Toumboula. — Badara Tunkara. — Le Lambalaké. — Tikoura. — Bembougou. —
Barsafé. — Marconnah. — Ouakha ou Ouakharou. — Les roniers et leurs
fruits. — Les Foular. — Masoso ou Soso. — Un cadavre Moroubougou. —
Craintes des Bambaras. — Médina. — Nous rejoignons une caravane. —
Marche en colonne. — Une attaque. — Article de journal sur cette
attaque. — Comment les bruits se transportent en Afrique. — Arrivée à
Banamba. — Pluie anormale.
Toumboula, le nom du village dans lequel nous venions d’entrer, n’est
porté sur aucune carte, et je n’en avais jamais entendu parler. Mes
noirs m’affirmèrent qu’ils le connaissaient de nom, et au fait la chose
n’a pas lieu de me surprendre, puisque c’était un village soninké, dans
lequel plus de la moitié peut-être des habitants âgés avaient fréquenté
des comptoirs français et anglais, et avaient dû y porter le nom de leur
village. A Koundian j’avais été reconnu par un Sarracolé Diula, qui
avait passé plusieurs années dans la Cazamance et m’avait vu chez M.
Jules Rapé, lorsque je commandais _le Griffon_, en station dans cette
rivière ; la même chose eût parfaitement pu m’arriver à Toumboula.
Néanmoins, je ne pus m’empêcher de penser que si dans les comptoirs on
faisait subir à chaque caravane qui arrive un interrogatoire sur son
lieu de départ, sa marche, le lieu de naissance de ses hommes et leur
lieu de domicile, on aurait ramassé depuis longues années des
renseignements précieux qui me manquaient totalement. Et, certes, ce ne
serait pas chose difficile ; dans les comptoirs on a de longues heures
de loisirs, c’est même en partie l’ennui de l’inaction qui cause le plus
de morts. Une telle étude profiterait à la science, serait utile à la
colonie et salutaire aux personnes qui en seraient chargées. Quant aux
interrogés, le plus mince cadeau après l’interrogatoire les
indemniserait de leur perte de temps et les renverrait contents.
On me dit aussitôt que le chef de ce village avait été placé là par El
Hadj, qu’il lui était dévoué, que c’était un grand marabout, et qu’il se
nommait Badara Tunkara. Ce dernier nom est un nom de famille très-
répandu et très-estimé chez les Soninkés, et par lequel on salue les
individus qui le portent, absolument comme les Bakiris, qu’on appelle
Bakiris, pour leur faire honneur, et comme les Djawara.
Fahmahra alla prévenir Badara de mon arrivée. Il répondit de suite qu’il
allait venir me voir. J’étais campé assez loin du village, sous le seul
arbre qu’il y eût dans toute la plaine, destinée aux cultures.
Malgré son âge, il ne tarda pas à arriver, entouré d’une foule qui
paraissait avoir le plus profond respect pour lui. Il avait un burnous
noir, brodé d’or, par-dessus les vêtements du pays ; un bonnet rouge et
un turban blanc très-étroit. Il me frappa sur-le-champ par sa bonne
figure et sa ressemblance frappante avec Amat-N’diaye An, le tamsir[49]
de Saint-Louis. Il nous reçut avec effusion, me dit qu’il avait été
longtemps à Sierra Leone, qu’il connaissait les blancs, les aimait, et
en terminant il me donna un joli jeune bœuf pour mon déjeuner. Il aurait
bien voulu que je restasse à son village, il me demandait à acheter de
la guinée et m’apportait une belle _tamba sembé_[50] en échange. Mais
j’avais décidé d’aller coucher à Marconnah, je ne me laissai pas tenter.
Je fis un présent au chef, le remerciai, m’excusai de ne pas tuer le
bœuf dans son village, et dès que hommes et animaux eurent mangé et bu,
je repris ma route.
Le docteur avait été assailli par les malades, mais il n’avait pu donner
de soins et de médicaments qu’au frère du chef du village, atteint d’une
ophthalmie assez grave. Du reste, la poussière était tellement intense,
qu’il y avait de quoi causer des ophthalmies à tout le monde ; je mis
mes lunettes de voyage, mais au bout de quelques instants je n’y voyais
plus du tout, les verres étaient couverts de poussière ; nous mangions
du sable, nous en buvions ; bref, je quittai Toumboula sans regrets ;
malgré l’hospitalité de son chef.
Ce village était actuellement le chef-lieu du Lambalaké, petite province
très-fertile, habitée par les Soninkés, qui, par leur travail, ont su y
apporter une industrie et du bien-être. C’est de ce pays et du Fadougou,
que nous allions bientôt traverser, que sortent les Lomas noirs[51] et
les tamba sembés les plus estimés et les mieux teints.
En quittant Toumboula, nous arrivâmes bientôt à Tikoura, village garni
d’un tata bien ornementé, bien entretenu, puis nous passâmes Bembougou
et Barsafé, ruinés tous deux, et nous arrivâmes à Marconnah. Cette route
de trois heures avait sillonné un beau pays accidenté, couvert d’une
belle végétation, au milieu de laquelle apparaissaient quelques roniers.
Un peu avant d’arriver au village, nous traversâmes un petit plateau de
roches : c’était le premier que nous rencontrions depuis longtemps.
Marconnah était un grand village garni d’un tata ; là, comme à Tikoura,
je fus frappé de la culture du tabac, très-soignée et faite sur une
grande échelle. J’appris que c’était un objet de commerce important,
qu’on en transportait des ballots sur les marchés du Djoliba (Niger). Il
y en avait différentes variétés, mais je n’eus pas le temps de les
examiner ; notre marche était si rapide, que dans nos haltes nous avions
déjà trop affaire de remettre nos notes en écriture lisible, de faire le
tracé de la route et de répondre aux palabres. Toute autre étude, tout
autre travail eût été impossible ; je me trouvais surchargé, et bien
souvent pour faire mon lever en route, pour le mettre au net, en
arrivant, il m’a fallu faire appel à toute ma volonté et à toutes mes
forces.
Fahmahra avait dans ce village un frère, qui vint me saluer avec le
chef, et tous deux tentèrent de me décider à passer la journée du
lendemain à Marconnah. Je refusai énergiquement, malgré la mauvaise
humeur de Fahmahra qui aurait désiré se reposer chez les siens, chose
bien naturelle du reste. On m’envoya alors deux chèvres, et comme
j’avais abondamment de viande, je fis porter au chef les deux épaules du
bœuf qu’on m’avait donné à Toumboula.