12 octobre 1863.

La baisse exceptionnelle des eaux dans l’année 1863 me fit partir un

mois plus tôt que je ne l’eusse désiré. Le 12 octobre, ayant reçu le

courrier de France, je partais sur la chaloupe canonnière _la

Couleuvrine_, emportant une partie de mon matériel (le reste avec mes

laptots m’avait devancé) et les instruments que j’avais demandés en

France, et que le paquebot venait de m’apporter. C’étaient un baromètre,

deux thermomètres, un petit sextant, un horizon à fluide, trois

boussoles de poche et un chronomètre en or. Il y avait aussi une

boussole de nivellement, mais le volume et le poids de cet instrument,

et le manque de moyens de transport, me forcèrent à le laisser.

Après avoir relâché dans la plupart des postes échelonnés sur la rive

gauche du Sénégal, et qui sont Richard Toll, Dagana, Podor, Saldé et

Matam, je débarquai le 19 au poste de Bakel, où je passai quelques jours

à chercher des chevaux et les ânes dont j’avais besoin. Pendant ce

séjour, le gouverneur, le général Faidherbe, vint passer son inspection.

Je reçus ses dernières instructions verbales, ses derniers avis, qui se

résumèrent en ceci : « Partez le plus vite possible, marchez le plus

rapidement que vous le pourrez pendant que les chaleurs ne sont pas

arrivées, et tâchez de gagner le Niger. » Puis, croyant peut-être que

j’avais besoin d’un peu plus d’enthousiasme, il me dit quelques-unes de

ces paroles qui vont au cœur, lorsqu’on l’a bien placé. Le lendemain il

partait de Bakel, au bruit des salves d’artillerie de la terre et des

bâtiments, et quelques jours après, le 26, je quittais aussi ce poste

pour me rendre à Médine, dernière station française dans le fleuve, où

seulement je pouvais organiser définitivement une petite caravane.

[Illustration : Vue générale de Sor ou Bouëtville, prise de Saint-

Louis.]

[Illustration : Dagana.]

J’avais acheté, comme je l’ai déjà dit, à Bakel, un cheval médiocre,

petit, mais assez fort, le seul que j’eusse pu trouver, et je l’avais

payé le double de sa valeur (248 fr.). Malgré mon désir d’en procurer un

semblable au docteur, j’avais dû y renoncer, et lui donner le choix

entre les deux chevaux achetés à Saint-Louis.

Douze ânes que j’avais pu me procurer m’avaient paru capables de porter

tout notre matériel, dans lequel je comptais environ huit cents rations,

cinquante kilogrammes de poudre, six cents cartouches, nos effets, les

instruments d’observation, la pharmacie, etc., etc.

Pour ne pas fatiguer mes animaux, je fis transporter par le canot une

grande partie de mon matériel jusqu’à Médine, et je me mis en route avec

des animaux déchargés. Cela me permit de faire en moyenne dix lieues par

jour et d’arriver à Médine le 30 octobre.

Si les eaux étaient trop basses pour permettre aux bâtiments à vapeur de

remonter à Médine, leur crue était encore assez considérable pour nous

créer des difficultés dans notre route par terre.

Le passage de la Falémé, où le courant est très-fort, ne put s’effectuer

qu’à l’aide du canot que j’emmenais. Il en fut de même au passage du

Dianou Khollé et à plusieurs autres marigots. La vase et la roideur des

berges nous retardèrent et occasionnèrent des chutes quelquefois

dangereuses. A Kotéré (Kaméra), un incident imprévu faillit mettre fin à

notre voyage avant qu’il fût commencé.

Mes hommes, à leur arrivée, trouvant le chemin barré par la porte d’un

lougan (champ, jardin), voulurent la faire sauter[18]. Une vieille femme

qui s’y opposa fut bousculée, et avant que j’eusse pu rétablir l’ordre,

le village entier sortait aux cris de la femme et assaillait nos hommes

à coups de bâton, leur arrachant leurs fusils. En vain le chef du

village et moi nous cherchions à rétablir la paix. La colère emportait

tout le monde, et menacé moi-même d’un coup de poignard, bousculé à

diverses reprises, j’eus besoin de faire appel à tout mon calme.

Cette situation ne pouvait pas durer : en vain je recommandais à mes

hommes de ne pas tirer, les Sarracolés[19] chargeaient leurs fusils et

je voyais le moment où il ne nous resterait plus qu’à vendre chèrement

notre vie, lorsque, par bonheur, je fus reconnu de quelques hommes du

village qui, en 1859 et 1860, avaient été placés sous mes ordres quand

je commandais _la Couleuvrine_ à Makhana. Ils s’unirent à moi et au chef

et repoussèrent les gens du village, tandis que je réunissais les miens

à l’aide de mon fidèle Bakary Guëye ; on se rendit maître des animaux

qui dévoraient le lougan, on les en fit sortir, et le calme se rétablit.

Alors j’entrai dans le village avec M. Quintin et un laptot interprète ;

je me fis rendre les fusils sans aucune difficulté, puis je tançai

vertement les gens du village sur leur brutalité, leur rappelant que la

force était un mauvais moyen à employer contre nous ; que si nous leur

faisions un dommage, le commandant de Bakel était là pour leur rendre

justice et les indemniser.

