Le 4 février, nous passâmes entre deux collines après lesquelles nous
entrâmes dans des champs se succédant à de petits intervalles ; après
deux heures et demie de marche, nous traversions le village de
Namabougou. J’avais devancé mon escorte avec Fahmahra : je m’arrêtai
quelques instants au _bentang_[38]. Le chef du village s’y trouvait ;
c’était un vieillard entièrement blanchi par les années. Il s’éventait
avec une queue de bœuf, mais n’articulait que des mots sans suite et
incompréhensibles ; il était en enfance. Un peu au delà de ce village,
nous apercevions quelques collines vers la gauche, sur lesquelles
paissaient un troupeau de bœufs et un de chèvres. Quelque temps après
nous campâmes à Touroumpo pour déjeuner. C’est un petit village de cases
en paille au milieu duquel on avait réservé une belle place qui était
munie d’un bentang.
Nous allâmes nous placer au bord d’un marigot où il y avait beaucoup
d’eau. La population était mélangée de Diawandous et de Bambaras. Le
chef m’envoya une poule. Peu après Fahmahra reçut deux calebasses de
lait ; il m’en donna une : cela nous fit grand plaisir, car en voyage le
lait est la nourriture la plus saine, et certainement c’est au lait que
j’ai dû de ne pas succomber. Depuis Koundian j’en étais privé, le pays
n’ayant pas de bestiaux ; aussi nous lui fîmes honneur.
[Illustration : Tierno Ousman et ses masseurs.]
Les femmes vinrent aussi apporter du beurre à vendre pour de la
verroterie : je n’avais pas le temps de déballer mes paquets, mais j’en
eus assez pour les observer : c’étaient des Pouls Diawandous ; elles
étaient en général jolies, coquettes et peu farouches. Après avoir fait
boire les animaux et mangé au galop ce que nous avions apprêté, j’allais
repartir quand on me dit qu’on nous préparait à manger. Je ne voulus pas
priver mes hommes de ce surcroît de vivres ; j’attendis donc en me
promenant un peu à travers les roniers qui s’élevaient en grand nombre
et étaient chargés de fruits. Leur hauteur en ce lieu varie de 8 à 10
mètres. J’aperçus également, à mon grand étonnement, des perroquets gris
à queue rouge qui n’existent pas au Sénégal, mais qu’on trouve en grande
quantité depuis le Gabon jusqu’à Sierra Leone, et même jusque dans le
Rio Jéba.
A deux heures et demie nous reprîmes notre route pendant une heure à
l’Est, et nous arrivâmes à un très-grand village nommé Guémoukoura[39]
dont on me parlait depuis notre départ de Makadiambougou comme d’une
espèce de port de salut après lequel je devais voyager sans difficulté
et dans l’abondance. De loin je fus agréablement surpris de voir un
village dont les maisons bâties en terre étaient à terrasse (c’était le
premier de ce genre que nous rencontrions) et dont quelques habitations
semblaient avoir un étage.
En approchant, je vis que les murailles étaient à moitié ruinées, que
tout autour du village, au milieu des champs de coton et de tabac
qu’entourent les puits, il y avait beaucoup de cases en paille, mais en
somme c’était un grand village. Je devais y trouver un Tierno Ousman,
chef, Toucouleur nommé par El Hadj, et j’espérais bon gîte et bon
souper ; on va voir que je fus un peu désappointé.
J’avais cherché tout autour du village une place un peu propre pour
camper, et partout je n’avais trouvé que des immondices ; je m’arrêtai
enfin sous un arbre, et je me disposais à y camper quand on vint me dire
qu’on m’avait préparé deux cases en sécos ; je m’y rendis : elles
étaient à 600 mètres au Nord du village ; j’y étais à peine que Tierno
Ousman vint me présenter ses compliments. Il était orné d’un vaste
turban, tenait à la main un chapelet de musulman à gros grains et
marmottait des prières. Il était appuyé sur deux talibés qui semblaient
le soutenir. C’était un tout jeune homme ; son air de cagot me déplut
souverainement à première vue. Il s’assit tout d’abord fort à son aise
dans notre case, puis on commença à lui masser les jambes et le dos : si
son air m’avait déplu, en revanche ses manières musulmanes, grand genre,
avaient fortement impressionné Samba Yoro, mon interprète ordinaire,
qui, d’habitude très-timide en paroles, semblait paralysé. « C’est un
grand marabout ! » me disait-il. Après une telle déclaration, tirez le
rideau : tout est dit.
Ousman ne tarda pas à me dire qu’il voyait que je n’avais besoin de
rien, que j’avais des provisions, et autres phrases de mauvais augure
quant au souper qu’il nous réservait. Des Diulas qui nous avaient
accompagnés jusque-là devant nous quitter, Fahmahra m’avait conseillé de
demander un guide pour nous conduire à Diangounté. Je demandai donc si
on pourrait nous en donner un, et nous vendre un cheval dont le docteur
avait besoin. On me promit le tout. La nuit vint, on n’avait même pas
garni ma case de nattes pour me servir de lit ; j’en fis demander pour
les hommes et pour moi. Après une longue attente je les reçus et en même
temps mon souper composé d’une poule et de riz. Quant aux hommes, on ne
leur envoya rien ; heureusement que nos provisions n’étaient pas encore
épuisées. Je fis demander du mil pour les chevaux et les ânes ; après
deux heures j’en reçus quelques moules[40], et je m’endormis très-peu
satisfait du village et de son chef.
[Décoration]
[Note 31 : Sa superficie est d’environ trois mille lieues carrées
(lieues de 4000 mèt.).]
[Note 32 : Recevoir un individu, c’est le loger et surtout lui donner à
souper.]
[Note 33 : Le couscous et le riz sont les mets nationaux des Yoloffs ;
le mafé et le lack-lallo ceux des Bambaras et des Malinkés ; le sanglé
celui des Pouls et des Maures et d’une bonne partie des Soninkés.]
[Note 34 : Malgré de nombreuses expériences, il est peu de noirs qui
croient qu’une cartouche de munition suffise à chasser une balle au loin
avec force.]
[Note 35 : C’est, comme on le sait, le fruit du baobab.]
[Note 36 : Cette coiffure se retrouve au Gabon.]
[Note 37 : Diawandou, Peuhl d’origine, tisserand, la plupart du temps
n’exerçant pas son métier et remplissant les fonctions d’homme de
confiance ou premier domestique d’un chef. En général, ce sont des
mendiants de premier ordre.]
[Note 38 : Bentang de Mongo Park, Banancoro de Caillé, hangar destiné
aux palabres.]
[Note 39 : Guémou-Koura, le nouveau Guémou, pour le distinguer du Kemmou
(Guémou) de Mongo Park, ancienne résidence d’un roi du Kaarta (Daisé).]
[Note 40 : Moule, mesure d’environ quatre litres, variant un peu suivant
les localités, mais ne dépassant jamais deux litres et cinq litres comme
capacité extrême.]