31 janvier 1864.

Le lendemain nous étions au bord du Bakhoy no 2, second affluent du

Sénégal qui se jette dans le premier à Fangalla, au pays malinké de

Féléba. Dans toute cette route nous n’avions rencontré qu’une petite

caravane portant du sel et allant chercher de l’or à Bouré, et une que

nous croisâmes à Seppo, qui conduisait des bœufs et qui allait échanger

ses bestiaux contre des esclaves. Tous parurent enchantés de me voir ;

l’un des Diulas, pour me montrer sa joie, voulait m’embrasser ; sans

doute il avait vu des blancs faire cela, car ce n’est pas dans les

habitudes des noirs, et j’eus bien de la peine à m’en défendre.

A l’endroit où je traversai le Bakhoy, il recevait de l’Est un

affluent ; je crus avoir trouvé la solution d’un problème géographique

et avoir un troisième affluent du Sénégal. Mais quand je questionnai les

gens qui nous accompagnaient, ils me dirent que cette rivière sortait du

Niger ; c’était évidemment une erreur. Je demandai le nom de ce cours

d’eau qu’on me dit s’appeler le Ba-Oulé. C’était bien, en effet, le nom

donné par tous les renseignements ; mais d’où sortait-il ? Enfin, après

mille questions, je finis, à Marena, le soir, par m’entendre dire que ce

n’était qu’une branche du Bakhoy qui formait une petite île, et de fait,

comme le courant y est rapide, qu’on y trouve des bancs de sable, des

roches roulées, il est hors de doute que c’est un cours d’eau. S’il

venait plus de l’Est que le Bakhoy et parallèlement à lui, on le

traverserait en allant de Bangassi au Niger, et, bien au contraire, tous

les renseignements s’accordent à dire qu’il n’y a là qu’un marigot qui

tombe dans le Niger et qui sans doute a fait supposer que ces deux cours

d’eau le rejoignaient.

Je crois donc devoir indiquer comme positif que ce ruisseau n’est qu’une

branche du Bakhoy no 2.

Nous trouvâmes environ 0m,70 d’eau dans cette rivière, dont le cours

était très-rapide ; on put donc la passer sans difficulté, et nous

campâmes de l’autre côté. Notre premier soin fut de nous baigner. Tous,

nous en avions grand besoin, depuis le temps que nous n’avions pas

trouvé d’eau courante et après des marches sous des températures très-

élevées et au milieu d’une poussière épaisse.

A midi, je pris la hauteur du soleil et je déduisis pour latitude du

passage et du confluent du Ba-Oulé 13° 40′ 55″. Cela fait, rien ne nous

retenait plus et nous entrâmes dans le Kaarta, que le Bakhoy sépare du

Foula-Dougou.

Tout en cheminant j’avais fait la connaissance de la bande de Diulas qui

nous servait de guides ; la faire connaître ici ne sera pas inutile :

c’étaient des Sarracolets ou Soninkés du Kaarta. L’un d’eux était parti

de son pays, Guémoukoura, depuis cinq ans. Il en était sorti pauvre, il

y revenait avec une certaine fortune. Cependant ses vêtements étaient

des plus simples, assez misérables même. Mais il ramenait cinq captifs,

une femme et un enfant.

[Illustration : Ruines de Mambiri.]

Il s’était d’abord rendu avec du sel au pays de Bouré, où il l’avait

échangé contre de l’or. De là, passant par Timbo, il s’était rendu à

Sierra Leone, où il avait travaillé longtemps à la culture des

arachides ; alors possesseur d’une petite fortune il s’était mis en

marche, achetant d’abord une esclave dont il avait fait sa femme et qui

lui avait donné un enfant, ce qui l’élevait au rang de femme libre. Un

fort captif portait l’enfant, et trois autres jeunes filles, écloppées

par la longue route qu’elles venaient de faire, atteintes par les vers

de Guinée, les jambes enflées, suivaient, s’aidant d’un bâton. Outre

cela, un malheureux enfant de trois à quatre ans, aux membres maigres,

courait entre les jambes des chevaux, faisant des marches de cinq et six

lieues ; le docteur avait pris cet enfant en amitié et souvent il le

mettait devant lui à cheval ; quant aux malheureuses captives dont j’ai

parlé, à mesure que nos ânes se déchargeaient par suite de la grande

consommation de vivres que je faisais, nourrissant presque tout le

monde, je faisais placer dessus d’abord les bagages qu’elles portaient,

puis enfin les femmes elles-mêmes, car quelque endurci que je fusse je

ne pouvais voir ces malheureuses au moment du départ, les membres

engourdis, ne pouvant plus se lever ; alors leur maître arrivait, les

frappait, et quelquefois une larme coulait silencieusement le long de

leurs joues. Sans doute elles pensaient au lieu de leur naissance, à la

case de leur mère, et lentement, péniblement elles reprenaient le

chemin.

