2 février 1864.

Moins de quatre heures de route nous conduisirent à Guettala, chef-lieu

du pays. C’était un village en paille, de récente construction, à côté

duquel nous apercevions les ruines de l’ancien tata en terre, détruit

depuis environ trois ans. Les habitants paraissaient très-soumis à El

Hadj, et peut-être parce qu’ils savaient être en présence des talibés,

ils s’en faisaient gloire et me disaient qu’ils étaient heureux, qu’on

ne les pillait plus, que le pays était tranquille, que tout le monde

travaillait parce que le marabout (El Hadj) l’avait ordonné. Le chef de

ce village était Ouoïo, qui commandait à tout le Bagué. C’était un

Bambara Kagorota, ou Kagoronké, ou simplement un Kagoro. Il avait trois

fils : l’un d’eux, âgé d’environ cinquante-cinq ans, vint me voir et

m’apporta un cabri et vingt-cinq œufs frais. Puis, le soir, mes hommes

furent amplement pourvus de calebasses d’une nourriture qu’ils avaient

baptisée du nom de _nouroucouti_, mot voulant dire, suivant eux, qu’il

s’y trouvait de tout. Deux paniers de mil furent apportés pour les

animaux.

L’accueil du village fut cordial ; sur le premier moment, la curiosité

l’emportant, nous fûmes entourés de tout ce que le village renfermait de

femmes et d’enfants, et, quelque fatigante que fût cette curiosité, je

ne m’en plaignais pas trop et je n’y apportais obstacle qu’autant que le

voulait la sécurité de nos bagages. J’eus là l’occasion de faire

quelques remarques. La première, c’est que tous les gens parlaient le

bambara et le soninké, ce qui tient au mélange de ces deux races, qui

forme la base de la population aussi bien dans le Kaarta que dans le

Ségou et jusqu’aux montagnes de Kong. Dans tout ce vaste pays, ce sont

elles qui peuplent tous les villages, tantôt séparées, tantôt mélangées,

parlant tantôt une langue, tantôt l’autre, quelquefois les deux, et le

seul mélange notable qu’elles aient en dehors est avec la race Peuhl,

qu’on rencontre dans toute l’Afrique depuis l’Égypte jusqu’à l’Océan.

[Illustration : Le baobab de Kouroundingkoto.]

A Guettala j’aperçus pour la première fois depuis Koundian une autre

coiffure que celle des Malinkés. Je parle de la coiffure des femmes, les

hommes ayant tous la tête rasée depuis la conquête du pays par El Hadj.

La coiffure des Malinkés, des Soninkés, des Khassonkés, et d’une partie

des Bambaras, a pour trait distinctif un casque formé des cheveux

relevés sur le sommet de la tête et nattés par-dessus des chiffons ;

quelques différences dans la hauteur du casque, la manière de le

terminer en arrière, d’arranger les cheveux des côtés sont les seules

variantes[36]. Mais ici je trouvai une coiffure bien plus jolie et plus

originale qui rappelait beaucoup la coiffure si coquette des Yoloffs.

Ici, comme à Saint-Louis, les cheveux étaient enroulés en mille petites

tresses tortillées qui tombaient tout autour de la tête.

Malheureusement, si l’effet était joli, la propreté n’y gagnait pas ;

ces tresses sont faites en miellant les cheveux ; on les graisse ensuite

avec du beurre rance et de la poudre de charbon pour les noircir ; on se

figure ce que cela peut devenir, avec la chaleur, la transpiration et la

poussière, au bout de quelques jours. Car de pareilles coiffures ne se

font guère qu’une fois tous les quinze jours au plus, et elles demandent

souvent deux et trois jours de travail.

Les habitants, à la vue de mes bagages, vinrent me solliciter pour que

je leur vendisse quelque chose ; mais je refusai, car outre que je

n’eusse pu vendre que contre du mil dont je n’avais pas besoin et qui

est l’objet d’échange ou, si on veut, la monnaie du pays, je ne voulais

pas défaire mes ballots. Je me contentai donc de donner quelques charges

de poudre et quelques coudées de coton blanc, étoffe très-estimée,

surtout des talibés, qui, sur les bords du Sénégal, avaient pris

l’habitude de s’en vêtir et la préfèrent aux solides étoffes du pays.

Voyage dans le Soudan occidental (Sénégambie-Niger) · 第 46 / 368 题