Le 25 juin je quittai Bordeaux sur les paquebots, et ce fut seulement à
Saint-Vincent[2] que ma mission fut décidée ; mais j’ignorais encore
quelles seraient mes ressources.
[Illustration : M. Quintin.]
M. Quintin, chirurgien de deuxième classe de la marine, qui avait déjà
fait un séjour de trois ans au Sénégal, y retournait en même temps que
moi et demanda à m’accompagner. Tout d’abord son air délicat, sa petite
taille et sa faiblesse apparente me portèrent à l’en dissuader ; mais
sur son insistance j’appuyai sa demande auprès du gouverneur, qui voulut
bien donner une réponse favorable. J’étais loin de me douter alors que
dans un corps frêle en apparence je trouverais l’énergie d’une grande
nature, le courage de tous les dangers et une rectitude de vue qui nous
ont été bien souvent utiles dans les péripéties de notre pénible voyage.
Juillet 1863.
Le 10 juillet nous étions à Gorée, le 12 à Saint-Louis, et je fus tout
de suite détaché à terre pour faire les études nécessaires à
l’entreprise d’un tel voyage. J’avais déjà servi cinq ans au Sénégal et
deux ans dans la station navale du littoral. Il était peu de points de
la côte que je ne connusse. Un séjour de neuf mois au milieu des noirs
du Haut-Fleuve à Makhana[3], et un pénible voyage d’exploration à
l’oasis de Tagant, chez les maures Douaïch, m’avaient préparé. Je
connaissais le caractère des noirs et des Maures, la manière de se
conduire avec eux ; mais bien que possédant suffisamment l’histoire des
voyages en Afrique, il me fallait relire Raffenel, Caillé, Mongo Park et
même Barth, quoiqu’il ne parle pas des mêmes régions.
J’avais surtout besoin d’examiner les cartes existantes, de tâcher de
les faire concorder avec les itinéraires des voyageurs, de concilier
leurs principales différences ; en un mot, il m’importait de séder à
fond la question géographique.
Je me mis à ce travail avec ardeur, car bien que je n’entreprisse pas
cette mission sans regret, je m’étais trop avancé pour reculer,
posquelles que fussent les épreuves qui m’attendissent.
Plus j’approfondissais la question, plus je m’effrayais de l’ignorance
dans laquelle on était des points mêmes qui touchent à notre colonie.
Au-dessus de Médine, on n’avait de renseignements que par le voyage de
M. Pascal, qui s’était avancé fort peu au-dessus de Gouïna[4]. J’avais
moi-même visité ce point quelques mois après lui ; mais au delà, à
quelle distance se trouvait Bafoulabé[5] ? Ce lieu était-il habité ou
non ? A quel endroit trouverais-je des partisans d’El Hadj ? Quelles
populations amies ou ennemies aurais-je à traverser pour y arriver ?
Quelles ressources enfin trouverais-je dans le long voyage que j’allais
commencer ? Toutes ces questions se levaient devant moi, et plus je
voulais les éclaircir, plus je lisais, plus je fouillais dans les
documents que me fournissait la bibliothèque du Sénégal, plus je
trouvais partout le doute ou l’ignorance.
[Illustration : Vue générale de Gorée.]
[Illustration : Vue intérieure du port de Gorée.]
Je me rendis à Médine pour tâcher d’éclaircir la question, mais ce fut
pour ainsi dire en vain. J’obtins bien d’un vieux Diula[6] des
renseignements sur une route qu’il avait souvent suivie, mais aucuns
détails sur les questions qui m’intéressaient. A mon retour à Saint-
Louis, des Maures, se disant venus de Tombouctou, avaient apporté des
nouvelles d’El Hadj Omar. M. le général Faidherbe y attachait la plus
grande foi, et voici en quels termes il les fit reproduire par le
_Moniteur du Sénégal_ :
ARRIVÉE A SAINT-LOUIS D’UN PROCHE PARENT DU CHEICK DE TOMBOUCTOU. —
NOUVELLES DU SOUDAN.
