AU NOM DE S. M. NAPOLÉON III, EMPEREUR DES FRANÇAIS.

« Entre M. Faidherbe, général de brigade, commandeur de la Légion

d’honneur, gouverneur du Sénégal et dépendances, d’une part ; et Sidi

Mohammed ben Zin el Habidin ben el Cheick Sidi el Mocktar, représentant

de son cousin germain Sidi Ahmed el Beckay ben el Cheick Sidi Mohammed

el Khalifa ben el Cheick Sidi el Mocktar, cheick de la ville de

Tombouctou, d’autre part, il a été pris les engagements suivants :

« Article 1er. Sidi Mohammed ben Zin el Habidin s’engage en son nom, au

nom de son cousin et de tous les principaux chefs des Kountahs, à

entretenir les relations les plus amicales avec les Français, à protéger

à Tombouctou tout sujet français ou de toute autre nation européenne,

commerçant, envoyé ou voyageur, et à l’aider jusqu’au moment où il sera

mis en sûreté.

« La même protection et les mêmes garanties seront accordées dans

l’Adrar et le Tiris, chez Mohammed el Kounti ben Cheick Sidi Mohammed el

Khalifa ben Cheick Sidi el Mocktar, ou chez son cousin Abidin ben Baba

Ahmed, ou chez Sidi Ahmed ben Sidati, tous demeurant dans le Tiris ou

dans l’Adrar.

« Il en sera de même dans le Tagant, chez Sidi Mohammed ben Baba Ahmed,

ou chez Sidi Ahmed ould Ahmed ould Mohammed, et en général dans toutes

les fractions des Kountahs du Tagant, et enfin dans le pays d’El Haodh

(El Ély ould Amar) (Ludamar des cartes), chez Baba Ahmed ben el Beckay

ben Baba Ahmed ben el Cheick Sidi el Mocktar.

« Article 2. Le gouverneur du Sénégal promet, de son côté, que les

Kountahs et tous gens qui habitent le Touat, à Tombouctou et dans les

environs, dans Asaouad, dans le Haodh, le Tagant, l’Adrar, le Tiris et

le Cayor (Isonkhan), seront respectés et protégés au Sénégal, ainsi que

dans les autres pays appartenant à la France, quel que soit le motif qui

les y ait amenés, pèlerinage, commerce, missions données par des chefs,

ou voyage de curiosité.

« _Signé_ : L. FAIDHERBE.

« _Signé_ : MOHAMED BEN ZIN EL HABIDIN. »

Je rapporte ici en entier le texte de cet article, qui, on le verra par

la suite, s’il contient un fonds de vérité en ce qui concerne les

événements généraux, est inexact quant aux détails, et dont les erreurs

ne sont pas involontaires, car c’est à dessein que, dans cette soi-

disant lutte d’El Hadj contre Tombouctou, il donne le beau rôle aux

Maures qu’il présente comme les plus sérieux adversaires du marabout,

tandis qu’il nous a été démontré au contraire que c’était à la révolte

générale du Macina que El Hadj Omar avait dû sa ruine.

Le 7 août 1863 j’avais reçu du gouverneur les instructions suivantes :

« Saint-Louis, 7 août 1863.

« Monsieur le capitaine,

« Suivant votre désir et avec l’assentiment de S. Exc. le ministre de la

marine, M. le comte P. de Chasseloup-Laubat, je vous charge d’une

mission de la plus grande importance au point de vue des résultats

politiques et commerciaux qu’elle pourra produire plus tard, et en même

temps du plus grand intérêt au point de vue géographique.

« Cette mission consiste à explorer la ligne qui joint nos

établissements du haut Sénégal avec le haut Niger, et spécialement avec

Bamakou, qui paraît le point le plus rapproché en aval duquel le Niger

ne présente peut-être plus d’obstacles sérieux à la navigation jusqu’au

saut de Boussa.

« Le but serait d’arriver, lorsque le gouvernement de l’Empereur jugera

à propos d’en donner l’ordre, à créer une ligne de postes distants d’une

trentaine de lieues entre Médine et Bamakou, ou tout autre point voisin

sur le haut Niger qui paraîtrait plus convenable pour y créer un point

commercial sur ce fleuve.

« Le premier de ces postes en partant de Médine serait Bafoulabé,

confluent du Bafing et du Bakhoy, dont nous nous occupons déjà depuis

longtemps.

« Il serait probablement nécessaire de créer trois intermédiaires entre

Bafoulabé et Bamakou.

« La ligne droite que vous chercherez à suivre traverse d’abord le pays

des Djawaras[10] (Sarracolets qui habitent une province du Kaarta) et le

Foula Dougou, province tributaire du Ségou. Mongo Park a suivi cette

voie à son deuxième voyage ; mais les caravanes allant de Bakel au haut

Niger, ne la suivaient pas dans ces dernières années à cause de la

guerre qui existait entre les Bambaras et les Djawaras du Kaarta[11].

Elles appuyaient au Nord pour aller passer au Diangounté, ou bien

gagnaient le Sud pour aller, en remontant la Falémé, passer par le

Diallonka Dougou. Dans l’un et l’autre cas le chemin était beaucoup plus

long.

« Je ne pense pas que la ligne directe de Bafoulabé à Bamakou, passant

par Bangassi, capitale du Foula Dougou, présente des obstacles naturels

sérieux. Les quelques cours d’eau à traverser doivent offrir autant

d’avantages que d’inconvénients, et il n’est pas probable qu’il y ait

des chemins de montagnes de quelque importance.

