Nous fûmes un peu mieux reçus à Babougou. Fahmahra vint me prévenir
qu’il approchait du village dans lequel il était né et il me demandait
un boubou et un pantalon pour y arriver mieux vêtu. Fahmahra était un
Soninké qui avait habité Saint-Louis quelque temps comme tailleur nègre.
Il se confectionna le tout avec l’étoffe que je lui donnai, en une
soirée. Le 14, en quittant ce village, je remarquai des poteries mieux
faites, des fours à fondre le fer, des cultures plus soignées que celles
que nous avions vues jusqu’alors ; c’est que j’allais entrer
véritablement au milieu de cette population mélangée de Soninkés et
Bambaras, gens dévoués à la tâche, âpres au gain, rudes à la peine,
vivant dans le Lambalaké, le Fadougou, ces provinces de Ségou si
fécondes et si industrieuses, avant que la guerre les eût changées en un
désert, où les populations ne sont plus que comme des îlots perdus dans
un vaste océan.
Ces pays fournissent à l’Afrique occidentale une bonne partie de ces
colporteurs de marchandises qui, connus sous le nom de Diulas (mot
soninké qui prouve suffisamment leur origine), contribuent au
développement du commerce sur une si grande échelle.
Partout où je passais, après avoir reçu l’hospitalité, je faisais un
petit cadeau de poudre ou de quelque bagatelle ; c’était bien peu, mais
j’aurais pu ne rien faire. Sans doute il y eut des mécontents, mais n’y
en a-t-il pas toujours, et un secret instinct me disait de réserver mes
marchandises, de ménager mes ressources. A cette époque je comptais
bien, une fois arrivé au Niger, renouveler la tentative de Mongo Park,
m’embarquer sur le fleuve et descendre jusqu’au golfe du Bénin ; je me
disais que j’aurais alors besoin de toutes mes ressources, qu’elles
seraient même insuffisantes. Aussi, malgré la fatigue, malgré les
souffrances, je pressais la marche, je ne voulais pas m’arrêter, et je
me remis sur-le-champ en marche pour Tiéfougoula.
Quatre heures m’y conduisirent ; un peu avant d’y arriver je passai un
petit village en terre dont les maisons étaient à terrasse. On le nomme
Ardani. En dehors du tata, il y avait des cases en paille habitées par
des Peuhls. Les _Lougans_ étant très-étendus, nous ne nous y arrêtâmes
pas et allâmes camper à côté de Tiéfougoula.
C’est un grand village à tata, entouré d’un immense goupouilli ou
village en paille ; au pied d’une petite montagne, située au N. E., on
voyait un autre village de Peuhls dont les huttes en paille ont toujours
un aspect misérable. Un grand nombre de bestiaux, quelques bœufs et
chevaux, nous frappèrent tout d’abord les yeux.
La population était en grande majorité composée de Soninkés qui
habitaient seuls le tata. En dehors de cette race, il y avait affluence
de Peuhls et de Maures. Ces derniers n’étaient là qu’en passant et
trafiquaient de leur sel.
Bien que Sarracolés pur sang et parlant le soninké, les gens du village
avaient en partie adopté l’usage de se déchirer la joue de trois
coupures, s’étendant de la tempe au menton, ce qui est, on le sait, le
blason des Bambaras ; de plus, ils portaient presque tous la botoque
dans la cloison nasale. C’est un anneau fendu, d’or, de cuivre ou même
de cire, que l’on serre après l’avoir passé par un trou pratiqué dans la
cloison nasale, absolument comme ceux dont sont percées les oreilles des
négresses. C’est affreux, mais on y tient dans le pays, et les Soninkés
ont adopté cet usage barbare, qui semble, du reste, avec quelques
modifications, régner dans tout le Soudan central depuis les chaînes de
Kong jusqu’à Tombouctou, depuis l’Adamawa jusqu’au bassin du Sénégal, où
cette coutume heureusement n’a pas pénétré.
Notre campement fut aussitôt envahi par une foule proportionnelle à la
grande population du village. On nous apportait à vendre, pour quelques
verroteries, des oignons magnifiques, des tomates d’Europe (je veux dire
de l’espèce d’Europe), du lait, du beurre.
[Illustration : Jeune fille soninké.]
Je m’occupais tranquillement du dîner qu’on nous préparait quand on vint
m’annoncer la visite d’un Massassi de Guéméné.
J’appris alors que tous les Massassis du Kaarta qui n’avaient pas été
tués par El Hadj ou qui ne s’étaient pas réfugiés dans le Khasso et le
Bondou, sous la protection de nos alliés, avaient été internés dans le
village de Guéméné, qui n’était guère à plus de trois heures dans le
Sud.
