27 novembre 1863.

Le lendemain 27, je fis charger les bagages et nous commençâmes de bonne

heure notre marche sur Gouïna, où j’avais résolu de camper le même soir.

Notre court séjour à Mansolah, d’où je partais, m’avait démontré outre

mesure l’intérêt qu’il y aurait pour nos traitants à venir acheter des

arachides dans ce pays. Avec un canot approprié, dans les hautes eaux,

on pourra les faire dériver, et aux prix où je les achetai, il y a

d’immenses bénéfices à réaliser. En effet, dans une lettre que

j’écrivais au gouverneur quelques jours après, je lui citai ce fait que

pour quatre coudées de guinée, représentant une valeur de 2 fr. 25, nous

avions eu quatre boisseaux d’arachides, c’est-à-dire 50 kilogrammes

environ, représentant une valeur moyenne de 15 à 20 francs sur le marché

de France, et de 10 à 12 francs sur le marché de Saint-Louis.

De Médine à Mansolah la route suit le bord du fleuve jusqu’à Dinguira,

et dans cette partie le fleuve est à peu près dégagé des barrages. A

Dinguira, on s’écarte du fleuve, qui alors n’est plus qu’une succession

de rapides et de roches. En partant de Mansolah, notre route fut

difficile ; les chemins passant au milieu de rochers sont entravés par

de très-hautes herbes, du milieu desquelles on voit, le soir, bondir des

gazelles, des antilopes, qui fuient avec la rapidité du vent, effrayant

des compagnies de perdrix et de pintades, que leur vol lourd livrait

souvent à nos coups. Chaque arbre auprès duquel nous passions était le

refuge de bandes de perruches, fléau des champs qu’elles dévastent, et

sur chaque rocher aboyait ou grimaçait un singe gris ou un cynocéphale.

Mais toutes ces choses qui, en d’autres moments, eussent captivé mon

attention, me laissaient froid ; ma tête alourdie se balançait sur mes

épaules, le frisson me gagnait ; je ressentais, en un mot, tous les

symptômes d’un accès de fièvre, et d’un des plus violents que j’aie

éprouvé dans le cours de mon voyage. Le ciel était couvert et les rayons

du soleil tombaient sur nous avec une lourdeur incroyable. La difficulté

de la route, qui m’obligeait à tenir constamment le cheval en main,

venait ajouter à mon malaise. J’éprouvais une soif intense, et la

végétation qui devenait de moins en moins touffue me laissait sans abri.

Par trois fois pris d’étourdissements, je me laissai glisser de mon

cheval et m’étendis à l’ombre de broussailles. Quelques gouttes d’eau de

la gourde de l’un des officiers qui nous accompagnaient me ranimèrent ;

mais il faut avoir passé par les fièvres du Sénégal pour comprendre ce

que je souffrais. Enfin, après trois heures de marche dans ces

conditions, j’arrivai au Bagouko, torrent guéable en ce moment ; je le

traversai et nous y campâmes jusqu’à deux heures et demie. Ce temps

d’arrêt me permit de prendre un peu de repos, et la fièvre se passa. Le

soir, j’organisai mon campement dans un gourbi naturel formé par un

arbre qui est sur le bord du fleuve, à deux cents mètres au-dessus de la

chute de Gouïna. Dès le lendemain j’envoyai tous mes hommes à Banganoura

pour transporter le canot dans le bassin supérieur. Il fallut lui faire

gravir une berge de 17 mètres presque à pic, puis, une fois sur son

chariot, élaguer les arbustes, traverser deux ravins, et l’après-midi

nous le lancions sur des eaux où jamais embarcation européenne n’avait

flotté et où je ne pense pas qu’on en voie flotter d’ici à longtemps.

Jusqu’ici tout allait bien, sauf ma santé ; mais j’avais trop

l’expérience des fièvres du Sénégal pour m’effrayer d’un simple accès,

quelque violent qu’il fût. Aussi, quand vint le deuxième accès, je m’y

attendais, je m’étais déjà purgé, et le troisième fut tellement faible

que je vis que la fièvre était enterrée sous le sulfate de quinine.

Néanmoins pendant deux jours je me sentis très-faible, trop faible même

pour me mettre en route sous le soleil, et ne voulant pas perdre ce

temps si précieux, je l’employai à remettre au net la carte du fleuve, à

faire ma correspondance, à fixer la latitude exacte de Gouïna par

observation de hauteur méridienne du soleil, ce qui me donna 14° 00′ 45″

Nord, tandis que, par estime, j’obtins toutes réductions faites, 13° 30′

14″ de longitude Ouest.

