9 janvier 1864.

Le 9 janvier, Diango à cheval venait m’accompagner à petite distance, et

en me quittant me remettait en signe d’amitié une petite boucle d’or

d’environ douze grammes (36 francs). Je lui donnai en ce moment et de

bon cœur une calotte de velours brodé en soie et m’éloignai heureux

d’être débarrassé de tous ces mendiants et d’être enfin en route.

Diango m’avait assuré avoir reçu des nouvelles d’El Hadj depuis quelques

jours : il disait que je le trouverais à Ségou. Je voyais ma mission

presque accomplie et je croyais alors avoir franchi les plus grandes

difficultés de la route.

[Illustration : Montagnes de Bafing, vue prise de Firia.]

En quittant Koundian, nous remontâmes au Nord, pour aller rejoindre le

Sénégal ou Bafing que nous devions traverser en cet endroit (la route

directe, à l’Est, offrant des difficultés impraticables à des animaux

chargés et même à des cavaliers à cause des montagnes qui la

sillonnent) ; nous vînmes ainsi, le soir, rejoindre le fleuve en face

d’une île, Médina Gongou[25], où se trouve le village de Médina. Au-

dessous était une chute d’eau de quelque importance et au-dessus un

barrage. Cela ne fit que confirmer ce qu’on m’avait dit de

l’innavigabilité complète du Sénégal dans tout son cours, fait qui

m’avait décidé à abandonner mon canot à Oualiha.

Mon guide, avec lequel nous allons faire connaissance, m’offrait de

coucher au village et de commencer le transbordement des bagages et des

animaux le lendemain matin. Ce transbordement était, en effet, assez

difficile ; il fallait l’effectuer au moyen de deux pirogues grossières,

en n’ayant, pour les faire avancer, que des pagayes du pays qui se

composaient d’un manche de bambou, sur lequel cinq à six petits morceaux

de bambous sont fixés en travers au moyen d’une corde et figurent tant

bien que mal une pelle. Quelquefois, c’était un morceau de calebasse qui

est ainsi fixé. Deux pirogues servaient à faire ce transport ; elles

étaient placées de chaque côté de l’île. Je déclarai aussitôt que

j’entendais coucher de l’autre côté du fleuve le soir même, et on se mit

à l’œuvre. Mes hommes se partagèrent en deux compagnies : pendant que

les uns passaient avec une pirogue jusqu’à l’île, les autres portaient à

bras les bagages au deuxième embarcadère, puis, de là, traversaient la

deuxième branche. Le soir, à sept heures, j’avais franchi le Sénégal, et

telle était la fatigue que j’avais éprouvée à Koundian, par suite des

obsessions continuelles, que, dès ce moment, je pris la décision de ne

jamais camper à l’intérieur d’un village.

Du reste, pour qui connaît les villages des noirs, j’y gagnais un temps

considérable. Que ce soient des villages en terre ou en paille,

fortifiés ou entourés d’une simple palissade, ou, moins encore, d’une

haie d’épines, la construction du village est sensiblement la même. Une

porte étroite y donne accès ; il faut décharger là, puis porter à bras

les charges au logement qui est assigné souvent fort loin, et où vous

êtes quelquefois fort mal ; il faut alors se séparer, aller les uns à

droite, les autres à gauche ; à l’arrivée et au départ, on perd beaucoup

de temps. De plus, ces intérieurs de maisons sont sales : dans les cases

la chaleur est malsaine, en plein air la fumée des cuisines vous

étouffe. Au lieu de subir tous ces inconvénients, je préférais camper à

la belle étoile. Lorsque j’approchais d’un village, j’allais reconnaître

un bel arbre autour duquel on déposait les bagages. Ceux qui connaissent

les benténiers, ou fromagers, comprendront pourquoi je choisissais cet

arbre de préférence. Ses racines gigantesques, semblables à des

cloisons, laissent entre elles des espèces de magasins où nous pouvions

serrer nos menus bagages à l’abri du vol ; un homme se couchait en

travers et l’on dormait tranquille à la lueur d’un beau feu. D’ailleurs,

la vie des émotions violentes était passée. Depuis Koundian, nous étions

dans un pays où régnait une autorité régulière ou à peu près telle. Nous

y étions sous la protection de cette autorité : que pouvions-nous

craindre ? Ce n’était plus le temps où, entre Gouïna et Bafoulabé, les

bêtes féroces venaient nous inquiéter presque journellement et où nous

allions sans savoir ce qui était devant nous.

