13 et 14 février 1864.

Nous fûmes un peu mieux reçus à Babougou. Fahmahra vint me prévenir

qu’il approchait du village dans lequel il était né et il me demandait

un boubou et un pantalon pour y arriver mieux vêtu. Fahmahra était un

Soninké qui avait habité Saint-Louis quelque temps comme tailleur nègre.

Il se confectionna le tout avec l’étoffe que je lui donnai, en une

soirée. Le 14, en quittant ce village, je remarquai des poteries mieux

faites, des fours à fondre le fer, des cultures plus soignées que celles

que nous avions vues jusqu’alors ; c’est que j’allais entrer

véritablement au milieu de cette population mélangée de Soninkés et

Bambaras, gens dévoués à la tâche, âpres au gain, rudes à la peine,

vivant dans le Lambalaké, le Fadougou, ces provinces de Ségou si

fécondes et si industrieuses, avant que la guerre les eût changées en un

désert, où les populations ne sont plus que comme des îlots perdus dans

un vaste océan.

Ces pays fournissent à l’Afrique occidentale une bonne partie de ces

colporteurs de marchandises qui, connus sous le nom de Diulas (mot

soninké qui prouve suffisamment leur origine), contribuent au

développement du commerce sur une si grande échelle.

Partout où je passais, après avoir reçu l’hospitalité, je faisais un

petit cadeau de poudre ou de quelque bagatelle ; c’était bien peu, mais

j’aurais pu ne rien faire. Sans doute il y eut des mécontents, mais n’y

en a-t-il pas toujours, et un secret instinct me disait de réserver mes

marchandises, de ménager mes ressources. A cette époque je comptais

bien, une fois arrivé au Niger, renouveler la tentative de Mongo Park,

m’embarquer sur le fleuve et descendre jusqu’au golfe du Bénin ; je me

disais que j’aurais alors besoin de toutes mes ressources, qu’elles

seraient même insuffisantes. Aussi, malgré la fatigue, malgré les

souffrances, je pressais la marche, je ne voulais pas m’arrêter, et je

me remis sur-le-champ en marche pour Tiéfougoula.

Quatre heures m’y conduisirent ; un peu avant d’y arriver je passai un

petit village en terre dont les maisons étaient à terrasse. On le nomme

Ardani. En dehors du tata, il y avait des cases en paille habitées par

des Peuhls. Les _Lougans_ étant très-étendus, nous ne nous y arrêtâmes

pas et allâmes camper à côté de Tiéfougoula.

C’est un grand village à tata, entouré d’un immense goupouilli ou

village en paille ; au pied d’une petite montagne, située au N. E., on

voyait un autre village de Peuhls dont les huttes en paille ont toujours

un aspect misérable. Un grand nombre de bestiaux, quelques bœufs et

chevaux, nous frappèrent tout d’abord les yeux.

La population était en grande majorité composée de Soninkés qui

habitaient seuls le tata. En dehors de cette race, il y avait affluence

de Peuhls et de Maures. Ces derniers n’étaient là qu’en passant et

trafiquaient de leur sel.

Bien que Sarracolés pur sang et parlant le soninké, les gens du village

avaient en partie adopté l’usage de se déchirer la joue de trois

coupures, s’étendant de la tempe au menton, ce qui est, on le sait, le

blason des Bambaras ; de plus, ils portaient presque tous la botoque

dans la cloison nasale. C’est un anneau fendu, d’or, de cuivre ou même

de cire, que l’on serre après l’avoir passé par un trou pratiqué dans la

cloison nasale, absolument comme ceux dont sont percées les oreilles des

négresses. C’est affreux, mais on y tient dans le pays, et les Soninkés

ont adopté cet usage barbare, qui semble, du reste, avec quelques

modifications, régner dans tout le Soudan central depuis les chaînes de

Kong jusqu’à Tombouctou, depuis l’Adamawa jusqu’au bassin du Sénégal, où

cette coutume heureusement n’a pas pénétré.

Notre campement fut aussitôt envahi par une foule proportionnelle à la

grande population du village. On nous apportait à vendre, pour quelques

verroteries, des oignons magnifiques, des tomates d’Europe (je veux dire

de l’espèce d’Europe), du lait, du beurre.

[Illustration : Jeune fille soninké.]

Je m’occupais tranquillement du dîner qu’on nous préparait quand on vint

m’annoncer la visite d’un Massassi de Guéméné.

J’appris alors que tous les Massassis du Kaarta qui n’avaient pas été

tués par El Hadj ou qui ne s’étaient pas réfugiés dans le Khasso et le

Bondou, sous la protection de nos alliés, avaient été internés dans le

village de Guéméné, qui n’était guère à plus de trois heures dans le

Sud.

