2 décembre 1863.

Le 2 décembre, j’embarquai une partie de mes vivres dans le canot, et

particulièrement de magnifiques giraumons que les noirs de Tamba-Coumba-

Fara étaient venus me vendre pour un peu de poudre, et, pendant que M.

Quintin, aidé de Samba-Yoro et de cinq hommes, se frayait avec les

animaux une route par l’intérieur ; avec les quatre autres laptots, je

cherchais à remonter par eau jusqu’au grand barrage reconnu depuis

l’avant-veille. Rappelons, en quelques mots, la composition de la

caravane au moment de ce départ : Deux officiers, dix hommes

travaillants, deux mules, trois chevaux, quatorze ânes, cinq bœufs, dont

un porteur. Quand quatre hommes étaient dans le canot, il en restait six

pour conduire tous ces animaux. Alors nous attachions les mules et les

chevaux en file ; un homme était mis aux bœufs, et les trois ou quatre

restants conduisaient les quatorze ânes. On conçoit qu’ils n’avaient pas

de temps à perdre pour retenir les charges qui tombaient encore de temps

à autre, surtout au passage de marigots à peine desséchés. Combien de

fois, dans ces occasions, fûmes-nous obligés de mettre pied à terre pour

aider au rechargement des bagages ! Mais ce n’était pas tout : il n’y

avait pas de sentier à travers ces herbes, hautes de dix à douze pieds ;

il fallait se frayer un chemin. On tombait quelquefois dans des fourrés

de mimosas épineux, dont on ne sortait pas sans y laisser quelques

lambeaux de vêtements ou de peau. On conçoit que la marche ne pouvait

être rapide ; les tours et détours prenaient du temps. Souvent, en face

d’une ravine, on était obligé de revenir sur ses pas pour aller tourner

par l’intérieur ; puis, on revenait au fleuve, et, après l’avoir suivi

quelques instants, il fallait recommencer le même exercice.

[Illustration : La montagne aux Singes.]

En quittant notre campement, à six heures cinquante et une minutes, nous

passâmes entre la berge et une île longue, couverte de baobabs et de

palmiers ; le fleuve venait du Sud, et nous marchions avec une vitesse

que j’estimai de 5 kilomètres à l’heure. A sept heures quatre minutes,

je m’engageai dans un groupe d’îles, où je trouvai le fleuve barré sur

toute sa largeur ; il se brisait dans des roches qui montraient leurs

têtes, avec une vitesse de plus de 7 milles. Je fis mettre les hommes

dans l’eau, et là, marchant péniblement en traînant le canot sur des

roches glissantes, tombant pour nous relever et retomber encore, nous

recommençâmes ce que nous avions déjà fait tant de fois. Dans ces

occasions, je le constatai avec bien du plaisir, tant que durait le

danger, chacun y apportait un véritable courage, une obéissance passive

indispensable, chacun de mes ordres était exécuté à la parole,

quelquefois avec un véritable dévouement, car celui sur lequel pesait,

par exemple, le canot tout entier, entraîné parfois par la violence du

courant ou par suite de la chute d’une partie des hommes, courait danger

de la vie, et un faux mouvement pouvait faire chavirer le canot et

perdre les vivres, accident bien grave dans un pays où on ne peut les

renouveler. Après ce barrage, nous en franchîmes un insignifiant ; puis

un autre assez difficile, mais dans lequel je pus faire haler le canot

de terre avec une cordelle. La différence de niveau y était de 80

centimètres, et la violence du courant sur le rapide devait être de 10

nœuds au moins. Enfin, après une navigation difficile, dans laquelle, de

minute en minute, je relevais la direction du fleuve, la vitesse, les

montagnes environnantes et les marigots, nous arrivâmes au grand barrage

qui était le but de la journée. Ce barrage, dont je pris un lever, a

2m,50 de chute.

Une chaussée part de la rive droite et ferme presque entièrement le

cours, ne laissant qu’un canal de 25 à 30 mètres de large, dans lequel

se précipitent les flots torrentueux, creusant des lames de plus d’un

mètre de profondeur, se brisant sur des rochers dont les têtes seules

paraissent au milieu des flots d’écume. Ce canal a près de 250 mètres de

long ; sur la gauche, en le remontant, on trouve une autre chute, bien

plus rapide, mais formant une série de petits bassins étagés, et dont le

volume d’eau est bien moins considérable. C’est par ce passage que je

fis hisser le canot, d’échelons en échelons, jusque sur le bassin

supérieur, après avoir préalablement transporté son chargement à bras

dans le lieu que j’avais choisi pour campement sur la rive gauche, droit

en face du plus fort du torrent.

En cet endroit, le fleuve varie en largeur totale de 150 à 200 mètres.

Voyage dans le Soudan occidental (Sénégambie-Niger) · 第 20 / 368 题