Le lendemain, je passai deux villages dont on voyait les anciens tatas
en ruines ; le premier était Koundianko, le second Sérouma, et vers dix
heures et demie, je vins camper à Dindanco, dernier village du Bagué.
C’était un village en paille de formation très-récente. J’appris que
l’ancien village dont je voyais les ruines avait été détruit depuis
trois mois par un incendie. Je fis faire la cuisine des hommes, mais je
ne pus faire boire les animaux, n’ayant trouvé que très-peu d’eau dans
un puits peu profond. Comme toujours, nous étions assaillis par les
curieux, mais nous ne reçûmes pas le plus petit cadeau de vivres, malgré
les palabres que Fahmahra faisait pour décider les habitants à recevoir
le blanc d’El Hadj. Du reste, la chose ne m’étonna que médiocrement
quand j’appris que le chef du village était un Diawandou[37].
Bien que les environs fussent couverts d’arbres dans les branches
desquels de nombreuses ruches avaient été placées, je ne vis pas de miel
dans ce village, et aussitôt que nous fûmes reposés, nous nous mîmes en
route.
En quittant Dindanco, nous sortions du Bagué pour entrer dans le Kaarta-
Biné, autre province du Kaarta, également peuplée en grande majorité par
les Kagorotas.
A peine quittions-nous le village, que nous rencontrâmes une bande de
Diulas venant de Nioro et apportant des charges de sel gemme ou sel de
Tichit. Comme on le sait, ce sel vient de la Sebkha d’Idjil, visitée par
le capitaine Vincent, en 1860, dans son beau voyage à l’Adrar, et les
Tichit, Maures sédentaires, vont le chercher et le transportent dans
tout le Soudan, où ils le vendent à d’autres Diulas, la plupart
Sarracolés (ou Soninkés), qui eux-mêmes le revendent. Ces pierres de sel
gemme, que je voyais pour la première fois, avaient environ 0m,60 de
long sur 0m,40 de large et 10 à 15 centimètres d’épaisseur : on les
appelle _bafals_. Ces gens avaient appris que j’étais en route quand ils
étaient à Nioro ; mais ils ne pouvaient pas croire que j’eusse
réellement l’intention d’aller à Ségou, tant cette idée est profondément
incrustée dans l’esprit des populations sénégambiennes qu’un blanc ne
saurait vivre, dans l’Afrique, des ressources du pays. Ils me croyaient
donc revenu sur mes pas, et grand fut leur étonnement de me rencontrer ;
ils me comblèrent d’amitiés, me disant que tout le pays m’aimait, parce
que j’allais trouver El Hadj, que c’était bien bon pour eux, qui
pourraient alors voir les blancs quand je serais d’accord avec le
marabout ; qu’ils avaient bien besoin des marchandises des blancs, mais
qu’on les empêchait d’aller en acheter. Il est impossible de se faire
une idée de la joie que j’éprouvais de rencontrer de pareilles
dispositions. Cependant elle n’allait pas jusqu’au délire et je me
refusai à l’accolade que ces braves gens voulurent me donner.
[Illustration : Types et coiffures de Malinkés.]
Plus tard nous rencontrâmes deux troupeaux de beaux bœufs que leurs
maîtres allaient vendre au Bouré contre de l’or et des esclaves. Ce fait
confirmait ce qu’on m’avait déjà dit de la sécurité de cette route par
laquelle nous arrive le peu d’or du Bouré qui vient à nos comptoirs en
passant par Nioro et quelquefois par Tichit, lorsque cet or (ce qui a
lieu souvent) est donné aux Maures en payement de sel livré à Nioro.
Notre route passa entre de petites collines élevées à peine de quelques
mètres qui ne changent pas d’une manière notable l’aspect uniforme des
plaines du pays.
Parti à deux heures, à quatre heures et demie nous arrivions à Bambara-
Mountan ; j’allai camper à 500 mètres à l’Est du village, seul endroit
où je parvins à trouver une place propre ; ce n’est pas que les grands
arbres manquent, mais au lieu de faire de leur abri des lieux de repos
tenus propres, c’est l’endroit qu’on choisit pour remplacer les fosses
d’aisances.
A peine étais-je campé qu’on vint me trouver pour me faire changer de
place, sous prétexte que l’eau était loin ; mais déjà les bagages
étaient déchargés, je refusai. Pendant cette dernière marche, un de nos
bœufs était tombé plusieurs fois, il ne pouvait plus suivre ; je le fis
abattre. Il était très-maigre, mais il n’avait pas de maladie. Néanmoins
la plupart des laptots se refusèrent à en manger ; l’abondance relative
dans laquelle ils vivaient depuis notre entrée dans le Kaarta, les avait
rendus difficiles. La nourriture qu’on leur donnait en abondance dans
les villages et les chèvres que j’abattais chaque soir leur semblaient
préférables, et ils laissèrent le bœuf. Bien que maintenant je trouve
cela très-naturel, à cette époque je m’en affligeais ; je me demandais,
si les mauvais jours arrivaient, comment je ferais avec des gens si
difficiles. J’oubliais que le noir se plie facilement aux exigences de
la vie ; prodigue dans l’abondance, il subit la faim assez facilement,
et alors il mange tout ce qu’il trouve ; j’en ai eu souvent la preuve,
et cependant je dois dire que nos noirs de Saint-Louis souffrent
véritablement quand ils n’ont plus la nourriture de mil et de viande ou
poisson à laquelle ils sont habitués depuis l’enfance.
En somme, nous fûmes accueillis à Bambara-Mountan comme partout
ailleurs ; on nous donna deux chèvres et du mil en abondance ; le
village d’ailleurs en était riche et j’en vis un énorme monceau :
c’était le mil d’El Hadj, l’impôt annuel de la dernière récolte.
Nos hommes reçurent 20 calebasses de nourriture.
Ce fut à ce village que je vis pour la première fois reparaître, depuis
le Foula-Dougou, où j’en avais aperçu une forêt, le ronier. Il y en
avait beaucoup hors du village, mais ils étaient trop élevés pour qu’on
pût en avoir les fruits.
Les noirs de ces pays ne les mangent que cuits quand le vent les abat.
Ils ont alors une odeur de térebenthine très-marquée et qui suffit pour
empester une maison ; leur couleur est jaune safran.
Je remarquai aussi dans ce village quelques jeunes gens portant des
cheveux longs tressés en petites nattes ; on me dit que c’étaient de
Bambaras, mais on ajouta qu’ils étaient Soninkés d’origine.