Le lendemain 27, je fis charger les bagages et nous commençâmes de bonne
heure notre marche sur Gouïna, où j’avais résolu de camper le même soir.
Notre court séjour à Mansolah, d’où je partais, m’avait démontré outre
mesure l’intérêt qu’il y aurait pour nos traitants à venir acheter des
arachides dans ce pays. Avec un canot approprié, dans les hautes eaux,
on pourra les faire dériver, et aux prix où je les achetai, il y a
d’immenses bénéfices à réaliser. En effet, dans une lettre que
j’écrivais au gouverneur quelques jours après, je lui citai ce fait que
pour quatre coudées de guinée, représentant une valeur de 2 fr. 25, nous
avions eu quatre boisseaux d’arachides, c’est-à-dire 50 kilogrammes
environ, représentant une valeur moyenne de 15 à 20 francs sur le marché
de France, et de 10 à 12 francs sur le marché de Saint-Louis.
De Médine à Mansolah la route suit le bord du fleuve jusqu’à Dinguira,
et dans cette partie le fleuve est à peu près dégagé des barrages. A
Dinguira, on s’écarte du fleuve, qui alors n’est plus qu’une succession
de rapides et de roches. En partant de Mansolah, notre route fut
difficile ; les chemins passant au milieu de rochers sont entravés par
de très-hautes herbes, du milieu desquelles on voit, le soir, bondir des
gazelles, des antilopes, qui fuient avec la rapidité du vent, effrayant
des compagnies de perdrix et de pintades, que leur vol lourd livrait
souvent à nos coups. Chaque arbre auprès duquel nous passions était le
refuge de bandes de perruches, fléau des champs qu’elles dévastent, et
sur chaque rocher aboyait ou grimaçait un singe gris ou un cynocéphale.
Mais toutes ces choses qui, en d’autres moments, eussent captivé mon
attention, me laissaient froid ; ma tête alourdie se balançait sur mes
épaules, le frisson me gagnait ; je ressentais, en un mot, tous les
symptômes d’un accès de fièvre, et d’un des plus violents que j’aie
éprouvé dans le cours de mon voyage. Le ciel était couvert et les rayons
du soleil tombaient sur nous avec une lourdeur incroyable. La difficulté
de la route, qui m’obligeait à tenir constamment le cheval en main,
venait ajouter à mon malaise. J’éprouvais une soif intense, et la
végétation qui devenait de moins en moins touffue me laissait sans abri.
Par trois fois pris d’étourdissements, je me laissai glisser de mon
cheval et m’étendis à l’ombre de broussailles. Quelques gouttes d’eau de
la gourde de l’un des officiers qui nous accompagnaient me ranimèrent ;
mais il faut avoir passé par les fièvres du Sénégal pour comprendre ce
que je souffrais. Enfin, après trois heures de marche dans ces
conditions, j’arrivai au Bagouko, torrent guéable en ce moment ; je le
traversai et nous y campâmes jusqu’à deux heures et demie. Ce temps
d’arrêt me permit de prendre un peu de repos, et la fièvre se passa. Le
soir, j’organisai mon campement dans un gourbi naturel formé par un
arbre qui est sur le bord du fleuve, à deux cents mètres au-dessus de la
chute de Gouïna. Dès le lendemain j’envoyai tous mes hommes à Banganoura
pour transporter le canot dans le bassin supérieur. Il fallut lui faire
gravir une berge de 17 mètres presque à pic, puis, une fois sur son
chariot, élaguer les arbustes, traverser deux ravins, et l’après-midi
nous le lancions sur des eaux où jamais embarcation européenne n’avait
flotté et où je ne pense pas qu’on en voie flotter d’ici à longtemps.
Jusqu’ici tout allait bien, sauf ma santé ; mais j’avais trop
l’expérience des fièvres du Sénégal pour m’effrayer d’un simple accès,
quelque violent qu’il fût. Aussi, quand vint le deuxième accès, je m’y
attendais, je m’étais déjà purgé, et le troisième fut tellement faible
que je vis que la fièvre était enterrée sous le sulfate de quinine.
Néanmoins pendant deux jours je me sentis très-faible, trop faible même
pour me mettre en route sous le soleil, et ne voulant pas perdre ce
temps si précieux, je l’employai à remettre au net la carte du fleuve, à
faire ma correspondance, à fixer la latitude exacte de Gouïna par
observation de hauteur méridienne du soleil, ce qui me donna 14° 00′ 45″
Nord, tandis que, par estime, j’obtins toutes réductions faites, 13° 30′
14″ de longitude Ouest.
