Le 2 décembre, j’embarquai une partie de mes vivres dans le canot, et
particulièrement de magnifiques giraumons que les noirs de Tamba-Coumba-
Fara étaient venus me vendre pour un peu de poudre, et, pendant que M.
Quintin, aidé de Samba-Yoro et de cinq hommes, se frayait avec les
animaux une route par l’intérieur ; avec les quatre autres laptots, je
cherchais à remonter par eau jusqu’au grand barrage reconnu depuis
l’avant-veille. Rappelons, en quelques mots, la composition de la
caravane au moment de ce départ : Deux officiers, dix hommes
travaillants, deux mules, trois chevaux, quatorze ânes, cinq bœufs, dont
un porteur. Quand quatre hommes étaient dans le canot, il en restait six
pour conduire tous ces animaux. Alors nous attachions les mules et les
chevaux en file ; un homme était mis aux bœufs, et les trois ou quatre
restants conduisaient les quatorze ânes. On conçoit qu’ils n’avaient pas
de temps à perdre pour retenir les charges qui tombaient encore de temps
à autre, surtout au passage de marigots à peine desséchés. Combien de
fois, dans ces occasions, fûmes-nous obligés de mettre pied à terre pour
aider au rechargement des bagages ! Mais ce n’était pas tout : il n’y
avait pas de sentier à travers ces herbes, hautes de dix à douze pieds ;
il fallait se frayer un chemin. On tombait quelquefois dans des fourrés
de mimosas épineux, dont on ne sortait pas sans y laisser quelques
lambeaux de vêtements ou de peau. On conçoit que la marche ne pouvait
être rapide ; les tours et détours prenaient du temps. Souvent, en face
d’une ravine, on était obligé de revenir sur ses pas pour aller tourner
par l’intérieur ; puis, on revenait au fleuve, et, après l’avoir suivi
quelques instants, il fallait recommencer le même exercice.
[Illustration : La montagne aux Singes.]
En quittant notre campement, à six heures cinquante et une minutes, nous
passâmes entre la berge et une île longue, couverte de baobabs et de
palmiers ; le fleuve venait du Sud, et nous marchions avec une vitesse
que j’estimai de 5 kilomètres à l’heure. A sept heures quatre minutes,
je m’engageai dans un groupe d’îles, où je trouvai le fleuve barré sur
toute sa largeur ; il se brisait dans des roches qui montraient leurs
têtes, avec une vitesse de plus de 7 milles. Je fis mettre les hommes
dans l’eau, et là, marchant péniblement en traînant le canot sur des
roches glissantes, tombant pour nous relever et retomber encore, nous
recommençâmes ce que nous avions déjà fait tant de fois. Dans ces
occasions, je le constatai avec bien du plaisir, tant que durait le
danger, chacun y apportait un véritable courage, une obéissance passive
indispensable, chacun de mes ordres était exécuté à la parole,
quelquefois avec un véritable dévouement, car celui sur lequel pesait,
par exemple, le canot tout entier, entraîné parfois par la violence du
courant ou par suite de la chute d’une partie des hommes, courait danger
de la vie, et un faux mouvement pouvait faire chavirer le canot et
perdre les vivres, accident bien grave dans un pays où on ne peut les
renouveler. Après ce barrage, nous en franchîmes un insignifiant ; puis
un autre assez difficile, mais dans lequel je pus faire haler le canot
de terre avec une cordelle. La différence de niveau y était de 80
centimètres, et la violence du courant sur le rapide devait être de 10
nœuds au moins. Enfin, après une navigation difficile, dans laquelle, de
minute en minute, je relevais la direction du fleuve, la vitesse, les
montagnes environnantes et les marigots, nous arrivâmes au grand barrage
qui était le but de la journée. Ce barrage, dont je pris un lever, a
2m,50 de chute.
Une chaussée part de la rive droite et ferme presque entièrement le
cours, ne laissant qu’un canal de 25 à 30 mètres de large, dans lequel
se précipitent les flots torrentueux, creusant des lames de plus d’un
mètre de profondeur, se brisant sur des rochers dont les têtes seules
paraissent au milieu des flots d’écume. Ce canal a près de 250 mètres de
long ; sur la gauche, en le remontant, on trouve une autre chute, bien
plus rapide, mais formant une série de petits bassins étagés, et dont le
volume d’eau est bien moins considérable. C’est par ce passage que je
fis hisser le canot, d’échelons en échelons, jusque sur le bassin
supérieur, après avoir préalablement transporté son chargement à bras
dans le lieu que j’avais choisi pour campement sur la rive gauche, droit
en face du plus fort du torrent.
En cet endroit, le fleuve varie en largeur totale de 150 à 200 mètres.