20 février 1864.

Le 20 février, au moment de nous remettre en route, un satala[52], plein

de lait, que nous avions gardé de la veille pour le matin, me manquait.

J’accusai d’abord les gens du village, mais au moment où nous repartions

on retrouva, à dix pas du camp, le satala vide qui avait été jeté dans

les broussailles. Cela déroutait un peu mes soupçons ; un habitant du

village n’eût pas probablement laissé le satala, à moins que ce ne fût

un enfant poussé par la gourmandise. D’un autre côté, un homme de mon

escorte avait veillé toute la nuit et, à moins d’admettre qu’il eût lui-

même cédé à la tentation, on ne pouvait guère comprendre comment on

était venu sous son nez enlever ce satala. Quoi qu’il en soit, nous

fûmes obligés de partir à jeun.

Partis à six heures trente minutes, à sept heures cinquante-cinq minutes

nous passions Nananfarannah, petit village de huttes en paille ; à huit

heures quarante-cinq minutes nous passâmes le village de Touta. A notre

approche tout le monde s’était renfermé, on ne voyait personne. Nous

étions plus de cent cinquante, et il était évident que l’aspect de cette

troupe avait effrayé, et cependant quinze hommes bien résolus eussent eu

bon marché de nous tous, chargés et encombrés de bagages, d’ânes, et la

plupart mal armés. Nous suivîmes un chemin bien net, on marchait avec

précaution, il y avait des éclaireurs, on recommandait de faire silence.

Tout à coup la tête de colonne s’arrêta ; elle avait rencontré des pas,

entendu des voix. L’armée de Bélédougou devait être là, disaient-ils. Je

me mis à rire de la terreur que cela causa, mais cependant il était

prudent de se mettre en garde ; aussi, pendant que tout le monde se

rassemblait, je visitai mes armes, je recommandai aux hommes d’entraver

les animaux dès qu’ils entendraient le premier coup de fusil, et, autant

que possible, de les attacher à un arbre par leur collier ; puis

j’attendis auprès d’eux les événements. Tout à coup notre suite se

précipita sur la gauche de la route, j’entendis des cris dont quelques-

uns me navrèrent, mais je ne bougeai pas d’à côté de mes hommes.

Quelques minutes après on ramenait trois captifs, un homme et deux

femmes. C’étaient, disait-on, des Bambaras révoltés qui fuyaient dans le

Bélédougou. Les malheureux, attachés solidement par les bras derrière le

dos, étaient dépouillés de tout vêtement, et ce ne fut que plus tard

qu’on consentit à leur rendre quelques lambeaux pour se couvrir ; ils

étaient de bonne prise pour le moment. Une jeune fille et un jeune

garçon avaient échappé en courant et on ne les avait pas poursuivis.

Telle avait été cette expédition qui, dans les propos des noirs transmis

jusqu’à Saint-Louis, avait pris de telles proportions, que je trouve

dans un article de journal qui annonce mon arrivée sur les bords du

Niger la relation suivante de ce fait :

« Nouvelles de M. Mage. — On a reçu à Saint-Louis la lettre suivante de

M. le capitaine Faliu, commandant de Bakel :

« Bakel, 5 avril. — Deux Toucouleurs arrivés hier au soir de Ségou

donnent les nouvelles suivantes : pendant qu’ils étaient encore à Ségou,

dans le mois de février, MM. Mage et Quintin sont arrivés dans cette

ville[53] et ont été parfaitement reçus par les fils d’El Hadj Omar qui

y règne ; ils faisaient leurs préparatifs de départ pour se rendre à

Hamdou Allah, capitale du Macina, où se trouvait El Hadj Omar.

« Dans le cours de son voyage de Koundian à Ségou, M. Mage avait été

attaqué par des pillards ; mais grâce à son escorte, aidée par un

renfort que lui avait donné Boubakar Cirey, chef du Diangounté, il avait

mis ces malfaiteurs en déroute et leur avait fait deux prisonniers qu’il

avait remis au fils d’El Hadj Omar, etc., etc.[54]. »

Voilà comme on raconte l’histoire en Afrique ! Eh bien, non, et je m’en

félicite, je n’étais pour rien dans cette aventure, je n’avais contribué

en rien à réduire en esclavage trois pauvres êtres, dont deux étaient

déjà vieux, qui fuyaient la tyrannie de leurs conquérants et allaient se

réfugier chez leurs frères. On me donnait un beau rôle, mais je préfère

y renoncer en faveur de la vérité.

Le soir de ce même jour nous arrivâmes à Banamba, le plus grand village

que j’eusse encore vu. Alors les craintes se calmèrent ; l’avant-garde

fut ralliée par l’arrière-garde, et nous entrâmes presque en triomphe :

nous avions fait une expédition et nous ramenions des captifs.

A Banamba nous campâmes sous des hangars situés près de la porte de la

ville et servant au marché qui se tient chaque semaine. Le village,

entouré d’un tata de six mètres, au moins, de haut, est situé près d’une

petite montagne. La population peut comprendre au moins quinze cents

hommes, ce qui la porte à près de huit à neuf mille âmes. Nous ne

tardâmes pas à être entourés par une foule tellement compacte que nous

étions refoulés sous nos hangars. Le premier rang était formé d’enfants

et d’hommes accroupis, et derrière venaient les femmes ; ils étaient

bien tranquilles, les yeux fixés sur nous. Ces braves gens n’avaient

jamais vu un blanc, et leur curiosité était bien naturelle, mais ils

interceptaient l’air et nous étouffions.

[Illustration : Un enfant de Banamba.]

Fahmahra était allé chercher le chef ; à son retour, je me plaignis de

cet empressement ; sans plus de façon, il attrapa la bride de son cheval

et se mit à frapper à tour de bras sur la foule, qui se bouscula,

s’ouvrant devant lui comme par enchantement, mais qui revint bientôt.