Pendant ce temps le docteur partait en canot avec les officiers de

Médine, qui, m’ayant accompagné jusque là, espéraient reconnaître

Bafoulabé. Leur espoir devait être déçu : après avoir franchi trois

petits rapides, ils furent arrêtés par une véritable chute d’eau et

revinrent. Ils avaient reconnu l’emplacement de l’ancien village de

Foukhara, et supposaient, par erreur, d’après les propos recueillis par

mes hommes à Médine, qu’ils s’étaient arrêtés près de Malambèle.

Foukhara était le point extrême du voyage de M. Pascal en 1859. Arrivé

là, voyant les guides refuser de s’avancer plus loin, de crainte d’être

surpris par les talibés d’El Hadj, il avait dû revenir sur ses pas pour

s’enfoncer dans le Bambouk. Dépasser ce point était donc un progrès pour

la géographie du Sénégal, et le gouverneur y attachait une telle

importance qu’un jour où je lui exprimais le regret d’avoir si peu de

ressources pour mon voyage, il me dit : « Mais faites ce que vous

pourrez ; on ne vous demande pas l’impossible, et même n’allassiez-vous

que jusqu’à Bafoulabé, ce serait déjà un résultat important. »

[Illustration : Entrée de la vallée du Natiaga à Mansolah.]

En voyant les mêmes obstacles qui avaient arrêté M. Pascal se dresser

devant moi, entendant mon guide m’avouer qu’il ne connaissait de chemin

que dans l’intérieur, ce qui m’eût détourné de la route du bord du

fleuve que je voulais suivre pour en étudier la navigabilité en canot,

je me révoltai contre ces difficultés et, dès que les officiers de

Médine, MM. Poutot et Bougel, eurent repris la route de leur poste sous

l’escorte de leur peloton de tirailleurs sénégalais, je renvoyai ce

guide incapable et je pris la route de Foukhara, bien décidé à ne pas

reculer à moins d’impossibilité. Le même soir je campais au premier

barrage reconnu par M. Quintin, décidé à aller le lendemain au second.

Et cependant les choses s’annonçaient mal : les hommes envoyés pour

reconnaître les sentiers de terre et brûler les herbes ne parvenaient

pas à les enflammer ; une mule venait déjà de succomber. Deux hommes

ayant bu de l’eau d’un marigot, avaient été pris de vomissements assez

violents pour faire évacuer des vers de l’estomac. Nous n’avions plus de

guide ; devant nous était l’inconnu sous toutes ses formes.

A quelle distance trouverions-nous des villages ?

A quel parti appartiendraient leurs habitants ?

Comment nous recevraient-ils ?

Toutes ces questions étaient pendantes, et plus elles étaient

menaçantes, plus mon courage s’exaltait, plus je m’affermissais dans la

pensée d’aller en avant, quoi qu’il arrivât.

1er décembre 1863.

Ce fut le 1er décembre que je quittai la chute de Gouïna, serrant une

dernière fois les mains des seuls Européens que nous dussions voir de

bien longtemps.

A partir de ce moment nous étions face à face avec l’inconnu et le

désert, car depuis Banganoura jusqu’à une journée au delà de Bafoulabé,

je savais ne pas devoir trouver d’habitants.

Désormais nous étions seuls, car quelque dévoués que fussent les dix

noirs de l’expédition, il ne pouvait y avoir entre eux et nous aucune

communion d’idées, aucune intimité réelle. A nous donc de nous protéger,

de nous soutenir dans nos faiblesses, de nous encourager dans les

moments pénibles, de nous soigner dans nos maladies.

[Décoration]

[Illustration : Chute de Gouïna (Sénégal) pendant les hautes eaux.]

[Illustration : Cataracte de Gouïna (Sénégal) basses eaux.]

[Note 18 : A cette époque de l’année la récolte du mil n’est pas finie,

et, pour empêcher les animaux d’aller manger la récolte sur pied, on

barre les chemins avec des épines à l’entour des villages.]

[Note 19 : Sarracolés, ou habitants du Kaméra, sont de la race Soninké.]

[Note 20 : Les Khassonkés sont des Pouls, plus ou moins mélangés de

Malinkés, qui ont adopté la langue de cette dernière race.]

Voyage dans le Soudan occidental (Sénégambie-Niger) · 第 18 / 368 题