Ce peut être vrai, et avec des hommes capables de trahison j’aurais eu à
m’applaudir de ces dissensions ; mais ce n’était pas le cas, et elles me
causèrent des difficultés continuelles.
Lorsque je quittai Médine, Sambala, le roi, venait d’expédier une armée
dans le pays. Suivant l’habitude des noirs, on avait fait grand mystère
du but de cette campagne ; mais, devant partir, j’avais à m’occuper et
j’avais fait tous mes efforts près de Diogou Sambala (cousin du roi)
pour savoir de quel côté on se dirigerait. Il avait d’abord opposé à mes
questions son ignorance, mais sur mes instances réitérées, il finit par
me dire sous le sceau du secret qu’on allait dans le Dentilia. Savait-il
vraiment où l’on allait, n’était-ce là qu’une duplicité bien commune
chez les noirs, et dont ils ne se montrent pas honteux quand on vient à
la découvrir ? Le fait est que je le crus, et que je partis sans
défiance.
Cette expédition avait fait appeler à Médine les principaux chefs du
pays qui devaient fournir des contingents à Sambala, en leur qualité
d’alliés, et entre autres Altiney Séga, chef du Natiaga, et Nyamody,
chef du Logo. Quoique le Natiaga et le Logo soient, à vraiment parler,
des provinces du Khasso, que leurs habitants soient Khassonkés[21], et
que Sambala porte le titre de roi du Khasso, ce serait une erreur de
croire qu’il commande à ces pays. Le gouvernement du Sénégal, voyant
dans Sambala un allié, a fait tous ses efforts pour augmenter son
pouvoir et lui donner une prépondérance sur ses voisins, mais il n’a pu
triompher des errements du passé. Le Logo, qui s’est toujours refusé à
obéir au Khasso, ou plutôt à la famille de Sambala, s’est soumis pour
n’être pas pillé par lui. Il est devenu vassal, mais non tributaire, et
Nyamody, son chef, s’il est toujours disposé à s’unir à Sambala pour
aller piller, dans le pays, des captifs et des chevaux, a soin de se
fortifier dans son village de Sabouciré, afin d’être à l’abri du caprice
de ce chef dont nous avons fait un allié, que nous avons sauvé de la
mort lors du siége de Médine, et qui aujourd’hui méconnaît nos services,
sinon ouvertement, du moins dans ses actes privés et dans ses conseils
secrets. Quant à Altiney Séga, lorsque El Hadj arriva dans le pays,
marchant dans un fleuve de sang qu’il créait sous ses pas, il crut
prudent de céder à l’orage, et à la tête de sa bande, il alla s’offrir
au prophète pour l’aider à accomplir son œuvre, abandonnant Sémounou,
alors chef du Natiaga, qui fut obligé de fuir. Il resta ainsi à la tête
des siens, conservant un rang relatif, jusqu’au moment où El Hadj entama
sa lutte avec le Ségou. Il revint alors, se disant autorisé par El Hadj
à rentrer dans ses foyers, mais en réalité déserteur des rangs du
prophète.
[Illustration : Les chutes du Félou.]
[Illustration : Deuxième barrage au-dessus du Félou.]
Comprenant que la déroute d’El Hadj, à Médine, en 1857, avait laissé
entre nos mains le commandement véritable du pays, c’est au commandant
de Médine qu’il s’adressa pour obtenir le droit de se rétablir dans son
village du Natiaga, qui était autrefois à Mansolah ; puis, craignant
peut-être une vengeance de Sambala, il alla s’établir dans une gorge
naturellement fortifiée, où il fonda le village de Tinké, au pied de
rochers qui sont de véritables défilés des Thermopyles. Lorsqu’il vint à
Médine, appelé par Sambala, il me fit promettre d’aller le voir à mon
passage à travers le Natiaga. Le gouverneur, croyant que ce chef avait
conservé de bonnes relations avec El Hadj, avait donné l’ordre de le
bien traiter, afin de le rendre favorable à nos intérêts et de compenser
ainsi la malveillance évidente de Sambala à l’égard de notre voyage.