Banamba est un village de Soninkés. Le chef était allé dans un village

voisin, y chercher l’impôt du mil, pour Ahmadou. En son absence, deux

notables du village vinrent me souhaiter la bienvenue et tentèrent en

vain d’éloigner la foule. Peu après, le chef revint en personne de son

excursion et n’eut pas plus de succès. La foule s’éloignait à sa voix,

puis revenait bientôt. Je pris alors un moyen héroïque, je les aspergeai

d’eau. Mes hommes allaient en chercher aux puits du village, qui avaient

neuf brasses de profondeur, et je la leur jetais à la figure. Les noirs

craignent l’eau autant que les chats ; par ce moyen j’obtins un peu de

tranquillité. Dans une ville d’Europe, et même au Sénégal, un étranger

qui agirait ainsi serait écharpé. Là-bas, personne ne songea à s’en

formaliser, et j’y gagnai peut-être en considération[55].

Quelques instants après que le chef m’eut quitté, je reçus un mouton

gras avec une calebasse de riz pour mon souper, du bois pour le faire

cuire et deux grandes calebasses de mil pour mes animaux. Ce mil

m’arrivait à point. Les chevaux surtout étaient sur les dents. Depuis

Dianghirté le docteur montait Farabanco, qui tenait encore, mais mon

cheval n’allait plus ; quoique encore assez gras, il buttait à chaque

pas, et trois fois dans la journée il était tombé sur les genoux. Une

fois il n’avait pu se relever.

Le soir, une grande discussion s’entama entre Fahmahra et les Diulas qui

étaient venus avec nous, au sujet des captifs. Ces derniers voulaient

les vendre sans retard et faire le partage après avoir retiré la part

d’Ahmadou[56]. Fahmahra s’y opposait et voulait conduire les captifs à

Ahmadou, qui déciderait de ce qu’on devrait en faire. Avec la nuit, la

brume se changea en petite pluie qui bientôt traversa le toit de notre

hangar. De crainte de voir nos marchandises et notre couscous avariés,

je les fis couvrir avec les tentes et couvertures et nous passâmes la

nuit sans dormir. Je n’étais pas préparé à la pluie ; c’est presque un

phénomène anormal, en cette saison, et cependant, ainsi que je le

vérifiai, trois ans durant, il se reproduit chaque année au moins une

fois, de décembre à janvier et quelquefois jusqu’en février. Le

lendemain tout était trempé, et quelque pressé que je fusse de me mettre

en route avant qu’il n’arrivât quelque complication de la part des

Bambaras du Bélédougou, il fallut nous sécher et surtout sécher les

bagages. Je profitai de ce délai pour aller voir le village.

Les rues sont larges mais sinueuses ; les maisons n’ont qu’un rez-de-

chaussée à terrasse, elles ont des portes par lesquelles on peut entrer

debout ; ce sont les premières que je rencontre ainsi faites. Dans

l’intérieur des cours on voit quelques cases en paille. Quelques petites

places semblent le siége de petits marchés, généralement ombragés par un

arbre. Dans un coin, sous un Karité[57] (Shea-Ché ou Cé en bambara), je

vois confectionner des espèces de galettes en farine de mil cuites, au

beurre de Karité et connues dans le pays sous le nom de _momies_ ; j’eus

la curiosité d’en goûter. J’en trempai dans du lait. Quand on a faim,

cela passe ; mais le goût en est bien rance et la pâte bien aigre. Une

poterie en forme d’écuelle faisait office de poële ; une petite cuiller

en fer, plate et ressemblant à une spatule, servait à retourner cette

galette et à mettre le beurre qu’on garde dans une petite calebasse et

qu’on ne prodigue pas, bien que, pour mon compte, je trouvasse qu’il y

en eût encore trop. C’est là tout ce que je vis du village à cause de

l’heure matinale et du temps de pluie, qui faisait rester tout le monde

dans les cases.

Quant à la plaine qui entoure le village, elle est magnifique : de

distance en distance des baobabs monstrueux et des cailcédras

l’ombragent un peu, mais en somme elle est dénudée de haute végétation

par les cultures qui s’étendent à perte de vue.

Dans tout le village, il n’y avait plus un bœuf, mais de nombreux veaux.

Je demandai où était le troupeau ; celui-là encore avait été enlevé par

les Bambaras révoltés du Bélédougou, qui avaient pillé ce village afin

de l’entraîner dans la révolte.

[Décoration]

[Note 49 : Chef de la religion musulmane.]

[Note 50 : Tamba sembé, écharpe de 2m à 2m 50 de long, garnie de

franges, tissée en coton et teinte en indigo très-foncé.]

[Note 51 : Lomas en général désigne une étoffe teinte d’indigo foncé

presque noir.]

[Note 52 : Satala, vase en fer-blanc ou en tout autre métal, destiné aux

ablutions des musulmans, mais servant aussi de marmite à l’occasion.

C’était le cas pour nous.]

[Note 53 : Arrivé à Ségou-Sikoro le 28 février.]

[Note 54 : Extrait du _Moniteur du Sénégal_.]

[Note 55 : Je remarquai parmi la foule un enfant dont la tête avait un

développement prodigieux en arrière. Cela dépassait tout ce que j’avais

vu jusqu’alors, et j’en pris à la hâte un croquis, page 168.]

[Note 56 : Ahmadou a un cinquième sur tout ce qui est pris par ses

talibés.]

[Note 57 : Karité, arbre à beurre. Fruit du Bassia Parkii.]

Voyage dans le Soudan occidental (Sénégambie-Niger) · 第 66 / 368 题