CHAPITRE V.

Entrée dans le Kaarta. — Ses limites. — Quelques réflexions sur ce pays.

— Latitude du passage du Bakhoy. — Maréna. — Kouroundingkoto-Guettala. —

Population du Bagué. — Dindanco. — Rencontre de Diulas. — Origine du sel

de Tichit. — Entrée dans le Kaarta-Biné. — Bambara-Mountan. —

Namabougou. — Touroumpo. — Guémoukoura. — Séjour à Guémoukoura.

1er février 1864.

Le Kaarta dans lequel j’entrais est un vaste pays[31], limité au Nord

par le désert, à l’Est par le Bakhounou, à l’Ouest par le Diafounou et

le Diombokho, et au Sud et S. E. par le Bakhoy, le Foula-Dougou et le

Diangounté.

Avant mon voyage, deux Européens seulement l’avaient visité : Mongo

Park, en 1796, sous le règne de Daisé Coro Massassi, et Raffenel en

1845, sous le règne de Kandia.

Il suffit de lire les relations de ces deux voyageurs pour se convaincre

de la faiblesse du Kaarta en tant qu’État ; c’était pour ses voisins

noirs un ennemi redoutable, mais il était évident que, en proie aux

dissensions intestines, constamment en guerre avec le Ségou, il ne

pourrait apporter aucune résistance sérieuse à une armée bien organisée.

Au reste, ce n’est pas ici le moment de traiter cette question, que je

n’ai pu étudier que par la suite, et je reprends mon récit au moment de

franchir le Bakhoy no 2, par 13° 40′ 55″ latitude Nord.

Aussitôt cette rivière traversée, j’entrai dans la province de Bagué,

dont le chef-lieu est Guettala. — Pour y parvenir je dus passer par deux

villages, Maréna et Kouroundingkoto. Le premier, auquel je parvins après

trois heures et demie de marche, dans un pays aride et accidenté et par

une route très-sinueuse, était petit et sale ; ses cases étaient réunies

par groupes assez misérables, on n’y trouvait que peu de poules et

quelques chèvres. Le marigot que l’on passe avant d’arriver au village

offrant une irrigation naturelle, ce village a des cultures

privilégiées ; la plaine dans laquelle il se trouve est élevée de deux à

trois mètres au-dessus de l’étage inférieur qu’on trouve de l’autre côté

du marigot et qui doit être inondé à l’hivernage. A l’époque où je

passai, elle était couverte d’une belle herbe. Malheureusement aucun

bœuf n’apparaissait au milieu de ce tapis de verdure.

On nous y reçut bien, mais il était évident que Fahmahra, notre guide,

perdait de son autorité, et que nous devions plus à notre titre

d’ambassadeur accrédité auprès d’El Hadj qu’à toute autre cause. Ce

territoire, du reste, ne dépendait plus de Koundian, mais bien de

Farabougou, autre forteresse d’El Hadj.

On nous construisit des huttes en sécos, et le chef vint nous apporter

une poule et un peu de riz pour notre souper. Je ne pus rien me procurer

pour les hommes. Il était évident que ce village était pauvre ; aussi,

après avoir mis mes notes au courant, le lundi 1er février 1864, je

partis à une heure pour aller camper à Kouroundingkoto.

Notre route longea des montagnes peu élevées, que nous laissions à

droite. Nous trouvions un pays plat, coupé de marigots, et dont les

plaines présentaient des cultures de coton. Nous étions enfin sortis des

pays de montagnes pour entrer dans les plaines du Kaarta.

Kouroundingkoto est un petit village de cases en paille, situé au pied

d’une montagne d’environ 60 mètres de haut. Il est assez propre ; au

moment où nous arrivions, il présentait un aspect animé : de nombreux

métiers de tisserands grinçaient en plein air, un beau soleil animait la

scène, le village était assez gai. Un nombre considérable de femmes et

d’enfants se rassemblaient autour de nous. Nous allâmes à l’extrémité du

village camper sous un gourbi destiné aux palabres. Le chef du village

était absent ; son frère Séma vint me saluer et me donner un cabri,

s’excusant de faire aussi peu pour un homme qui allait chez El Hadj.

Dans la soirée, il pourvut à tous nos besoins et largement à ceux de nos

animaux porteurs, qui en avaient grand besoin. Un marabout du village

vint me trouver et me dit « que, placé dans ce village par El Hadj, il

fallait qu’il me _reçût_[32], et que n’ayant pas de fortune il ne

pouvait me donner qu’un cabri. » Cet animal était tout jeune ; nous

l’emmenâmes, et il fut bien longtemps notre compagnon de route ; nous

l’avions baptisé du nom du village où il avait vu le jour. Il faisait

dans tous les villages où nous séjournions le désespoir des matrones par

son impudence à voler le couscous sous leur nez. Pris en flagrant délit

il recevait une tape, mais alors il ne plaisantait plus et se

précipitait à coups de cornes sur ses adversaires, au grand bonheur de

mes laptots, qui l’avaient pris en affection. Le jour de sa mort fut un

jour de deuil pour eux ; ils s’étaient fait une superstition et disaient

que tant que cet animal serait avec nous, nous ne souffririons jamais de

la faim.

