Je quittai définitivement Médine, le 25 novembre 1863, au matin. La
veille, au soir, j’avais fait charger mes ânes et j’avais envoyé ma
caravane camper à côté de la chute du Félou ; je gagnais à cette manière
de faire une économie de temps assez considérable, car les premiers
chargements et déchargements en route, sont très-difficiles ; les noirs
y apportent le désordre qui leur est habituel ; les avis qu’on leur
donne sont à peine écoutés, les ordres mal exécutés, et les chargements
sont à peine faits qu’ils tombent souvent à terre : c’est ce qui nous
arriva plusieurs fois pendant cette journée. Lorsque cet accident se
produit, le meilleur, dans les commencements, est d’arrêter la caravane
entière, car généralement il faut un temps assez long, et lorsque l’on a
peu d’hommes les difficultés se compliquent. Pendant ces temps d’arrêt
il arrive souvent que d’autres animaux mal chargés, trop ou trop peu,
profitent de l’occasion pour se débarrasser ou pour se coucher, et il
n’est pas rare de voir la marche entravée pendant une heure. Peu à peu
les hommes s’habituent, ils sanglent les bâts, balancent mieux les
charges, brutalisent moins les animaux, qui n’en marchent que mieux, et,
ainsi que je l’ai constaté, on arrive à faire de longues marches sans le
plus petit arrêt.
Dans toutes ces occasions, le mieux est de s’armer d’une patience à
toute épreuve, d’un calme imperturbable. Les noirs se disputent,
laissez-les faire, ils n’en arriveront jamais aux coups ; la langue est
leur arme favorite, mais aussi comme elle travaille !
Malheureusement la patience et le calme n’étaient pas mon fort, et
pendant les premiers jours je dépensai une telle somme de fureur que ma
santé ne tarda pas à s’en ressentir. Dès les premiers pas il se
manifesta entre mes hommes des symptômes de jalousie et de désaccord
qui, bien des fois par la suite, me créèrent des embarras et des ennuis.
Les choses en vinrent à un tel point que je fus obligé d’intervenir pour
qu’ils n’allassent pas aux coups, et quelquefois même mon intervention
n’arriva que trop tard. J’avais là des hommes d’élite, de grades
différents, faisant tous le même service : ceux habitués au commandement
étaient disposés à se faire servir par les autres, qui, ayant du travail
autant et plus qu’il n’était ordinaire, les recevaient fort mal. Puis,
quelque jalousie, quelque médisance survenant, la discorde ne tarda pas
à se mettre dans mon équipage.