[Illustration : Palmier ronier.]
Le 17 au jour je fis charger ; je voulais me rendre à Soso dans la
journée, et on m’avait prévenu que la marche serait longue. Au moment de
partir, Fahmahra n’était pas là. Je me mis en route sans lui, sous la
conduite d’un guide fourni par le village. Nous descendîmes de la
colline sur laquelle est le village, puis nous passâmes à Niarébougou,
petit tata ; nous laissions sur la gauche Boïla, assez grand village, me
dit-on.
Nous entrâmes alors dans une forêt de roniers magnifiques ; à huit
heures, nous passions le village de Moniocourou, ruine au Sud de
laquelle était situé, à environ quinze cents mètres, le village de
Yoromé, et à 8 heures 55 minutes nous étions à Ouakha ou Ouakharou,
village placé au milieu d’une plaine de toute beauté, parsemée de
roniers chargés de nombreux régimes de fruits encore frais. Le guide me
voyant m’arrêter pour attendre Fahmahra, me dit que si nous nous
arrêtions un seul instant, nous coucherions dans les broussailles, vu
qu’en continuant, nous arriverions à peine à destination avant le
coucher du soleil. Fatigués comme nous l’étions tous, hommes et animaux,
il n’y avait pas moyen de faire cette marche. Cela me contraria outre
mesure ; je fis néanmoins décharger les bagages ; les animaux n’avaient
presque pas mangé la veille, je me décidai à les laisser reposer.
Fahmahra arriva alors et je l’apostrophai pour m’avoir trompé sur la
distance et m’avoir fait attendre. Il se fâcha à son tour, ce qui me
calma tout de suite ; je lui dis de se taire, que ce n’était qu’un jour
perdu. Dès que nous fûmes installés sous un arbre magnifique, Samba Yoro
me demanda à couper des rones. Je ne m’y opposai pas et il escalada un
des plus petits roniers, car nous en avions autour de nous qui
mesuraient trente mètres de hauteur sous les branches. Mais aussitôt
qu’il commença à abattre les fruits, les gens du village voulurent s’y
opposer. C’était d’autant plus regrettable que les fruits étaient juste
mûrs à point ; le lait qui plus tard devait être amande était encore
liquide et frais, c’était très-bon et au moins aussi sucré que le lait
de coco. Mais Fahmahra, qui, pas plus que les gens du village, n’avait
jamais mangé de rones fraîches, en ayant goûté, cette fois, et les ayant
trouvées très-bonnes, se mit à se disputer avec les gens du village,
disant que ces arbres étaient au bon Dieu, que ce n’étaient pas eux qui
les avaient plantés et qu’ils n’avaient pas le droit d’empêcher
quelqu’un d’en manger. Force nous resta et nous abattîmes une centaine
de rones. Ce qu’il y eut de plus curieux, c’est que les gens du village,
s’étant hasardés à en goûter, se mirent de la partie, si bien que tous
les roniers accessibles furent dépouillés. Je suis sûr qu’on se
rappellera longtemps notre passage dans ces lieux, où nous avons révélé
une nourriture succulente à côté de laquelle les habitants vivaient
depuis des siècles sans songer à en essayer, attendant l’époque où le
fruit tombe ; alors, au lieu d’avoir un goût exquis, il ne sent plus que
la térébenthine, et au lieu d’une crème n’offre qu’une amande
filandreuse et jaune.
Il y avait beaucoup de Peuhls dans ce pays ; on les désignait sous le
nom de Foular ; ils n’offraient pas de traits remarquables, mais avaient
une taille très-élancée ; leurs visages, si ce n’est qu’ils étaient
exempts de coupures, se rapprochaient assez du type des races soninké et
bambara, avec lesquelles ils devaient être très-mélangés.
Le chef me fit cadeau d’un cabri, il donna un repas abondant de couscous
aux hommes ; aussi, au moment du départ, je lui envoyai six coudées de
guinée.
[Illustration : Forêt de roniers.]