« Saint-Louis, 4 septembre 1863.
« Il y a trois ans environ arriva à Saint-Louis un parent du cheick de
Tombouctou, nommé Amadi ben Baba Ahmed, marabout vénéré dans le Sahara,
comme tous les membres de cette illustre famille, dont les simples
élèves jouissent même, au loin, d’une considération et d’un respect
remarquables ; le gouverneur du Sénégal le reçut avec bienveillance et
lui fit visiter ce qu’il pouvait y avoir de curieux à Saint-Louis pour
lui. Ainsi Amadi assista à un bal à l’hôtel du gouvernement, et rien ne
peut exprimer son étonnement au milieu des lumières et des brillantes
toilettes que les glaces reflétaient à l’infini autour de lui. Ce
n’était plus la stupéfaction d’un sauvage incapable d’apprécier ce qu’il
voyait, mais plutôt l’extase d’un homme instruit, intelligent, ayant
beaucoup lu, mais n’ayant vu, en fait d’intérieur de palais, que les
sombres maisons en boue, sans fenêtres, des Ksours du Sahara. Il dut
faire, à son retour dans son pays, des récits très-curieux et très-
enthousiastes de ce qu’il avait vu.
« Le 27 août 1863, arrivait à Saint-Louis un parent de cet Amadi, Sidi
Mohammed ben Zin el Habidin ben el Cheick el Sidi Mokctar, cousin
germain du cheick de Tombouctou et habitant de cette ville.
« Se trouvant chez le cheick Sidia, grand marabout des Bracknas, et
ayant appris que le gouverneur qui avait reçu, il y a trois ans, son
parent, était de retour au Sénégal, il s’était décidé à venir lui faire
une visite pour resserrer les liens d’amitié entre sa famille et nous.
« On commença tout naturellement par lui demander des nouvelles d’El
Hadj Omar, sur lequel tant de bruits contradictoires coururent dans ces
derniers temps. Il put nous mettre parfaitement au courant des choses,
et les renseignements qu’il nous donna confirmèrent tout d’abord ceux
donnés par le sous-lieutenant Alioun Sal[7], il y a un an.
« En effet, au moment où M. Alioun Sal fut fait prisonnier près de
Tombouctou, cette ville se trouvait occupée par les forces d’El Hadj
Omar ; mais cette occupation dura peu, comme nous allons le voir tout à
l’heure.
« Voici le résumé des événements qui se sont passés dans ces dernières
années. Il y a plus de deux ans, El Hadj Omar parvint à prendre la
capitale de Ségou ; le roi du Ségou, Alioun Ouitala[8], se sauva avec
trois mille hommes environ, et alla se réunir, dans la ville de Hamdou
Allahi, au cheick du Macina, Ahmadou Labbo, fils du fondateur de ce
puissant État. El Hadj Omar nomma pour caïd du Ségou le nommé Bel
Khassem, du Fouta sénégalais. Il entra ensuite dans le Macina sans
hostilités d’abord, endoctrinant, suivant sa coutume, les gens du pays
par ses belles paroles, si bien qu’au bout de quelque temps ceux-ci
trahirent leur cheick, que El Hadj Omar fit tuer, ainsi que ses frères.
Il se déclara alors maître du Macina. Ceci se passait il y a un peu plus
d’un an. En qualité de cheick de Macina, d’après le traité de 1846, il
avait droit de nommer un des deux cadis de Tombouctou, chargés de la
perception de l’impôt, mais sans occuper militairement cette ville.
« Quoi qu’il en soit, il envoya son fonctionnaire sous l’escorte de
quelques milliers d’hommes, qui entrèrent dans la ville malgré les
objections du cheick Ahmed el Beckay.
« Après quelques pourparlers, Ahmed el Beckay quitta la ville, où
régnaient d’ailleurs beaucoup de maladies dans cette saison, et alla se
réfugier chez ses bons amis les Touaregs. C’est à ce moment que M.