[Illustration : Vue de Saint-Louis, prise de la pointe du nord.]

« Si, au moyen des postes dont je vous ai parlé, et qui serviraient de

lieux d’entrepôt pour les marchandises et les produits, et de points de

protection pour les caravanes, nous pouvions créer une voie commerciale

entre le Sénégal et le haut Niger, n’aurions-nous pas lieu d’espérer de

supplanter par là le commerce du Maroc avec le Soudan ?

« Les marchandises partant de Souéyra (Mogador) pour approvisionner le

Soudan, ont quatre cents lieues à faire à dos de bêtes de somme à

travers un désert sans vivres et sans eau avant d’arriver sur le Niger.

Pour 1000 kilogrammes, c’est cinq chameaux et au moins un conducteur

voyageant pendant trois mois.

« Examinons l’autre voie que nous cherchons à ouvrir. Les marchandises

venant de France, d’Algérie, d’Angleterre ou même du Maroc à Saint-

Louis, à l’embouchure du Sénégal, payent de 30 à 40 francs de fret pour

1000 kilogrammes. Pour remonter jusqu’à Médine, mettons 60 francs, c’est

beaucoup. De Médine au Niger, supposons 150 lieues. Il faut les faire à

dos de bêtes de somme, mais dans un pays fertile où l’eau ne manque pas.

Cette distance franchie, nos embarcations transportent, soit en

descendant, soit en remontant le fleuve, les marchandises à très-peu de

frais dans le bassin du haut Niger ; il y a un avantage évident et très-

considérable en faveur de la nouvelle voie que nous voudrions ouvrir.

Les produits riches nous arriveront en retour par la même voie ; mais

les produits encombrants que nous obtiendrons en échange, produits qui,

du reste, n’existent pas aujourd’hui ou ne sortent pas du pays (graines

oléagineuses ou coton), ne pourraient pour la plupart nous arriver en

Europe qu’en descendant le Niger. C’est un problème à étudier.

« Le commerce du Maroc avec le Soudan profite surtout aujourd’hui à

l’Angleterre, il tend à introduire des esclaves au Maroc. Il y aurait

donc avantage à le supprimer à notre profit. Un chef tout-puissant d’un

grand empire, tel que l’est aujourd’hui El Hadj Omar, dans le Soudan

central, s’entendant avec nous, était nécessaire à la réalisation de ce

projet. Ce marabout, qui nous a suscité autrefois tant de difficultés,

pourrait donc dans l’avenir amener la transformation la plus avantageuse

au Soudan et à nous-mêmes, s’il veut entrer dans nos vues.

« Et quant à lui, il pourrait tirer de ce commerce par le haut Niger de

très-grands profits.

« Quelque considérables que fussent les droits qu’il percevrait sur son

territoire, il y aurait encore de grandes économies si on pense aux

frais énormes de quatre cents lieues à dos de chameau et aux exigences

et aux pillages des nomades du Sahara.

« C’est donc comme ambassadeur à El Hadj Omar que je vous envoie. Il

paraît certain que dans ces derniers temps El Hadj Omar était maître du

Kaarta, du Ségou et de ses provinces tributaires, le Bakhounou et le

Foula Dougou, du Macina et de Tombouctou, c’est-à-dire maître de tout le

cours du haut Niger entre Fouta Diallon et Tombouctou. Aujourd’hui les

uns disent qu’il est mort, les autres qu’il est tout-puissant dans le

Macina.

« S’il est réellement mort quand vous arriverez dans le pays, vous vous

adresserez en mon nom à son successeur, ou si son empire est démembré,

aux chefs des pays que vous traverserez. Je vous donnerai toutes les

lettres nécessaires pour cela.

« Votre mission relative aux postes à établir entre Bafoulabé et

Bamakou, et aux propositions à faire à El Hadj Omar ou à ses

successeurs, étant remplie, vous pourrez m’en rapporter vous-même les

résultats, ou bien, en me les expédiant par une voie sûre, essayer, si

vous en entrevoyez la possibilité, de descendre le Niger jusqu’à son

embouchure ou d’aller rejoindre l’Algérie, le Maroc ou Tripoli.

« Monsieur le chirurgien de deuxième classe Quintin s’est offert à vous

accompagner et j’ai accepté sa demande. Il partagera donc vos fatigues,

vos dangers, et l’honneur de la réussite, si le succès couronne vos

efforts, comme je l’espère.

« Vous avez déjà, dans une première excursion au Tagant, donné des

preuves d’énergie et d’intelligence, et acquis une expérience qui sont

de précieuses garanties pour la réussite du voyage, beaucoup plus

important à tous égards, que vous allez entreprendre aujourd’hui.

« Je vous ouvre un crédit de 5000 francs pour les dépenses du voyage.

Vous partirez de Médine à la fin d’octobre.

« Ci-joint la lettre que je viens d’envoyer à El Hadj Omar, pour

l’avertir de votre mission auprès de lui.

« Veuillez agréer, Monsieur le capitaine, etc., etc.

« _Le général de brigade, gouverneur du Sénégal et dépendances_,

« _Signé_ : L. FAIDHERBE. »

Voyage dans le Soudan occidental (Sénégambie-Niger) · 第 7 / 368 题