Il n'y avait que Gambette habitant sur la Côte et quelquefois Grangibus

occupé au moulin qui pouvaient invoquer des motifs plausibles d'absence

sans courir le risque d'un contrôle immédiat et sérieux.

Gambette n'hésita pas.

--Je gouepperai[90] l'école tant qu'il faudra; je battrai le bois

en long, en large, en haut, en travers, j'en laisserai pas un pouce

d'inesqueploré[91], tant que j'aurai pas démoli leur cabane et repris

notre sac. Grangibus déclara que, toutes les fois qu'il pourrait

se joindre à lui, il le retrouverait à la Carrière à Pepiot, une

demi-heure environ avant l'entrée en classe.

[90] Manquerai.

[91] Inexploré.

Dès que la traque de Gambette aurait abouti et qu'on aurait reconquis

le trésor, on rebâtirait la cabane sur un emplacement qu'on

déterminerait plus tard, après les recherches les plus sérieuses.

Pour l'heure, on se contenterait de protéger jusqu'au contour des

Menelots et à la marnière de Jean-Baptiste le retour au Vernois des

Gibus.

Le transport des matériaux était achevé; les guerriers vinrent se

grouper autour des chefs.

Lebrac, au nom du Conseil, annonça gravement que la guerre à la Saute

était suspendue jusqu'à une date prochaine qu'on fixerait de façon

précise dès qu'on aurait retrouvé ce qu'il fallait.

Le conseil, prudent, gardait en effet pour lui le secret de ses grandes

décisions.

On effaça aussi bien que possible les traces qui menaient de l'ancienne

cabane à la nouvelle réserve, après quoi, le soleil baissant, on se

résolut à regagner le village sans se douter qu'à cette heure il était

en pleine révolution.

Les conscrits qui jouaient aux quilles, les hommes qui buvaient leur

litre à l'auberge de Fricot, les commères allant faire la causette avec

la voisine, les grandes filles s'exerçant à la broderie ou au crochet

derrière les rideaux de la fenêtre, toute la population de Longeverne,

se récréant ou se reposant, fut tout d'un coup attirée, aspirée

devrait-on dire, au milieu de la rue, par des cris épouvantables, par

les râles qui n'avaient plus rien d'humain d'un malheureux qui est

à bout, qui va tomber, rendre l'âme, et chacun, les yeux arrondis

d'angoisse, se demandait ce qu'il y avait.

Et voilà que l'on vit surgir du «traje» des Cheminées, bancalant plus

que jamais et courant et hurlant autant qu'on peut hurler, Bacaillé

tout nu ou presque, car il n'avait sur son dos que sa chemise et aux

pieds des souliers sans cordons. Il tenait sur ses bras deux paquets

d'habits et il sentait, il empoisonnait plus que trente-six charognes

en train de pourrir.

Les premiers qui accoururent à sa rencontre reculèrent en se bouchant

le nez, puis, un peu aguerris, se rapprochèrent tout de même,

complètement ahuris, interrogeant:

--Qu'est-ce qu'il y a?

Bacaillé avait les fesses rouges de sang, des rigoles de crachat lui

descendaient le long des cuisses, ses yeux chavirés n'avaient plus

de larmes, ses cheveux étaient tout droits et agglutinés comme les

poils d'un hérisson, et il tremblait comme une feuille morte qui va se

détacher de son rameau et s'envoler au vent.

--Qu'est-ce qu'il y a? Qu'est-ce qu'il y a?

Bacaillé ne pouvait rien dire: il hoquetait, râlait, se tordait,

hochait la tête, se laissait aller.

Son père et sa mère accourus l'emportèrent à la maison à demi évanoui,

cependant que tout le village intrigué les suivait.

On pansa les fesses de Bacaillé, on le débarbouilla, on mit tremper ses

habits dans une seille à la remise, on le coucha, on lui chauffa des

briques, des cruchons, des bouillottes; on lui fit boire du thé, du

café, des grogs et, toujours hoquetant, il se calma un peu et baissa

les paupières.

Un quart d'heure après, un peu remis, il rouvrait les yeux et racontait

à ses parents, ainsi qu'aux nombreuses femmes qui entouraient sa

couche, tout ce qui venait de se passer à la cabane, en omettant

toutefois soigneusement de spécifier les motifs qui lui avaient valu ce

traitement barbare, c'est-à-dire sa trahison.