Deux beaux noirs, offrant ce type remarquable des Massassis, le seul

type existant dans la race bambara, dit Raffenel, se présentèrent alors

avec une aisance singulière. Beaux hommes comme toute cette famille, qui

doit peut-être à ses nombreux croisements avec les Peulhs, ses qualités

physiques, ils étaient vêtus d’un boubou lomas noir, c’est-à-dire d’une

étoffe fine, fabriquée dans le pays et teinte de l’indigo le plus

foncé ; un turban appelé tamba sembé s’enroulait sur leur tête ; des

cordons de soie rouge, apportés par les Maures, soutenaient leur poire à

poudre et leur cartouchière ; un sabre suspendu à une espèce de bretelle

jetée sur l’épaule et un fusil à deux coups tenu à la main, tel était

l’accoutrement de ces gens qui, je le répète, me frappèrent tout d’abord

par leurs bonnes manières. Ils parlaient à voix basse, très-

convenablement, contrairement aux Bambaras, qui crient à se faire

entendre de tous les sourds de la terre et qui gesticulent encore bien

davantage.

Ils me dirent que leurs pères, ayant entendu que deux blancs étaient

dans le pays, les envoyaient au-devant de moi pour me saluer, et

m’offrir des secours pour traverser le pays ; que le Bélédougou était

révolté et que son armée était près de Toumboula, village par lequel

nous devions passer ; qu’il fallait venir chez eux où je serais en toute

sécurité, qu’ils rassembleraient une armée pour me conduire, que de tout

temps leur famille avait été l’amie des blancs, qu’ils avaient reçu

Raffenel et qu’ils me recevraient de même. Il faut avouer que c’était

peu tentant.

Je refusai en les remerciant, mais je leur dis qu’allant à Ségou trouver

El Hadj, sous la conduite de ses talibés, je ne pouvais que m’en

rapporter à eux et que je continuerais le chemin que nous avions décidé

de prendre.

Peu après cette visite, le chef du village vint m’amener un superbe bœuf

au pelage gris ; c’est ce qu’il me donnait pour mon souper, s’excusant

de faire aussi peu.

Je fis immédiatement tuer le bœuf et, selon l’usage malinké et bambara,

je renvoyai au chef sa part : une jambe de devant avec deux ou trois

côtes entières. C’est une bizarrerie, qu’ils préfèrent la jambe de

devant à celle de derrière qui est plus grosse et de meilleure qualité ;

mais enfin c’est la coutume. Je fis ensuite quelques cadeaux de viande

et ne gardai que les deux quartiers de l’arrière pour faire de la viande

séchée. Du reste, je voulus remercier ce brave homme de sa bonne

réception, et après avoir consulté Fahmahra sur ce qui pourrait lui être

agréable, je lui fis présent d’un boubou et d’un toubé[46], environ 10

mètres d’étoffes, et il fut enchanté.

Le 15 février, après une nuit très-froide[47], notre camp fut assailli

de nouveau par tous les curieux ; il vaut presque autant dire par tout

le village, et, de plus, par les plus insupportables visiteurs, par les

Maures et Mauresques.

J’appris alors qu’il y avait près de là un camp de Lacklall (tribu

maure). Comme toujours, les Maures se montraient insolents et

mendiants ; les noirs les craignent et ont pour eux un respect

instinctif, en un mot ils subissent leur ascendant. Ceux auxquels nous

avions affaire offraient le type arabe assez pur, il y en avait même de

très-beaux. Parmi leurs femmes qui se drapaient fièrement dans la guinée

à demi usée, il y avait deux ou trois jolies créatures, mais qui, sans

doute, étaient déjà à l’engrais, car l’embonpoint déformait leur taille.

Sans l’influence extraordinaire du public, aucun lieu n’eût été mieux

choisi que Tiéfougoula pour se reposer. Nous y étions dans l’abondance,

mais les Maures m’exaspéraient ; depuis mon voyage au Tagant je les ai

pris en horreur, et ici, encore, je les trouvai ce qu’ils sont partout :

voleurs !

Depuis trois mois que nous étions en pays de nègres, rien ne nous avait

été volé. Là, au moment où, après avoir observé la latitude de 14° 22′

46″ Nord, je fis charger les bagages pour aller coucher à Médina, il

nous manqua une baïonnette. Je fis prévenir le chef du village, qui me

répondit sans hésiter : « Ce sont les Maures ; veille bien à tes

bagages, car sans cela ils t’enlèveront tout ! »

Voyage dans le Soudan occidental (Sénégambie-Niger) · 第 59 / 368 题