Le 10 janvier, je commençai ma marche vers l’Est, à travers un pays

désert ; chaque pas que je faisais m’indiquait une ruine : des vestiges

de tata, de vieux monceaux de pilons, quelques crânes blanchis au

soleil, voilà ce qui restait. On me disait bien que les habitants

avaient rétabli leur village de l’autre côté, sur la rive gauche du

fleuve ; et, en effet, j’aperçus quelques colonnes de fumée, j’entrevis

sur les flancs de la montagne qui borde cette rive quelques toits de

cases. Peut-être un centième de la population de ces pays a-t-elle

survécu à la conquête, au massacre, à la terrible famine de 1858[26] et

aux mille autres maux qui sévissent sur les populations noires, plus

vigoureusement que sur les autres, à cause de leur imprévoyance.

Nous traversâmes ainsi le pays du Bafing, situé sur les deux rives du

fleuve. Nous longeâmes le fleuve quelque temps encore, puis nous le

quittâmes pour nous diriger à l’Est, à l’endroit où ses bords font une

pointe vers le Sud jusqu’au Fouta-Djallon où sont situées ses sources.

[Illustration : Niantanso.]

Nous étions, alors, dans une plaine couverte de hautes herbes vertes

unies comme un beau gazon ; au Sud disparaissait, après quelques

sinuosités, la haute chaîne qui, depuis Koundian, règne le long de la

rive gauche, jusque sans doute dans les montagnes du Fouta-Djallon. Un

peu plus sur la gauche, une chaîne parallèle, mais moins haute, bordait

la rive droite et faisait un vaste circuit autour de nous.

Des troupeaux d’antilopes bondissaient dans la plaine, allant chercher

un refuge dans les escarpements des roches, et c’est à peine si, au

milieu des hautes herbes où nous passions, une ondulation des tiges

indiquait notre présence. Nous cheminions en file. Devant était un homme

à pied que je suivais, puis les bagages, les mules en tête, les ânes en

file, un homme, généralement c’était Samba Yoro, à l’arrière-garde, nos

bœufs sur les flancs et le docteur allant de la tête à la queue de la

colonne. Tel était l’ordre ; Fahmahra, notre guide officiel, fermait la

marche. Nous ne tardâmes pas à quitter le Bafing, qui n’est qu’une bande

de pays sur le bord du fleuve, et nous entrâmes dans le Gangaran, pays

un peu plus peuplé. C’est toujours la race malinké qui l’habite et nous

retrouvâmes ce même costume, boubou[27] jaune, pantalon jaune, bonnet

jaune, quelquefois blanc. Cette couleur jaune s’obtient au moyen d’un

arbre nommé rat ou rhat, dont le bois est jaune. On emploie pour la

teinture les racines et les feuilles ; le bois se brûle pour les usages

domestiques, et les cendres, légèrement alcalines, sont employées pour

avoir par lavage un mordant pour la teinture bleue de l’indigo. Les

villages de Malinkés sont régulièrement entourés de champs de coton à

demi récoltés. Cette culture est en grande vogue par suite de la

nécessité de se suffire, car n’ayant que peu ou point de communication

avec les comptoirs européens, les Malinkés ne peuvent se procurer

d’étoffes et doivent se contenter des ressources du pays.

Voyage dans le Soudan occidental (Sénégambie-Niger) · 第 34 / 368 题