« Gloire à Dieu seul. Que tous les bienfaits accompagnent ceux qui ne
veulent que le bien et la justice.
« Le général gouverneur de Saint-Louis et de tous les pays qui en
dépendent, à El Hadj Omar, prince des croyants, sultan du Soudan
central.
« Cette lettre est pour t’annoncer qu’aussitôt après la saison des
pluies, j’enverrai un de mes chefs vers toi, comme tu l’as désiré
autrefois.
« Cet officier, homme très-distingué, est investi de mon entière
confiance ; il causera avec toi des affaires qui nous intéressent, et te
fera de propositions importantes au sujet d’un commerce qui pourrait te
rapporter des droits considérables.
« Il te remettra une lettre de moi, afin que tu ne puisses pas douter
qu’il est mon envoyé. C’est à toi de donner des ordres pour que lui et
ses hommes puissent passer librement sur tes États, qu’ils traverseront
par la route des Djawaras et du Foula Dougou, et qu’ils ne soient ni
arrêtés ni inquiétés en aucune façon.
« Salut.
« _Le gouverneur_,
« _Signé_ : L. FAIDHERBE. »
« Saint-Louis, le 30 juillet 1863.
Ces instructions m’avaient été adressées en août, en même temps que
partaient deux courriers pour porter la lettre ci-dessus à Ségou, par la
voie de Kouniakary et Nioro, route que l’on savait être libre et au
pouvoir d’El Hadj.
Après l’arrivée à Saint-Louis des Maures de Tombouctou, le gouverneur,
en me donnant connaissance des renseignements que j’ai rapportés ci-
dessus, m’adressa un complément d’instructions que je joins ici :
« Saint-Louis, le 7 octobre 1863.
« Monsieur le capitaine,
« Depuis que je vous ai adressé mes instructions du 7 août 1863, des
nouvelles qui paraissent positives nous ont tirés de l’ignorance où nous
étions de ce qui se passait dans les États d’El Hadj Omar.
« Ce marabout n’est pas mort ; il est dans le Bakhna ; il est encore
maître du Kaarta et du Ségou, mais il a échoué contre Tombouctou, et a
perdu le Macina, qu’il a possédé un instant.
« Nous avons appris que vous seriez parfaitement reçu dans les contrées
où il domine ; mais comme il est dans le Bakhna, c’est-à-dire dans le N.
E. de Médine, il est à craindre qu’on ne veuille vous diriger vers lui
par Kouniakary (Diombokho), ce qui vous détournerait du but le plus
important et le plus utile de votre voyage, qui est d’étudier la
communication du haut Niger par Bafoulabé, Bangassi et Bamakou.
« Vous devrez donc faire tout votre possible pour suivre cette dernière
voie, en mettant en avant les raisons que les circonstances vous
suggéreront.
« Pour chaque point de cette ligne où vous croiriez qu’un poste pourrait
être établi, donnez-moi : un levé topographique des lieux, des
renseignements sur les matériaux de construction, bois, pierres, terres
à briques, pierres à chaux ou à plâtre, qui se trouvent sur la place ou
à des distances que vous déterminerez ;
« Sur les productions naturelles susceptibles de fournir un aliment au
commerce, sur la densité de la population du lieu même et des provinces
voisines, sur la nature et l’importance des relations commerciales dont
ce lieu pourrait devenir le centre.
« Quelles que soient les circonstances où vous vous trouverez, et le
rôle que vous serez obligé de prendre pour vous tirer d’embarras, ne
faites rien qui puisse contrecarrer nos projets d’approvisionner le
Soudan occidental, par la ligne du Sénégal, et par l’intermédiaire des
noirs, en supplantant les Sahariens et les Marocains, qui sont presque
en possession de ce marché.
« La convention que j’ai signée avec le cousin germain du cheick de
Tombouctou vous assure une bonne réception dans les pays soumis à
l’influence des Kountah, si les circonstances de votre voyage vous font
passer du camp d’El Hadj Omar dans celui de ses ennemis actuels.