Le chef du village, qui s’était très-bien conduit, s’excusa et me pria

de pardonner.

Le seul résultat de cette affaire fut le verre du chronomètre cassé dans

ma poche, sans doute par quelque coup auquel, sur le moment, je n’aurai

pas fait attention. Il fallait dorénavant laisser cet instrument dans

une boîte, et je ne pus l’utiliser que comme compteur à secondes.

A Médine, je m’occupai de la dernière installation de mes bagages, je

pris des vivres, je disposai les charges des animaux, je fis emplette de

quelques articles oubliés à Saint-Louis, et laissant M. Quintin chargé

de préparer ces derniers détails, je me livrai à l’exploration du fleuve

au-dessus des chutes du Félou au moyen du canot que j’avais apporté.

Arrivé au pied de la cataracte on le transporta à terre sur sa

charrette, et les mules le traînèrent dans le bassin supérieur.

Cette partie du fleuve avait été visitée par M. Pascal, sous-lieutenant

d’infanterie de marine, en 1859, lors de son voyage dans le Bambouk.

Avant cela M. Brossard de Corbigny s’était rendu par terre jusqu’au

Bagou-Ko pendant l’hivernage de 1858, où la crue des eaux l’avait

empêché de dépasser ce point. Moi-même, en 1860, j’étais allé par terre

jusqu’à Gouïna (chute d’eau), pendant la saison sèche. On disait à Bakel

que M. Rey (ancien commandant de ce fort) s’y était rendu par eau en

pirogue. J’étais donc loin de supposer que la navigation du fleuve

offrît quelques difficultés sérieuses dans cette partie. Cependant, dès

le premier jour, je fus arrêté par un barrage de roches. Le lendemain,

j’en franchissais cinq ; mais, arrêté par l’importance du sixième, je

dus suspendre mon dessein et revenir prendre un supplément d’équipage et

de vivres. Dans ma première excursion, où M. Poutot, alors lieutenant du

génie, commandant Médine, m’accompagnait, j’avais dressé la carte du

fleuve dans sa partie navigable. Dans ma deuxième tentative, où je

réussis à remonter jusqu’au village de Banganoura, j’étais accompagné du

docteur L’Helgoual’rh, chirurgien du poste ; nous franchîmes onze

barrages : à plusieurs de ces endroits nous fûmes obligés de porter le

canot à bras par dessus les roches. D’autres ne purent être franchis

qu’à la touline[20] ; d’autres enfin, qu’en faisant mettre tout le monde

à l’eau et traînant le canot à bras dans les rapides, non sans

difficulté et sans danger.

[Illustration : Richard Toll.]

A Banganoura la succession des rapides, la violence du courant ne

permettant plus d’avancer, je débarquai et j’allai reconnaître la route

par terre afin de m’assurer de la possibilité de transporter le canot

au-dessus des chutes pour continuer nos explorations du fleuve. J’étais

à environ une demi-lieue de Gouïna ; la route, simple sentier,

traversait une colline rocheuse, deux petits ravins ; mais, avec le

dévouement et l’adresse de mes laptots, je pouvais triompher de ces

difficultés. Tranquille, alors, sur ce point, après avoir été admirer et

dessiner la superbe chute du fleuve, je redescendis à Médine.

A cette époque de l’année, Gouïna présente un spectacle admirable. Le

fleuve tombe, sur cinq à six cents mètres de large, en nappes

interrompues par quelques immenses blocs de roches, tellement

travaillées par les eaux qu’elles en suintent en mille filets élégants

qui viennent ajouter au pittoresque du paysage. La hauteur de la chute

n’est que de 13m 50 ; elle atteint 17 mètres lorsque les eaux sont

basses dans le bassin placé au-dessous de la chute, d’où elles

s’échappent par une succession de rapides qui, sur un espace de 60 à 80

mètres, font une différence de niveau de plus de quatre mètres.

Ces deux excursions, qui m’avaient occupé cinq jours, du matin au soir,

m’avaient laissé, en dépit de fatigues écrasantes, en très-bonne santé.

J’avais dressé la carte exacte du fleuve de Médine à Gouïna. J’étais sûr

de pouvoir continuer mon expédition par eau au-dessus de cette chute.

Mon enthousiasme ne faisait que s’accroître ; mais aussi je redoublais

de précautions pour éviter toutes les difficultés de transport d’un

aussi fort matériel avec si peu d’hommes et de moyens.

Revenu à Médine, je renvoyai le canot à Banganoura, chargé de vivres, de

sa charrette et de tout ce qu’il pouvait porter pour une navigation

aussi délicate. Je confiai ce transport à Samba Yoro, qui avait fait les

premiers voyages avec moi. Il appréciait toutes les difficultés de

l’opération, mais c’était un homme entreprenant, et il n’hésita pas.

Arrivé à Banganoura il obtint du chef du village une case pour mettre

mes provisions à l’abri, les confia à Déthié Ndiaye qui resta à la garde

du canot avec Sidi, et vint me rejoindre à Médine.

[Illustration : Fort de Bakel.]

Voyage dans le Soudan occidental (Sénégambie-Niger) · 第 15 / 368 题