Pendant ce temps le docteur partait en canot avec les officiers de
Médine, qui, m’ayant accompagné jusque là, espéraient reconnaître
Bafoulabé. Leur espoir devait être déçu : après avoir franchi trois
petits rapides, ils furent arrêtés par une véritable chute d’eau et
revinrent. Ils avaient reconnu l’emplacement de l’ancien village de
Foukhara, et supposaient, par erreur, d’après les propos recueillis par
mes hommes à Médine, qu’ils s’étaient arrêtés près de Malambèle.
Foukhara était le point extrême du voyage de M. Pascal en 1859. Arrivé
là, voyant les guides refuser de s’avancer plus loin, de crainte d’être
surpris par les talibés d’El Hadj, il avait dû revenir sur ses pas pour
s’enfoncer dans le Bambouk. Dépasser ce point était donc un progrès pour
la géographie du Sénégal, et le gouverneur y attachait une telle
importance qu’un jour où je lui exprimais le regret d’avoir si peu de
ressources pour mon voyage, il me dit : « Mais faites ce que vous
pourrez ; on ne vous demande pas l’impossible, et même n’allassiez-vous
que jusqu’à Bafoulabé, ce serait déjà un résultat important. »
[Illustration : Entrée de la vallée du Natiaga à Mansolah.]
En voyant les mêmes obstacles qui avaient arrêté M. Pascal se dresser
devant moi, entendant mon guide m’avouer qu’il ne connaissait de chemin
que dans l’intérieur, ce qui m’eût détourné de la route du bord du
fleuve que je voulais suivre pour en étudier la navigabilité en canot,
je me révoltai contre ces difficultés et, dès que les officiers de
Médine, MM. Poutot et Bougel, eurent repris la route de leur poste sous
l’escorte de leur peloton de tirailleurs sénégalais, je renvoyai ce
guide incapable et je pris la route de Foukhara, bien décidé à ne pas
reculer à moins d’impossibilité. Le même soir je campais au premier
barrage reconnu par M. Quintin, décidé à aller le lendemain au second.
Et cependant les choses s’annonçaient mal : les hommes envoyés pour
reconnaître les sentiers de terre et brûler les herbes ne parvenaient
pas à les enflammer ; une mule venait déjà de succomber. Deux hommes
ayant bu de l’eau d’un marigot, avaient été pris de vomissements assez
violents pour faire évacuer des vers de l’estomac. Nous n’avions plus de
guide ; devant nous était l’inconnu sous toutes ses formes.
A quelle distance trouverions-nous des villages ?
A quel parti appartiendraient leurs habitants ?
Comment nous recevraient-ils ?
Toutes ces questions étaient pendantes, et plus elles étaient
menaçantes, plus mon courage s’exaltait, plus je m’affermissais dans la
pensée d’aller en avant, quoi qu’il arrivât.
1er décembre 1863.
Ce fut le 1er décembre que je quittai la chute de Gouïna, serrant une
dernière fois les mains des seuls Européens que nous dussions voir de
bien longtemps.
A partir de ce moment nous étions face à face avec l’inconnu et le
désert, car depuis Banganoura jusqu’à une journée au delà de Bafoulabé,
je savais ne pas devoir trouver d’habitants.
Désormais nous étions seuls, car quelque dévoués que fussent les dix
noirs de l’expédition, il ne pouvait y avoir entre eux et nous aucune
communion d’idées, aucune intimité réelle. A nous donc de nous protéger,
de nous soutenir dans nos faiblesses, de nous encourager dans les
moments pénibles, de nous soigner dans nos maladies.
[Décoration]
[Illustration : Chute de Gouïna (Sénégal) pendant les hautes eaux.]
[Illustration : Cataracte de Gouïna (Sénégal) basses eaux.]
[Note 18 : A cette époque de l’année la récolte du mil n’est pas finie,
et, pour empêcher les animaux d’aller manger la récolte sur pied, on
barre les chemins avec des épines à l’entour des villages.]
[Note 19 : Sarracolés, ou habitants du Kaméra, sont de la race Soninké.]
[Note 20 : Les Khassonkés sont des Pouls, plus ou moins mélangés de
Malinkés, qui ont adopté la langue de cette dernière race.]