Alioun se trouvait à deux journées de marche de Tombouctou.
« Ahmed el Beckay ne tarda pas à revenir vers la ville avec des
contingents touaregs. Le cadi d’El Hadj Omar et ses quatre mille hommes
allèrent au-devant de lui, hors de la ville ; il y eut là un petit
engagement, le cadi fut tué et sa petite troupe forcée de rentrer dans
la ville. Ahmed el Beckay entra en négociation avec la population et
exigea que dans trois jours il n’y eût plus de Pouls dans la ville ;
ceux-ci l’évacuèrent et retournèrent vers El Hadj Omar.
« Le cheick de Tombouctou, comprenant que les hostilités n’en
resteraient pas là, avec un homme tel que El Hadj Omar, rassembla une
armée de Touaregs et de Maures, et vint camper à une demi-journée de la
ville. El Hadj Omar ne tarda pas, en effet, à se mettre en marche, avec
une armée évaluée à trente mille hommes. A son approche, les Touaregs et
les Maures abandonnent leur camp ; l’armée ennemie l’envahit et se livre
au pillage.
« Les Touaregs et les Maures, qui n’attendaient que ce moment, tombent
dessus, les battent avec d’autant plus de facilité, que les gens du
Macina font défection, et en font un grand massacre. Quelques débris
seulement de l’armée et El Hadj Omar en personne, parviennent à se
sauver en traversant le Niger sur des barques et se retirent à Hamdou
Allahi. Ceci se passait il y a sept ou huit mois. Dans cette bataille,
les Touaregs n’étaient armés que d’armes blanches, lances, sabres et
javelots, car les Touaregs de cette contrée méprisent souverainement les
armes à feu ; les Pouls et les Maures, au contraire, étaient armés,
suivant leur habitude, de fusils, la plupart à deux coups.
« El Hadj Omar, intimidé par sa défaite, tenta d’apaiser le cheick de
Tombouctou, en lui envoyant soixante-dix captifs et huit cents gros[9]
d’or ; mais Ahmed el Beckay lui renvoya son présent en lui disant qu’il
n’en avait pas besoin d’abord, et que d’ailleurs c’était du bien mal
acquis, fruit de la violence et du pillage ; il l’engageait, en outre, à
rendre le Macina à la famille d’Ahmadou Labbo, qui valait beaucoup mieux
que lui. El Hadj Omar, humilié et exaspéré, réunit de nouvelles forces
pour continuer la guerre. Ainsi, il y eut une grande bataille, il y a
six mois, à Goundam (Ras el Ma), à deux jours de marche de Tombouctou.
El Hadj Omar, battu de nouveau dans cette rencontre, s’est réfugié à une
journée dans l’Est du Bakhounou (Bakhna Barna), dans une contrée appelée
Haodh (El Eli Ould Amar) (Ludamar des Cartes), à cinq journées au N. O.
du lac Déboé, du Niger. Les Maures de ce pays lui sont soumis.
« Depuis ces événements il ne s’est rien passé d’extraordinaire, à la
connaissance de Sidi Mohammed ben Zin el Habidin. Suivant lui, El Hadj
Omar serait dans une position presque désespérée ; mais il est permis
d’en douter. Les tribus ou fractions qui composaient l’armée d’Ahmed el
Beckay sont, en fait de Touaregs, la tribu noble des Aouellimiden, celle
des Igueouedaran et celle des Tédemeket qui sont des tributaires. En
fait d’Arabes, les Brabish, les Ouled Bou Hinda, fraction d’Oulad Delim,
les Ouled el Ouafi, fraction de Kountahs, et enfin les Berbères Gouanin.
L’endroit où s’est réfugié El Hadj Omar est sur le bord d’un lac nommé
Koush.
