Moins de quatre heures de route nous conduisirent à Guettala, chef-lieu
du pays. C’était un village en paille, de récente construction, à côté
duquel nous apercevions les ruines de l’ancien tata en terre, détruit
depuis environ trois ans. Les habitants paraissaient très-soumis à El
Hadj, et peut-être parce qu’ils savaient être en présence des talibés,
ils s’en faisaient gloire et me disaient qu’ils étaient heureux, qu’on
ne les pillait plus, que le pays était tranquille, que tout le monde
travaillait parce que le marabout (El Hadj) l’avait ordonné. Le chef de
ce village était Ouoïo, qui commandait à tout le Bagué. C’était un
Bambara Kagorota, ou Kagoronké, ou simplement un Kagoro. Il avait trois
fils : l’un d’eux, âgé d’environ cinquante-cinq ans, vint me voir et
m’apporta un cabri et vingt-cinq œufs frais. Puis, le soir, mes hommes
furent amplement pourvus de calebasses d’une nourriture qu’ils avaient
baptisée du nom de _nouroucouti_, mot voulant dire, suivant eux, qu’il
s’y trouvait de tout. Deux paniers de mil furent apportés pour les
animaux.
L’accueil du village fut cordial ; sur le premier moment, la curiosité
l’emportant, nous fûmes entourés de tout ce que le village renfermait de
femmes et d’enfants, et, quelque fatigante que fût cette curiosité, je
ne m’en plaignais pas trop et je n’y apportais obstacle qu’autant que le
voulait la sécurité de nos bagages. J’eus là l’occasion de faire
quelques remarques. La première, c’est que tous les gens parlaient le
bambara et le soninké, ce qui tient au mélange de ces deux races, qui
forme la base de la population aussi bien dans le Kaarta que dans le
Ségou et jusqu’aux montagnes de Kong. Dans tout ce vaste pays, ce sont
elles qui peuplent tous les villages, tantôt séparées, tantôt mélangées,
parlant tantôt une langue, tantôt l’autre, quelquefois les deux, et le
seul mélange notable qu’elles aient en dehors est avec la race Peuhl,
qu’on rencontre dans toute l’Afrique depuis l’Égypte jusqu’à l’Océan.
[Illustration : Le baobab de Kouroundingkoto.]
A Guettala j’aperçus pour la première fois depuis Koundian une autre
coiffure que celle des Malinkés. Je parle de la coiffure des femmes, les
hommes ayant tous la tête rasée depuis la conquête du pays par El Hadj.
La coiffure des Malinkés, des Soninkés, des Khassonkés, et d’une partie
des Bambaras, a pour trait distinctif un casque formé des cheveux
relevés sur le sommet de la tête et nattés par-dessus des chiffons ;
quelques différences dans la hauteur du casque, la manière de le
terminer en arrière, d’arranger les cheveux des côtés sont les seules
variantes[36]. Mais ici je trouvai une coiffure bien plus jolie et plus
originale qui rappelait beaucoup la coiffure si coquette des Yoloffs.
Ici, comme à Saint-Louis, les cheveux étaient enroulés en mille petites
tresses tortillées qui tombaient tout autour de la tête.
Malheureusement, si l’effet était joli, la propreté n’y gagnait pas ;
ces tresses sont faites en miellant les cheveux ; on les graisse ensuite
avec du beurre rance et de la poudre de charbon pour les noircir ; on se
figure ce que cela peut devenir, avec la chaleur, la transpiration et la
poussière, au bout de quelques jours. Car de pareilles coiffures ne se
font guère qu’une fois tous les quinze jours au plus, et elles demandent
souvent deux et trois jours de travail.
Les habitants, à la vue de mes bagages, vinrent me solliciter pour que
je leur vendisse quelque chose ; mais je refusai, car outre que je
n’eusse pu vendre que contre du mil dont je n’avais pas besoin et qui
est l’objet d’échange ou, si on veut, la monnaie du pays, je ne voulais
pas défaire mes ballots. Je me contentai donc de donner quelques charges
de poudre et quelques coudées de coton blanc, étoffe très-estimée,
surtout des talibés, qui, sur les bords du Sénégal, avaient pris
l’habitude de s’en vêtir et la préfèrent aux solides étoffes du pays.