Moi-même je me figurais que ce chef devait être un agent secret d’El
Hadj, et, dès que je fus campé dans la plaine du Natiaga, voulant donner
un jour de repos à mes hommes et en même temps m’assurer de ses forces,
j’allai le voir. Ses contingents étaient partis de la veille ; il
m’affirma qu’il ne savait pas de quel côté ils allaient. Il paraissait
embarrassé et même avait tenté d’éluder ma visite, en se disant malade ;
mais je m’étais avancé dans sa maison, et force lui fut de nous donner
audience. Je lui conseillai la paix, la bonne entente avec tous ses
voisins, le rétablissement des nombreux villages détruits, et
particulièrement celui de Oua-Salla, sur le bord du fleuve, dont la
position était admirable. Il me promit de s’en occuper dès le lendemain.
Puis le voyant remis de l’espèce de crainte qu’il avait manifestée, je
lui demandai un guide jusqu’à Bafoulabé. Il m’affirma qu’aucun de ses
hommes n’était en état de me conduire, n’ayant pas fréquenté cette route
depuis dix ans qu’elle était déserte. Mais, néanmoins, le lendemain, il
m’envoya un de ses Khassonkés. C’était là le remercîment d’un cadeau que
je lui avais fait avant de rompre le palabre, cadeau bien mince, une
simple calotte de velours brodée d’or, mais dont l’effet avait été
puissant sur des gens vaniteux au delà de toute expression.
Le même soir je tentai l’ascension d’une haute montagne, mais il me fut
impossible de parvenir au sommet ; après avoir franchi les plans
inclinés, j’arrivai à une muraille verticale de plus de vingt mètres de
haut, que je ne pus escalader. J’avais de là une très-belle vue. Le
fleuve dessinait les sinuosités de son cours entre Dinguira et nous,
coupé par ses barrages et ses chutes étincelantes au soleil. La plaine
magnifique du Natiaga, divisée par ses massifs montagneux et de nombreux
ruisseaux, se déroulait devant nous, allant se perdre dans des gorges
étroites et surmontées de quelques pics ; à mes pieds mon campement ;
sur la droite, les monts si pittoresques du Maka Gnian ; par derrière,
tout un horizon de montagnes sur plusieurs plans, formant un véritable
décor féerique. Je ne pouvais me lasser d’admirer ce pays, où la
Providence a semé ses biens avec une prodigalité peu commune. La terre y
est d’une richesse incroyable ; l’eau y abonde et y fournit des poissons
succulents. L’or est à quelques pas au bout du défilé que je vois à ma
gauche ; le fer partout, sous nos pieds et sur notre tête ; le fleuve
fournit des chutes dont la puissance serait incalculable, et la main des
hommes n’a su rien faire de ce monde de richesses ; les indigènes n’ont
pas su seulement en tirer de quoi se vêtir proprement. Leurs femmes sont
à demi nues, leurs habitations misérables, leurs ustensiles grossiers,
et de tous leurs arts les plus avancés, la métallurgie et le tissage,
sont encore dans l’enfance.
Telles étaient mes réflexions : en pensant que ces peuples, comme tous
ceux de la Sénégambie, sont plus ou moins en contact avec les Européens
depuis près de deux siècles, je me demandais par quelle révolution on
pourrait les faire sortir de l’état où ils languissent, n’appliquant
leurs forces et leur intelligence qu’au mal, c’est-à-dire à la guerre et
au pillage.
Cependant il fallut m’arracher à mes pensées ; le pic sur lequel je
m’étais logé était exposé au grand soleil, et je commençais à ressentir
quelques bourdonnements de mauvais augure.
[Illustration : Montagnes de Maka Gnian (Sénégal).]