à s’en
formaliser, et j’y gagnai peut-être en considération[55].
Quelques instants après que le chef m’eut quitté, je reçus un mouton
gras avec une calebasse de riz pour mon souper, du bois pour le faire
cuire et deux grandes calebasses de mil pour mes animaux. Ce mil
m’arrivait à point. Les chevaux surtout étaient sur les dents. Depuis
Dianghirté le docteur montait Farabanco, qui tenait encore, mais mon
cheval n’allait plus ; quoique encore assez gras, il buttait à chaque
pas, et trois fois dans la journée il était tombé sur les genoux. Une
fois il n’avait pu se relever.
Le soir, une grande discussion s’entama entre Fahmahra et les Diulas qui
étaient venus avec nous, au sujet des captifs. Ces derniers voulaient
les vendre sans retard et faire le partage après avoir retiré la part
d’Ahmadou[56]. Fahmahra s’y opposait et voulait conduire les captifs à
Ahmadou, qui déciderait de ce qu’on devrait en faire. Avec la nuit, la
brume se changea en petite pluie qui bientôt traversa le toit de notre
hangar. De crainte de voir nos marchandises et notre couscous avariés,
je les fis couvrir avec les tentes et couvertures et nous passâmes la
nuit sans dormir. Je n’étais pas préparé à la pluie ; c’est presque un
phénomène anormal, en cette saison, et cependant, ainsi que je le
vérifiai, trois ans durant, il se reproduit chaque année au moins une
fois, de décembre à janvier et quelquefois jusqu’en février. Le
lendemain tout était trempé, et quelque pressé que je fusse de me mettre
en route avant qu’il n’arrivât quelque complication de la part des
Bambaras du Bélédougou, il fallut nous sécher et surtout sécher les
bagages. Je profitai de ce délai pour aller voir le village.
Les rues sont larges mais sinueuses ; les maisons n’ont qu’un rez-de-
chaussée à terrasse, elles ont des portes par lesquelles on peut entrer
debout ; ce sont les premières que je rencontre ainsi faites. Dans
l’intérieur des cours on voit quelques cases en paille. Quelques petites
places semblent le siége de petits marchés, généralement ombragés par un
arbre. Dans un coin, sous un Karité[57] (Shea-Ché ou Cé en bambara), je
vois confectionner des espèces de galettes en farine de mil cuites, au
beurre de Karité et connues dans le pays sous le nom de _momies_ ; j’eus
la curiosité d’en goûter. J’en trempai dans du lait. Quand on a faim,
cela passe ; mais le goût en est bien rance et la pâte bien aigre. Une
poterie en forme d’écuelle faisait office de poële ; une petite cuiller
en fer, plate et ressemblant à une spatule, servait à retourner cette
galette et à mettre le beurre qu’on garde dans une petite calebasse et
qu’on ne prodigue pas, bien que, pour mon compte, je trouvasse qu’il y
en eût encore trop. C’est là tout ce que je vis du village à cause de
l’heure matinale et du temps de pluie, qui faisait rester tout le monde
dans les cases.
Quant à la plaine qui entoure le village, elle est magnifique : de
distance en distance des baobabs monstrueux et des cailcédras
l’ombragent un peu, mais en somme elle est dénudée de haute végétation
par les cultures qui s’étendent à perte de vue.
Dans tout le village, il n’y avait plus un bœuf, mais de nombreux veaux.
Je demandai où était le troupeau ; celui-là encore avait été enlevé par
les Bambaras révoltés du Bélédougou, qui avaient pillé ce village afin
de l’entraîner dans la révolte.
[Décoration]
[Note 49 : Chef de la religion musulmane.]
[Note 50 : Tamba sembé, écharpe de 2m à 2m 50 de long, garnie de
franges, tissée en coton et teinte en indigo très-foncé.]
[Note 51 : Lomas en général désigne une étoffe teinte d’indigo foncé
presque noir.]
[Note 52 : Satala, vase en fer-blanc ou en tout autre métal, destiné aux
ablutions des musulmans, mais servant aussi de marmite à l’occasion.
C’était le cas pour nous.]
[Note 53 : Arrivé à Ségou-Sikoro le 28 février.]
[Note 54 : Extrait du _Moniteur du Sénégal_.]
[Note 55 : Je remarquai parmi la foule un enfant dont la tête avait un
développement prodigieux en arrière. Cela dépassait tout ce que j’avais
vu jusqu’alors, et j’en pris à la hâte un croquis, page 168.]
[Note 56 : Ahmadou a un cinquième sur tout ce qui est pris par ses
talibés.]
[Note 57 : Karité, arbre à beurre. Fruit du Bassia Parkii.]