4 février 1864.

Le 4 février, nous passâmes entre deux collines après lesquelles nous

entrâmes dans des champs se succédant à de petits intervalles ; après

deux heures et demie de marche, nous traversions le village de

Namabougou. J’avais devancé mon escorte avec Fahmahra : je m’arrêtai

quelques instants au _bentang_[38]. Le chef du village s’y trouvait ;

c’était un vieillard entièrement blanchi par les années. Il s’éventait

avec une queue de bœuf, mais n’articulait que des mots sans suite et

incompréhensibles ; il était en enfance. Un peu au delà de ce village,

nous apercevions quelques collines vers la gauche, sur lesquelles

paissaient un troupeau de bœufs et un de chèvres. Quelque temps après

nous campâmes à Touroumpo pour déjeuner. C’est un petit village de cases

en paille au milieu duquel on avait réservé une belle place qui était

munie d’un bentang.

Nous allâmes nous placer au bord d’un marigot où il y avait beaucoup

d’eau. La population était mélangée de Diawandous et de Bambaras. Le

chef m’envoya une poule. Peu après Fahmahra reçut deux calebasses de

lait ; il m’en donna une : cela nous fit grand plaisir, car en voyage le

lait est la nourriture la plus saine, et certainement c’est au lait que

j’ai dû de ne pas succomber. Depuis Koundian j’en étais privé, le pays

n’ayant pas de bestiaux ; aussi nous lui fîmes honneur.

[Illustration : Tierno Ousman et ses masseurs.]

Les femmes vinrent aussi apporter du beurre à vendre pour de la

verroterie : je n’avais pas le temps de déballer mes paquets, mais j’en

eus assez pour les observer : c’étaient des Pouls Diawandous ; elles

étaient en général jolies, coquettes et peu farouches. Après avoir fait

boire les animaux et mangé au galop ce que nous avions apprêté, j’allais

repartir quand on me dit qu’on nous préparait à manger. Je ne voulus pas

priver mes hommes de ce surcroît de vivres ; j’attendis donc en me

promenant un peu à travers les roniers qui s’élevaient en grand nombre

et étaient chargés de fruits. Leur hauteur en ce lieu varie de 8 à 10

mètres. J’aperçus également, à mon grand étonnement, des perroquets gris

à queue rouge qui n’existent pas au Sénégal, mais qu’on trouve en grande

quantité depuis le Gabon jusqu’à Sierra Leone, et même jusque dans le

Rio Jéba.

A deux heures et demie nous reprîmes notre route pendant une heure à

l’Est, et nous arrivâmes à un très-grand village nommé Guémoukoura[39]

dont on me parlait depuis notre départ de Makadiambougou comme d’une

espèce de port de salut après lequel je devais voyager sans difficulté

et dans l’abondance. De loin je fus agréablement surpris de voir un

village dont les maisons bâties en terre étaient à terrasse (c’était le

premier de ce genre que nous rencontrions) et dont quelques habitations

semblaient avoir un étage.

En approchant, je vis que les murailles étaient à moitié ruinées, que

tout autour du village, au milieu des champs de coton et de tabac

qu’entourent les puits, il y avait beaucoup de cases en paille, mais en

somme c’était un grand village. Je devais y trouver un Tierno Ousman,

chef, Toucouleur nommé par El Hadj, et j’espérais bon gîte et bon

souper ; on va voir que je fus un peu désappointé.

J’avais cherché tout autour du village une place un peu propre pour

camper, et partout je n’avais trouvé que des immondices ; je m’arrêtai

enfin sous un arbre, et je me disposais à y camper quand on vint me dire

qu’on m’avait préparé deux cases en sécos ; je m’y rendis : elles

étaient à 600 mètres au Nord du village ; j’y étais à peine que Tierno

Ousman vint me présenter ses compliments. Il était orné d’un vaste

turban, tenait à la main un chapelet de musulman à gros grains et

marmottait des prières. Il était appuyé sur deux talibés qui semblaient

le soutenir. C’était un tout jeune homme ; son air de cagot me déplut

souverainement à première vue. Il s’assit tout d’abord fort à son aise

dans notre case, puis on commença à lui masser les jambes et le dos : si

son air m’avait déplu, en revanche ses manières musulmanes, grand genre,

avaient fortement impressionné Samba Yoro, mon interprète ordinaire,

qui, d’habitude très-timide en paroles, semblait paralysé. « C’est un

grand marabout ! » me disait-il. Après une telle déclaration, tirez le

rideau : tout est dit.

Ousman ne tarda pas à me dire qu’il voyait que je n’avais besoin de

rien, que j’avais des provisions, et autres phrases de mauvais augure

quant au souper qu’il nous réservait. Des Diulas qui nous avaient

accompagnés jusque-là devant nous quitter, Fahmahra m’avait conseillé de

demander un guide pour nous conduire à Diangounté. Je demandai donc si

on pourrait nous en donner un, et nous vendre un cheval dont le docteur

avait besoin. On me promit le tout. La nuit vint, on n’avait même pas

garni ma case de nattes pour me servir de lit ; j’en fis demander pour

les hommes et pour moi. Après une longue attente je les reçus et en même

temps mon souper composé d’une poule et de riz. Quant aux hommes, on ne

leur envoya rien ; heureusement que nos provisions n’étaient pas encore

épuisées. Je fis demander du mil pour les chevaux et les ânes ; après

deux heures j’en reçus quelques moules[40], et je m’endormis très-peu

satisfait du village et de son chef.

[Décoration]

[Note 31 : Sa superficie est d’environ trois mille lieues carrées

(lieues de 4000 mèt.).]

[Note 32 : Recevoir un individu, c’est le loger et surtout lui donner à

souper.]

[Note 33 : Le couscous et le riz sont les mets nationaux des Yoloffs ;

le mafé et le lack-lallo ceux des Bambaras et des Malinkés ; le sanglé

celui des Pouls et des Maures et d’une bonne partie des Soninkés.]

[Note 34 : Malgré de nombreuses expériences, il est peu de noirs qui

croient qu’une cartouche de munition suffise à chasser une balle au loin

avec force.]

[Note 35 : C’est, comme on le sait, le fruit du baobab.]

[Note 36 : Cette coiffure se retrouve au Gabon.]

[Note 37 : Diawandou, Peuhl d’origine, tisserand, la plupart du temps

n’exerçant pas son métier et remplissant les fonctions d’homme de

confiance ou premier domestique d’un chef. En général, ce sont des

mendiants de premier ordre.]

[Note 38 : Bentang de Mongo Park, Banancoro de Caillé, hangar destiné

aux palabres.]

[Note 39 : Guémou-Koura, le nouveau Guémou, pour le distinguer du Kemmou

(Guémou) de Mongo Park, ancienne résidence d’un roi du Kaarta (Daisé).]

[Note 40 : Moule, mesure d’environ quatre litres, variant un peu suivant

les localités, mais ne dépassant jamais deux litres et cinq litres comme

capacité extrême.]

Voyage dans le Soudan occidental (Sénégambie-Niger) · 第 48 / 368 题