[Illustration : Une halte dans le Foula-Dougou.]

Si l’on ajoute à cela que c’est à peine si tout ce monde avait de quoi

se nourrir, que l’eau fut rare pendant les trois jours de route que nous

fîmes entre Kita et le Bakhoy, on comprendra la souffrance de ces

troupeaux d’êtres humains qu’on mène de marché en marché sur toute la

terre d’Afrique, au nom des usages de la barbarie ou de l’islamisme.

En dehors de cette bande d’esclaves, nous avions le spectacle hideux des

captifs enchaînés deux par deux. Le maître de cette autre bande était un

Toucouleur des bords du Sénégal, d’un village du marigot de Douai, grand

hâbleur s’il en fut jamais ; porteur d’un immense turban, d’un grand

sabre à fourreau de cuivre, il était chargé par Abibou[30], chef de

Dinguiray (Fouta-Djallon), de porter à son frère Ahmadou deux colis

renfermant des burnous, de la soie et différents cadeaux. Les esclaves

enchaînés deux par deux en étaient porteurs, et outre leurs colis ils

étaient chacun chargés de deux fusils.

Ils étaient Malinkés ou Diallonkés. J’ignorais à cette époque

l’existence d’une race Diallonké, et ce n’est que par la suite que cette

idée me vint, en me rappelant leur embarras à parler le malinké et

quelques autres particularités. Quant au type, il est sensiblement le

même.

Un bâton de 0m,30 de diamètre, percé d’un trou à chaque extrémité, les

joignait l’un à l’autre ; chacun des trous aboutissait à un collier,

tressé en cuir de bœuf, autour du cou d’un des captifs, à la façon des

_erseaux_ de la marine. Comme ils n’avaient aucun couteau, il leur était

impossible de se débarrasser de cette entrave qui les réduisait à la

condition la plus misérable. Ainsi, quand il fallait passer un endroit

dangereux, franchir un ruisseau sur un arbre, un gué sur des roches,

qu’on se figure leur position, et je ne parle pas des mille nécessités

de la vie dans lesquelles à coup sûr il est pénible de se voir enchaîné

à quelqu’un. L’autre bande avait le même genre d’attache, mais avec un

petit adoucissement. Au lieu d’un bâton, c’était une grosse corde

flexible en cuir qui les réunissait. Au moins ils n’étaient pas

contraints à garder leur distance sous peine de s’étrangler.

En dehors de leurs fardeaux, ils portaient jusqu’à deux et trois fusils,

quand il plaisait à leur seigneur et maître de leur confier le sien et,

lorsque nous fîmes cette route ensemble, ils portèrent à tour de rôle un

seau en toile que je leur prêtais et qu’ils remplissaient d’eau.

[Illustration : Un convoi de captifs.]

Leur costume défie toute description. Au départ, ils avaient eu un

boubou et un pantalon (Toubé), mais l’usure et les épines de la route

avaient transformé tout cela. L’étoffe n’avait jamais brillé par la

finesse ; elle avait dû être blanche, mais l’usage et l’absence

d’ablutions l’avaient transformée en couleur isabelle foncée ; on peut

dire qu’elle était en charpie et que leur pantalon ne tenait que par la

corde qui leur ceignait les reins. Si jamais un chiffonnier avait la

fantaisie de suspendre les chiffons qu’il ramasse à une corde et de s’en

entourer comme d’une ceinture, l’effet serait le même.

L’arrivée dans le Kaarta fut un grand soulagement pour ces malheureux ;

pour les uns, c’était la fin de leurs misères ; ils allaient enfin

entrer dans la vie sédentaire comme esclaves, et c’était peut-être leur

condition première ; pour les autres, c’était un adoucissement, car ils

devaient dorénavant aller de village en village comme nous mêmes, et du

moins ils allaient avoir à boire et à manger.

[Décoration]

[Note 28 : En relisant dans le texte anglais la narration du deuxième

voyage de Mongo Park, je crois qu’il fait mention de cette montagne,

qu’il n’a fait qu’apercevoir et qu’il désigne sous le nom de Sankarée.]

[Note 29 : Mongo Park place cette ville par 14° 0′ de lat. N., c’est-à-

dire près de 48 milles plus au N. que ma carte ; ce qui est une erreur

évidente, qu’on ne retrouve que dans ses latitudes obtenues par une

méthode qu’il désigne sous le nom de Back-Observations.]

[Note 30 : Abibou est le troisième fils d’El Hadj Omar.]

Voyage dans le Soudan occidental (Sénégambie-Niger) · 第 44 / 368 题