Le 18 au jour, nous reprîmes la route par un temps brumeux ; nous
marchions lentement malgré nous, nos deux maigres chevaux nous portaient
à peine, les ânes étaient tous blessés. Les mules, qui avaient plus
souvent jeûné qu’il n’était raisonnable, traînaient un peu la jambe ; en
somme, tout le monde sentait le besoin d’arriver. Heureusement nous
étions dans la route, comme disaient les noirs, nous n’avions plus de
broussailles à traverser, le chemin était net, bien battu, bien tracé.
Ce pays était assez arrosé de marigots dans lesquels nous trouvions de
l’eau. Nous franchîmes trois villages détruits. Ce sont : Soumbounko,
Coro et Tominkoro ; nous relevâmes un petit village nommé Coséla vers
neuf heures vingt-sept minutes ; il nous restait au Sud 30° Ouest.
Pendant cette route qui sillonne un pays magnifique, au milieu de forêts
de roniers aux troncs séculaires, dont quelques-uns dépassaient tout ce
que j’avais vu jusqu’alors et devaient bien atteindre quarante mètres de
haut, nous rejoignîmes deux caravanes portant des ballots de coton au
marché de Yamina ; c’étaient des gens de cette ville même, qui étaient
venus acheter ce coton dans le pays de Fadougou où nous étions. Ce pays
est habité par les Soninkés et Bambaras ; mais, au contraire du
Lambalaké, c’est l’idiome bambara qui l’emporte. Autrefois cette
province dépendait du chef de Damfa ou Dampa ; il portait le titre de
roi et commandait spécialement à la province de Damfari. Déjà de
nombreux individus s’étaient joints à nous. Avec cette caravane que nous
rejoignions, nous formions une bande très-respectable. Il est vrai que
j’ignore jusqu’à quel point j’eusse pu compter sur le courage des
hommes ; mais à cette époque, je ne savais pas à quoi m’en tenir. Aussi
je cheminais sans autre préoccupation que celle d’arriver à Yamina et au
Niger. A Toumboula, on nous disait que nous étions à trois jours de
marche, et voilà qu’à Masoso nous étions encore à trois jours. Le Niger
fuyait-il devant nous ?
Soso ou Masoso, où j’arrivais, avait un grand tata ; les cases en terre,
à toits en terrasse, avaient, comme la muraille, de trois à quatre
mètres de haut. Le temps était resté brumeux, le pays avait un aspect
triste ; du reste, la végétation était moins belle, l’aspect moins
pittoresque. Il n’y avait plus de roniers que de loin en loin. Quelques
cailcédras étaient les arbres les plus remarquables de la plaine. A
notre misère venait s’en ajouter une autre : le sel que nous avions un
peu gaspillé nous manquait. Heureusement, quelques malades qui venaient
se faire soigner par le docteur lui en apportèrent un peu, car c’est un
triste régal que de la cuisine sans sel.