« Un petit-fils d’Ahmadou Labbo, fondateur du Macina, réfugié chez les
Mouchis, a repris le pouvoir après la bataille de Goundam, à Hamdou
Allahi. Cette ville, d’après notre informateur, serait dix fois plus
grande que Tombouctou. Il donne cependant à cette dernière ville de
trente à quarante mille habitants, près du double de l’évaluation de
Barth. Les deux obusiers de 0m,12, abandonnés faute d’affûts par le
commandant de Bakel, dans une expédition du Bondou, en 1857, avaient été
ramassés par les gens d’El Hadj Omar, et celui-ci les traînait avec lui
dans toutes ses guerres. Ils auraient été pris par l’armée d’Ahmed el
Beckay, à la bataille qui s’est livrée sous Tombouctou, et ils seraient
aujourd’hui dans cette ville. Tombouctou possède huit autres pièces
d’artillerie, trois en bronze et cinq en fer, qui proviennent de Kagho,
ancienne capitale, à une centaine de lieues en aval de Tombouctou. Elles
avaient été amenées à Kagho par l’armée marocaine du pacha Djoddar, vers
la fin du seizième siècle. Nous avons fait prononcer le nom des
aborigènes de la contrée où sont les villes de Tombouctou, Kagho et
Djénné, par Sidi Mohammed, pour être bien fixés sur ce nom, écrit de
tant de manières par les voyageurs. Il prononce Sonkhey, la première
voyelle nasale comme notre article possessif son ; quant à la consonne
qui suit, bien que Sidi Mohammed prononce kh, il écrit ق, Qof. Barth a
écrit ce nom Sonrhaï. Les vocabulaires de cette langue ont été donnés
par Caillé, sous le nom de Kissour, par Raffenel, sous le nom d’Arama et
par Barth.
« Étant édifiés sur les événements du Soudan central, qui intéressent
vivement la colonie du Sénégal, nous avons interrogé Sidi Mohammed au
sujet du nord de l’Afrique. Il nous dit qu’il était en partie au courant
de ce qui s’y passait ; ainsi, qu’il avait entendu dire que le fils de
Sidi Hamza avait apostasié et livré un saint shérif aux infidèles.
« On sait, en effet, que Sidi Boubakar a pris l’année dernière et nous a
livré le shérif Mohammed ben Abd Allah. Inutile de dire qu’il n’a pas
apostasié.
« Ahmed el Beckay a envoyé, il y a deux ans, d’après les conseils que
lui a donnés Barth, des ambassadeurs à la reine d’Angleterre, par
Tripoli ; mais ces envoyés ne purent pas dépasser Tripoli, où on exigea
la remise de leurs lettres et d’où on les renvoya avec quelques cadeaux.
A leur retour, le cheick fut très-mécontent de ce qu’ils n’avaient pas
accompli ses ordres, et il fit partir, il y a six mois, d’autres
envoyés, parmi lesquels se trouve un de ses neveux, avec ordre d’aller
jusqu’en Angleterre.
« Nous avons enfin demandé à Sidi Mohammed s’il avait eu connaissance, à
Tombouctou, des tentatives du gouvernement général de l’Algérie, par
l’intermédiaire du cheik Ikhenoukhen, pour entrer en relations
commerciales avec le Soudan. Sidi Mohammed a répondu que non, et que
cela n’a rien d’étonnant, parce que Ikhenoukhen est très-loin de chez
eux et qu’il est en guerre depuis deux ans avec les Touaregs
Deugguemachil, qui le séparent du pays de Tombouctou. Les gens de
Tombouctou se figurent que nous avons dessein de conquérir le Touat.
Nous les avons détrompés à cet égard, et nous les avons engagés à
expédier des envoyés en Algérie, en leur racontant la bonne réception
qu’on y a faite à Othman et aux Touaregs de sa suite.
« Le jour de son départ arrivé, Sidi Mohammed a témoigné spontanément le
désir de ne pas quitter le gouverneur du Sénégal sans se faire
réciproquement et par écrit, sous forme de convention ou de traité, la
promesse de protéger respectivement les sujets de l’un des deux pays qui
voyageraient dans l’autre.
« Nous nous sommes empressé de satisfaire à un désir aussi louable, en
signant la convention suivante :