Motifs du voyage. — Départ de France. — M. Quintin demande à
m’accompagner. — Premiers préparatifs. — Instructions. — Lettre du
gouverneur à El Hadj Omar. — Composition de mon escorte. — Opinion
générale sur le sort qui nous attendait. — Matériel. — Ressources de
l’expédition. — Emploi des 5000 francs alloués.
« Rallier le Sénégal à l’Algérie à travers au moins quatre cents lieues
de désert, c’est chose impossible, quelle que soit la route que l’on
suive, ou qui du moins n’aurait pas de conséquences sérieuses par suite
des frais énormes du transport à dos de chameaux.
« Pour s’emparer du commerce si important du Soudan et particulièrement
du coton (Géorgie longue soie), qui, au dire des voyageurs, s’y trouve
en si grande abondance, et à vil prix, il faut s’emparer du haut Niger
en établissant une ligne de postes pour le rallier au Sénégal entre
Médine et Bamakou.
« Telles sont, en un mot, les conclusions du travail si important que M.
le colonel du génie Faidherbe vient de faire connaître[1], et si on
jette les yeux sur une carte, on est tout de suite frappé de la grandeur
de ce projet ; mais avant de se lancer dans les dépenses d’une ligne de
postes sur environ quatre-vingts lieues d’étendue, qui séparent Médine
de Bamakou en ligne droite, il me semble qu’il faudrait au moins savoir
exactement où l’on va, avoir une carte bien exacte du cours du Niger,
savoir si les caboteurs pourront naviguer entre les cataractes de Boussa
et Bamakou et faire dériver les produits des marchés africains sur
Boussa, où nous pourrions établir alors un comptoir dans lequel ces
produits seraient reçus et dirigés sur France par des navires qui
viendraient les chercher le plus haut possible dans le bas Niger.
« Voilà la question pendante : explorer le Niger, remonter ce fleuve ;
savoir enfin d’une manière positive et pratique le mystère du Soudan et
disputer à l’Angleterre les produits de l’intérieur de l’Afrique, vers
lequel sa politique envahissante marche à grands pas, soit par des
explorations, soit par le commerce, soit par l’occupation militaire. »
Tels étaient les premiers mots d’un projet d’exploration du Niger que je
soumettais au ministre de la marine et des colonies au mois de février
1863. Je voyais là une grande et belle mission, un avenir sérieux, de
véritables services à rendre à mon pays, et ces considérations me
décidaient à braver les périls qui s’attachent toujours à ces sortes de
missions, à imposer à ma famille et à moi-même les tourments d’une
longue absence, les inquiétudes d’un silence forcé, et à ma jeune femme
la dure épreuve d’une première séparation qui pouvait être éternelle.
En réponse à mon projet, je reçus, après quelque temps, l’avis officieux
que M. le colonel Faidherbe, que l’on rappelait au gouvernement du
Sénégal avec le grade de général, désirait faire explorer par terre la
ligne qui joint nos établissements du Haut-Fleuve au haut Niger, et
qu’il avait parlé de moi comme lui paraissant très-capable de remplir
cette mission.
On ajoutait que, si le ministère n’était pas en mesure de fournir les
fonds nécessaires à l’exploration pour laquelle je m’étais offert, je
trouverais dans la colonie du Sénégal toutes les ressources désirables
pour accomplir cet autre voyage. J’acceptai aussitôt cette mission et je
reçus l’ordre d’accompagner le général Faidherbe au Sénégal.