« En terminant, je vous dirai que votre retour par l’embouchure du Niger
en descendant ce fleuve, me paraît être des plus avantageux au point de
vue de la science, du commerce et de la gloire qui en résulterait pour
votre nom.
« Recevez, Monsieur le capitaine, etc., etc.
« _Le gouverneur_,
« _Signé_ : L. FAIDHERBE. »
C’est le 7 octobre que je recevais ces dernières instructions, et,
quelques jours après, la baisse des eaux ayant été très-rapide cette
année, je partais sur la canonnière à vapeur _la Couleuvrine_, qui
remontait à Bakel.
Octobre 1863.
Le 12 octobre au soir je quittai Saint-Louis après avoir reçu la
dernière lettre de ma famille que je dusse lire de longtemps, et les
adieux de bien des camarades, de quelques amis, qui pensaient déjà en
eux-mêmes ne jamais me revoir.
Qu’il me soit permis, à ce sujet, de relater un mot plaisant : Quelques
jours avant mon départ, un homme que j’avais engagé pour mon voyage,
Bambara d’origine, était tombé gravement malade ; j’avais prié le
docteur Quintin d’aller le visiter. Il l’avait trouvé mort, et, comme il
sortait de chez lui, il raconta le fait à un de mes collègues, qui
s’écria : « Comment ! déjà un de mort ! » C’était assez dire que, dans
son opinion, le même sort nous attendait tous, et, grâce à cette opinion
assez générale, du reste, j’éprouvai la plus grande difficulté à réunir
le personnel de mon expédition. Bien que je comptasse parmi les
équipages de la flottille des hommes qui m’étaient personnellement
dévoués, il arrivait souvent, qu’après m’avoir demandé à m’accompagner,
ces braves gens, vaincus par les instances de leurs familles, venaient
retirer leurs demandes.
Plusieurs Européens, sous-officiers de l’infanterie de marine, des
tirailleurs sénégalais, des spahis, vinrent m’offrir leurs services ;
mais, en présence du peu de ressources dont je disposais, je ne pouvais
songer à emmener des blancs, qui se fussent lancés à ma suite ignorants
de toutes les souffrances et de toutes les privations qui nous
attendaient, qui n’eussent pas tardé sans doute à se décourager et me
seraient devenus à charge, au lieu d’être d’utiles auxiliaires.
La plupart se figuraient qu’ayant souffert quelques privations dans les
expéditions ordinaires au Sénégal, ils pouvaient tout endurer ; je
n’avais pas le temps de les initier à la vie qui les attendait : c’eût
été une véritable tromperie que de les emmener sans les mettre au
courant ; je préférai m’en passer.
[Illustration : Nègres de l’escorte de M. Mage.
1. Seïdou (Toucouleur). — 2. Déthié N’diaye. — 3. Sidy (Khassonké). — 4.
Boubakary Gnian. — 5. Samba Yoro. — 6. Mamboye.]
Le gouverneur m’avait donné carte blanche pour la composition de mon
escorte, m’autorisant à la choisir dans les meilleurs hommes de tous les
corps. Voici à quelle idée je m’arrêtai, après en avoir conféré avec
lui. Je prendrais une escorte entièrement composée de nègres, tous
employés depuis longtemps et la plupart gradés dans la marine locale ou
aux tirailleurs[12], de manière à trouver en eux à la fois des hommes
d’action si j’avais à me défendre, des travailleurs adroits et forts
pour les besoins du voyage qui devaient être multiples, et enfin des
interprètes de toutes les langues que j’allais entendre parler.