On me donna encore à Kouroundingkoto un coq, du riz, et le soir un peu

de lait et une poule. Mes hommes reçurent quatorze calebasses de

nourriture du pays[33], enfin, nous fûmes dans l’abondance et nous pûmes

nous refaire des fatigues des jours précédents. Ces fatigues avaient été

si grandes qu’un de nos chevaux, celui du docteur, n’avait pas pu

suivre. Je l’avais abattu l’avant-veille de mon arrivée au Bakhoy, et

depuis ce temps le docteur allait à âne. Mon cheval étant très-blessé,

je montais le dernier de nos chevaux, celui de 36 francs, vaillante

petite bête, mais très-maigre, et que mes laptots avaient surnommée

Farabanco, en souvenir d’un de leurs camarades d’une maigreur

proverbiale. Nos bœufs ne marchaient qu’avec peine et nous

occasionnaient des retards. Comme on le voit, il était grand temps de

prendre un peu de repos, et je me décidai à faire de petites marches.

La montagne à laquelle est adossé le village de Kouroundingkoto l’abrite

à l’Est, et telle est du reste la position de presque tous les villages

dans ces pays : il est à croire que c’est pour s’abriter de la chaleur

et de la poussière des vents d’Est que les noirs l’ont adopté. Composée

de blocs de granit entassés et de différentes roches noires dont

quelques-unes ont des dimensions colossales, cette montagne a la forme

sensiblement régulière d’un mamelon aux pentes très-roides. Sa crête, du

côté où nous la voyions, offre une particularité. Cinq baobabs espacés

presque également la couronnaient, et celui du milieu, situé sur le

sommet même de la montagne, était d’une dimension et d’une forme très-

remarquable.

Un grand nombre d’arbres avaient trouvé entre les roches l’aliment

nécessaire à leur vie, et deux d’entre eux étaient d’une très-grande

dimension.

De l’endroit où nous étions, il y avait bien 500 mètres jusqu’au grand

baobab du milieu. Je dis en plaisantant à Fahmahra que s’il voulait,

nous pourrions tirer à la cible. Depuis quelques jours il m’affirmait

que les noirs tiraient mieux que les blancs, et le fait est qu’avec

leurs mauvais fusils de traite, leurs balles de fer mal forgées, et leur

poudre charbonneuse, j’en ai vu quelques-uns d’une adresse prodigieuse à

petite distance.

Il accepta le défi et je lui proposai de tirer sur le baobab. Il se mit

alors à rire, et me dit : « Tire le premier. » Je pris la carabine de

Mamboye, je m’assurai qu’on n’avait mis qu’une cartouche[34], j’épaulai

et le coup partit. Non-seulement on entendit la balle frapper l’arbre,

mais un hasard heureux fit qu’elle coupa un des pains de singe[35] qui

dégringola sur les roches. Peu s’en fallut qu’on ne criât au miracle.

Fahmahra n’en revenait pas. Il ne voulut même pas essayer de tirer, et

cette histoire me suivit jusqu’à Ségou et m’y fit grand bien dans

l’esprit des noirs.

Je ne quittai pas Kouroundingkoto sans prendre un croquis de mon baobab,

qui, le soir, dessinant sa noire silhouette sur le ciel éclairé par les

rayons de la lune qui se levait, était d’un aspect fantastique.

Puis, voulant remercier du bon accueil qu’on nous avait fait, je fis

cadeau de quelques charges de poudre et de quatre à cinq coudées de

coton blanc.

Ce village nous présenta encore le spectacle d’un nègre blanc ou

albinos. C’était un enfant de sept à huit ans, très-bien constitué, dont

les cheveux étaient presque blancs, mais dont les yeux n’étaient pas

rouges. Son corps était d’un jaune mat très-clair, mais il était

repoussant d’aspect ; les traits de sa figure, qui étaient ceux du

nègre, s’alliaient on ne peut plus mal avec cette couleur blanche

maladive. Il avait un air craintif et malheureux, des rides précoces et

le grain de sa peau très-grossier augmentaient encore sa laideur. Depuis

j’ai eu souvent l’occasion de voir des albinos les uns entièrement

blancs, d’autres mouchetés de blanc et de noir, et j’ai toujours fait

les mêmes remarques quant à leur peau et à l’expression de leur

physionomie. Si on ajoute à cela qu’ils sont généralement brûlés par des

coups de soleil qui les marbrent de rouge et font écailler leur peau, on

avouera que leur vue est loin d’être agréable.

Voyage dans le Soudan occidental (Sénégambie-Niger) · 第 45 / 368 题