Le 9 janvier, Diango à cheval venait m’accompagner à petite distance, et
en me quittant me remettait en signe d’amitié une petite boucle d’or
d’environ douze grammes (36 francs). Je lui donnai en ce moment et de
bon cœur une calotte de velours brodé en soie et m’éloignai heureux
d’être débarrassé de tous ces mendiants et d’être enfin en route.
Diango m’avait assuré avoir reçu des nouvelles d’El Hadj depuis quelques
jours : il disait que je le trouverais à Ségou. Je voyais ma mission
presque accomplie et je croyais alors avoir franchi les plus grandes
difficultés de la route.
[Illustration : Montagnes de Bafing, vue prise de Firia.]
En quittant Koundian, nous remontâmes au Nord, pour aller rejoindre le
Sénégal ou Bafing que nous devions traverser en cet endroit (la route
directe, à l’Est, offrant des difficultés impraticables à des animaux
chargés et même à des cavaliers à cause des montagnes qui la
sillonnent) ; nous vînmes ainsi, le soir, rejoindre le fleuve en face
d’une île, Médina Gongou[25], où se trouve le village de Médina. Au-
dessous était une chute d’eau de quelque importance et au-dessus un
barrage. Cela ne fit que confirmer ce qu’on m’avait dit de
l’innavigabilité complète du Sénégal dans tout son cours, fait qui
m’avait décidé à abandonner mon canot à Oualiha.
Mon guide, avec lequel nous allons faire connaissance, m’offrait de
coucher au village et de commencer le transbordement des bagages et des
animaux le lendemain matin. Ce transbordement était, en effet, assez
difficile ; il fallait l’effectuer au moyen de deux pirogues grossières,
en n’ayant, pour les faire avancer, que des pagayes du pays qui se
composaient d’un manche de bambou, sur lequel cinq à six petits morceaux
de bambous sont fixés en travers au moyen d’une corde et figurent tant
bien que mal une pelle. Quelquefois, c’était un morceau de calebasse qui
est ainsi fixé. Deux pirogues servaient à faire ce transport ; elles
étaient placées de chaque côté de l’île. Je déclarai aussitôt que
j’entendais coucher de l’autre côté du fleuve le soir même, et on se mit
à l’œuvre. Mes hommes se partagèrent en deux compagnies : pendant que
les uns passaient avec une pirogue jusqu’à l’île, les autres portaient à
bras les bagages au deuxième embarcadère, puis, de là, traversaient la
deuxième branche. Le soir, à sept heures, j’avais franchi le Sénégal, et
telle était la fatigue que j’avais éprouvée à Koundian, par suite des
obsessions continuelles, que, dès ce moment, je pris la décision de ne
jamais camper à l’intérieur d’un village.
Du reste, pour qui connaît les villages des noirs, j’y gagnais un temps
considérable. Que ce soient des villages en terre ou en paille,
fortifiés ou entourés d’une simple palissade, ou, moins encore, d’une
haie d’épines, la construction du village est sensiblement la même. Une
porte étroite y donne accès ; il faut décharger là, puis porter à bras
les charges au logement qui est assigné souvent fort loin, et où vous
êtes quelquefois fort mal ; il faut alors se séparer, aller les uns à
droite, les autres à gauche ; à l’arrivée et au départ, on perd beaucoup
de temps. De plus, ces intérieurs de maisons sont sales : dans les cases
la chaleur est malsaine, en plein air la fumée des cuisines vous
étouffe. Au lieu de subir tous ces inconvénients, je préférais camper à
la belle étoile. Lorsque j’approchais d’un village, j’allais reconnaître
un bel arbre autour duquel on déposait les bagages. Ceux qui connaissent
les benténiers, ou fromagers, comprendront pourquoi je choisissais cet
arbre de préférence. Ses racines gigantesques, semblables à des
cloisons, laissent entre elles des espèces de magasins où nous pouvions
serrer nos menus bagages à l’abri du vol ; un homme se couchait en
travers et l’on dormait tranquille à la lueur d’un beau feu. D’ailleurs,
la vie des émotions violentes était passée. Depuis Koundian, nous étions
dans un pays où régnait une autorité régulière ou à peu près telle. Nous
y étions sous la protection de cette autorité : que pouvions-nous
craindre ? Ce n’était plus le temps où, entre Gouïna et Bafoulabé, les
bêtes féroces venaient nous inquiéter presque journellement et où nous
allions sans savoir ce qui était devant nous.
Le 10 janvier, je commençai ma marche vers l’Est, à travers un pays
désert ; chaque pas que je faisais m’indiquait une ruine : des vestiges
de tata, de vieux monceaux de pilons, quelques crânes blanchis au
soleil, voilà ce qui restait. On me disait bien que les habitants
avaient rétabli leur village de l’autre côté, sur la rive gauche du
fleuve ; et, en effet, j’aperçus quelques colonnes de fumée, j’entrevis
sur les flancs de la montagne qui borde cette rive quelques toits de
cases. Peut-être un centième de la population de ces pays a-t-elle
survécu à la conquête, au massacre, à la terrible famine de 1858[26] et
aux mille autres maux qui sévissent sur les populations noires, plus
vigoureusement que sur les autres, à cause de leur imprévoyance.
Nous traversâmes ainsi le pays du Bafing, situé sur les deux rives du
fleuve. Nous longeâmes le fleuve quelque temps encore, puis nous le
quittâmes pour nous diriger à l’Est, à l’endroit où ses bords font une
pointe vers le Sud jusqu’au Fouta-Djallon où sont situées ses sources.
[Illustration : Niantanso.]
Nous étions, alors, dans une plaine couverte de hautes herbes vertes
unies comme un beau gazon ; au Sud disparaissait, après quelques
sinuosités, la haute chaîne qui, depuis Koundian, règne le long de la
rive gauche, jusque sans doute dans les montagnes du Fouta-Djallon. Un
peu plus sur la gauche, une chaîne parallèle, mais moins haute, bordait
la rive droite et faisait un vaste circuit autour de nous.
Des troupeaux d’antilopes bondissaient dans la plaine, allant chercher
un refuge dans les escarpements des roches, et c’est à peine si, au
milieu des hautes herbes où nous passions, une ondulation des tiges
indiquait notre présence. Nous cheminions en file. Devant était un homme
à pied que je suivais, puis les bagages, les mules en tête, les ânes en
file, un homme, généralement c’était Samba Yoro, à l’arrière-garde, nos
bœufs sur les flancs et le docteur allant de la tête à la queue de la
colonne. Tel était l’ordre ; Fahmahra, notre guide officiel, fermait la
marche. Nous ne tardâmes pas à quitter le Bafing, qui n’est qu’une bande
de pays sur le bord du fleuve, et nous entrâmes dans le Gangaran, pays
un peu plus peuplé. C’est toujours la race malinké qui l’habite et nous
retrouvâmes ce même costume, boubou[27] jaune, pantalon jaune, bonnet
jaune, quelquefois blanc. Cette couleur jaune s’obtient au moyen d’un
arbre nommé rat ou rhat, dont le bois est jaune. On emploie pour la
teinture les racines et les feuilles ; le bois se brûle pour les usages
domestiques, et les cendres, légèrement alcalines, sont employées pour
avoir par lavage un mordant pour la teinture bleue de l’indigo. Les
villages de Malinkés sont régulièrement entourés de champs de coton à
demi récoltés. Cette culture est en grande vogue par suite de la
nécessité de se suffire, car n’ayant que peu ou point de communication
avec les comptoirs européens, les Malinkés ne peuvent se procurer
d’étoffes et doivent se contenter des ressources du pays.