Bakary Guëye, l’un de mes anciens compagnons de voyage au Tagant, fut le
premier homme que je choisis. Sans savoir seulement où j’allais,
apprenant que je revenais au Sénégal pour faire un voyage, il avait
quitté un bâtiment où il faisait le service de contre-maître mécanicien,
pour venir avec moi en qualité de simple laptot[13] à 30 francs par
mois. C’était un homme dévoué dans toute la force du terme. Wolof[14] de
Guet’N’dar, il avait sur ses concitoyens l’avantage d’avoir dix années
de service, d’avoir fait un voyage de quelques mois en France, de n’être
qu’à demi musulman et de parler assez correctement le français ; de
plus, il parlait très-purement le yoloff et comprenait le toucouleur ;
d’une bravoure à toute épreuve, et même un peu mauvaise tête en face
d’autres noirs, il était cependant très-prudent quand je devais être en
cause, et d’une douceur peu commune dans ses relations avec moi.
Pendant quelque temps, je le chargeai de prendre des renseignements sur
les hommes qui s’offraient à m’accompagner. Si c’étaient de bons hommes,
j’étais sûr qu’il me les recommanderait avec chaleur ; mais il y avait
cet inconvénient que, s’il y avait quelque chose de mauvais sur leur
compte, lui, comme tous les noirs, se garderait bien de le dire.
Il m’amena d’abord un de ses grands camarades, Boubakary Gnian,
Toucouleur[15] du Fouta. D’une physionomie très-intelligente quoique
fort laide, Boubakary Gnian faisait fonction de quartier-maître indigène
sur un des bâtiments de la flottille, où il était patron de la
baleinière du commandant. Il quittait le double avantage que lui
offraient ces deux positions pour venir aussi simple laptot à 30 francs
par mois. Il comprenait bien le français, et, en sa qualité de
Toucouleur, il devait devenir par la suite un interprète précieux pour
le poul et le soninkè, langues qu’il parlait d’enfance.
Je recrutai ensuite différents hommes dont je connaissais la valeur de
longue date, les ayant eus sous mes ordres. Ce furent :
Déthié N’diaye, gourmet de première classe, Serère d’origine, parlant
très-bien français, woloff et poul ;
Latir-Sène, Wolof de Dakar, gourmet de première classe, connu par sa
grande probité et d’une physionomie très-remarquable ;
Samba Yoro, capitaine de rivière de première classe ; Poul du Bondou,
qui, dans sa jeunesse, avait passé trois ans en France. Très-
intelligent, infatigable au travail et assez brave, il parlait
parfaitement le français. Ce fut, du reste, mon principal interprète
pendant le voyage, et tant que mes discussions avec les chefs n’étaient
pas trop fortes, il s’en tirait très-bien ; mais quand, soit malgré moi,
soit de parti pris, elles devenaient un peu vives, j’étais obligé de
recourir à Boubakary Gnian, qui, avec son aplomb de Toucouleur, ne
craignait pas de parler haut et fort là où Samba Yoro se laissait
intimider. J’engageai ensuite Alioun Penda, ancien esclave du Fouta,
qui, déserteur de chez son maître, était venu chercher à Saint-Louis sa
liberté. C’est un des meilleurs hommes que j’aie jamais connus. Bien que
musulman très-fervent, il était sincèrement attaché aux blancs ; il
venait de se marier.... Il ne devait plus revoir Saint-Louis !
Puis deux hommes qui me furent recommandés, Sidi, Khassonké et Bara
Samba, laptot du poste de Médine, vinrent grossir nos rangs. Bientôt, un
de mes anciens hommes de _la Couleuvrine_, Yssa, marcheur infatigable,
me demanda à m’accompagner. C’était un Sarracolet, marabout de
Dramané[16].
Enfin, pour compléter mon escorte en la portant au chiffre de dix, je
pris un sergent tirailleur sénégalais, Mamboye, Yoloff du Cayor, ayant
dix ans de service. Prisonnier chez les Maures Trarzas, qui l’avaient
enlevé tout enfant dans le Cayor, à l’époque où ils commettaient leurs
razzias perpétuelles, il avait appris l’arabe. Repris plus tard par les
Français, en 1854, il avait souscrit un engagement de quatorze ans pour
obtenir sa liberté. Du reste, vaillant soldat, il avait conquis dans la
guerre du Cayor, à l’expédition de Diatti, la Médaille militaire et
passait pour le modèle du bataillon.