Deux beaux noirs, offrant ce type remarquable des Massassis, le seul
type existant dans la race bambara, dit Raffenel, se présentèrent alors
avec une aisance singulière. Beaux hommes comme toute cette famille, qui
doit peut-être à ses nombreux croisements avec les Peulhs, ses qualités
physiques, ils étaient vêtus d’un boubou lomas noir, c’est-à-dire d’une
étoffe fine, fabriquée dans le pays et teinte de l’indigo le plus
foncé ; un turban appelé tamba sembé s’enroulait sur leur tête ; des
cordons de soie rouge, apportés par les Maures, soutenaient leur poire à
poudre et leur cartouchière ; un sabre suspendu à une espèce de bretelle
jetée sur l’épaule et un fusil à deux coups tenu à la main, tel était
l’accoutrement de ces gens qui, je le répète, me frappèrent tout d’abord
par leurs bonnes manières. Ils parlaient à voix basse, très-
convenablement, contrairement aux Bambaras, qui crient à se faire
entendre de tous les sourds de la terre et qui gesticulent encore bien
davantage.
Ils me dirent que leurs pères, ayant entendu que deux blancs étaient
dans le pays, les envoyaient au-devant de moi pour me saluer, et
m’offrir des secours pour traverser le pays ; que le Bélédougou était
révolté et que son armée était près de Toumboula, village par lequel
nous devions passer ; qu’il fallait venir chez eux où je serais en toute
sécurité, qu’ils rassembleraient une armée pour me conduire, que de tout
temps leur famille avait été l’amie des blancs, qu’ils avaient reçu
Raffenel et qu’ils me recevraient de même. Il faut avouer que c’était
peu tentant.
Je refusai en les remerciant, mais je leur dis qu’allant à Ségou trouver
El Hadj, sous la conduite de ses talibés, je ne pouvais que m’en
rapporter à eux et que je continuerais le chemin que nous avions décidé
de prendre.
Peu après cette visite, le chef du village vint m’amener un superbe bœuf
au pelage gris ; c’est ce qu’il me donnait pour mon souper, s’excusant
de faire aussi peu.
Je fis immédiatement tuer le bœuf et, selon l’usage malinké et bambara,
je renvoyai au chef sa part : une jambe de devant avec deux ou trois
côtes entières. C’est une bizarrerie, qu’ils préfèrent la jambe de
devant à celle de derrière qui est plus grosse et de meilleure qualité ;
mais enfin c’est la coutume. Je fis ensuite quelques cadeaux de viande
et ne gardai que les deux quartiers de l’arrière pour faire de la viande
séchée. Du reste, je voulus remercier ce brave homme de sa bonne
réception, et après avoir consulté Fahmahra sur ce qui pourrait lui être
agréable, je lui fis présent d’un boubou et d’un toubé[46], environ 10
mètres d’étoffes, et il fut enchanté.
Le 15 février, après une nuit très-froide[47], notre camp fut assailli
de nouveau par tous les curieux ; il vaut presque autant dire par tout
le village, et, de plus, par les plus insupportables visiteurs, par les
Maures et Mauresques.
J’appris alors qu’il y avait près de là un camp de Lacklall (tribu
maure). Comme toujours, les Maures se montraient insolents et
mendiants ; les noirs les craignent et ont pour eux un respect
instinctif, en un mot ils subissent leur ascendant. Ceux auxquels nous
avions affaire offraient le type arabe assez pur, il y en avait même de
très-beaux. Parmi leurs femmes qui se drapaient fièrement dans la guinée
à demi usée, il y avait deux ou trois jolies créatures, mais qui, sans
doute, étaient déjà à l’engrais, car l’embonpoint déformait leur taille.
Sans l’influence extraordinaire du public, aucun lieu n’eût été mieux
choisi que Tiéfougoula pour se reposer. Nous y étions dans l’abondance,
mais les Maures m’exaspéraient ; depuis mon voyage au Tagant je les ai
pris en horreur, et ici, encore, je les trouvai ce qu’ils sont partout :
voleurs !
Depuis trois mois que nous étions en pays de nègres, rien ne nous avait
été volé. Là, au moment où, après avoir observé la latitude de 14° 22′
46″ Nord, je fis charger les bagages pour aller coucher à Médina, il
nous manqua une baïonnette. Je fis prévenir le chef du village, qui me
répondit sans hésiter : « Ce sont les Maures ; veille bien à tes
bagages, car sans cela ils t’enlèveront tout ! »