Pendant que je m’occupais ainsi de la composition de mon personnel, je
ne négligeais pas le matériel. Conformément au programme que j’avais
arrêté avec M. le gouverneur, j’avais fait construire à la marine un
canot très-léger, armant quatre avirons, pour explorer le Sénégal au-
dessus de Médine. Ce canot, dans le cas où j’eusse trouvé ce fleuve
navigable, eût pu être transporté dans le bassin du Niger au moyen d’un
chariot démonté, construit _ad hoc_. J’avais fait à Saint-Louis un essai
de transport ; une fois le canot à l’eau, on mettait le chariot à bord :
l’opération avait bien réussi. Huit hommes chargeaient et déchargeaient
le canot de dessus le chariot.
Deux mules me furent prêtées pour traîner cet appareil, et j’en trouvai
une troisième à acheter. Sous le rapport des chevaux, je fus moins bien
monté. L’opinion généralement reçue au Sénégal, que les chevaux de race
arabe ne vivent pas dans le haut fleuve, empêcha le gouverneur de mettre
à ma disposition des chevaux de l’escadron de spahis ; et quant à
acheter des chevaux maures, dont le prix varie de cinq à huit cents
francs, les ressources du voyage ne me le permettaient pas. Je fus
réduit à me procurer deux mauvais petits chevaux du Cayor, maigres et
blessés, qui me coûtèrent l’un trente-six francs et l’autre soixante.
Plus tard, rendu à Bakel, j’achetai un autre cheval de même race, mais
gras et plus fort, qui devint ma monture habituelle : triste monture
pour un voyageur qui se préparait à traverser une partie de l’Afrique. A
Bakel, j’achetai également douze ânes destinés à porter nos vivres,
provisions diverses et marchandises, et à Médine, j’en pris un
treizième. Toutes ces emplettes faites, tous ces achats soldés, il me
restait peu d’argent pour entreprendre mon voyage ; aussi, je m’étais
muni de marchandises, dont je donne la note ci-après : je pensais
qu’elles seraient d’un écoulement plus facile que l’argent, qu’elles
auraient, dans les pays que j’allais parcourir, une plus grande valeur,
et il me devenait urgent d’augmenter mes ressources par trop modestes.
J’avais espéré une somme beaucoup plus forte que celle qui m’était
allouée, et, malgré ma résolution bien arrêtée de périr plutôt que de
reculer un instant, je sentais mon cœur se serrer à la pensée des
souffrances que de si modestes ressources allaient m’imposer et à la
crainte de ne pas posséder assez de forces pour les supporter. Et ma
plume obéissant au caractère de mes pensées, j’avais écrit à un ami
(qu’il me permette malgré sa position de lui donner ce nom) une lettre
dans laquelle perçaient mes secrètes appréhensions. « De telles
ressources, lui disais-je, là où Mongo Park, pour une mission semblable,
ne croyait pas avoir trop de 125000 francs, semblent bien faibles ; les
privations qu’elles m’imposent ne seront-elles pas au-dessus de mes
forces, n’arriverai-je pas à une catastrophe, et ne faudra-t-il pas
l’imputer à une économie regrettable ? »
La réponse ne se fit pas attendre. Le ministre, informé de mon voyage et
de mes ressources, m’ouvrit un crédit supplémentaire de 4000 francs ;
mais quand la nouvelle, si rapide qu’ait été la réponse, parvint dans la
colonie, j’étais déjà en route et ne l’appris qu’à Bafoulabé. Néanmoins
ma reconnaissance pour cet ami, pour cet homme qui, dans un rang élevé,
prête son concours à tous ceux qui veulent entreprendre quelque chose de
grand, ne fut pas affaiblie et c’est un bonheur pour moi que de lui en
fournir ici la preuve. Si quelque jour employant ses rares loisirs à
feuilleter la relation de ce voyage il s’arrête à ces lignes, qu’il
sache bien qu’elles ne sont que la trop faible expression des sentiments
de mon cœur.