Il dit tout le reste: il vendit tous les secrets de l'armée de

Longeverne, il narra les escapades à la Saute et les batailles, il

confessa les boutons chipés et la contribution de guerre, il dévoila

tous les trucs de Lebrac, dénonça tous ses conseils; il chargea Camus

autant qu'il put; il dit les planches dérobées, les clous soustraits,

les outils empruntés et la noce, la goutte, le vin, les pommes et le

sucre volés, les chants obscènes, la dégueulade au retour, et les

farces à Bédouin et le culottage de saint Joseph avec les dépouilles de

l'Aztec des Gués, tout, tout, tout; il se dégonfla, se vida, se vengea

et s'endormit là-dessus avec la fièvre et le cauchemar.

Marchant sur la pointe des pieds, une à une ou par petits groupes,

s'arrêtant de temps à autre pour jeter un coup d'œil sur

l'intéressant malade, les visiteuses se retirèrent. Mais elles

s'attendirent au seuil de la porte, et, toutes réunies, conférèrent,

s'animèrent, s'excitèrent, se montèrent jusqu'à la fureur folle:

œufs volés, boutons raflés, clous chipés, sans compter ce qu'on

ne savait pas, et bientôt pas un chat dans le village--si toutefois

ces gracieux animaux eurent le mauvais goût de prêter l'oreille aux

discours de leurs patronnes--n'ignora un mot de la terrible affaire.

--Les gredins! les gouillands! les gouapes! les voyous! les saligauds!

--Attendez un peu qu'il rentre, j' vais le soigner, le mien!

--J' vais lui servir quéque chose aussi, au nôtre!

--Si c'est permis, des gamins de leur âge!

--Y a pus d'enfants, voyez-vous!

--Moi, c'est son père qui va lui en foutre!

--Attendez seulement qu'ils reviennent!

Le fait est qu'ils ne paraissaient point autrement pressés de rentrer,

les gars de Longeverne, et ils l'auraient été bien moins encore s'ils

avaient pu se douter de l'état de surexcitation dans lequel la rentrée

et les révélations de Bacaillé avaient mis les auteurs de leurs jours.

--Vous ne les avez pas encore revus?

--Non! quelles sottises peuvent-ils bien être encore en train de faire?

Les pères venaient de rentrer pour arranger les bêtes, leur donner à

manger, les mener boire et renouveler la litière. Ils criaient moins

que leurs épouses, mais ils avaient les traits crispés et durcis.

Le père Bacaillé avait parlé de maladie, procès, dommages-intérêts, et,

dame! quand il était question de leur faire desserrer les cordons de la

bourse, cela n'allait point; aussi promettaient-ils intérieurement, et

même à haute voix, de fabuleuses raclées à leurs rejetons.

--Les voici, annonça la mère Camus, du haut de sa levée de grange, la

main en abat-jour sur les yeux.

Et, en effet, presque aussitôt, se poursuivant et discutant comme à

l'ordinaire, les gamins du village apparurent dans le chemin près de la

fontaine.

--File chez nous, tout de suite, commanda sèchement à son fils le père

Tintin, qui abreuvait ses bêtes.

Lebrac, ajouta-t-il, et toi aussi, Camus, y a ton père qui t'a déjà

appelé trois fois.

--Ah bien! on y va alors, répondirent nonchalamment les deux chefs.

Et bientôt, de tous les coins, sur tous les seuils, on vit surgir des

mamans ou des papas hélant à haute voix leur fils et le priant de

rentrer immédiatement.

Les Gibus et Gambette, presque instantanément abandonnés, se

résolurent, puisqu'il en était ainsi, à regagner également leurs

domiciles respectifs; mais Gambette, en montant la côte, et les Gibus,

la dernière bicoque dépassée, s'arrêtèrent court.

De toutes les maisons du village, des cris, des hurlements, des

vociférations, des râles, mêlés à des coups de pieds claquant, à des

coups de poings, sonnant, à des tonnerres de chaises et de meubles

s'écroulant, se mariaient à des jappements épouvantés de chiens se

sauvant, de chats faisant claquer les chatières pour le plus effroyable

charivari qu'oreille humaine pût rêver.

On eût dit que partout à la fois on s'égorgeait.

Gambette, le cœur serré, immobile, écoutait.

C'étaient... oui, c'étaient bien les voix de ses amis: c'étaient

les rugissements de Lebrac, les cris de putois de La Crique, les

meuglements de Camus, les hurlements de Tintin, les piaillements de

Boulot, les pleurs des autres et leurs grincements de dents: on les

battait, on les rossait, on les étrillait, on les assommait!

Qu'est-ce que ça pouvait bien signifier?

Et il revint par derrière, à travers les vergers, n'osant repasser

devant chez Léon, le buraliste, où quelques célibataires endurcis,

fumant leur bouffarde, jugeaient des coups d'après les cris et

discutaient avec ironie sur la vigueur comparée des poignes paternelles.

Il aperçut les deux Gibus, arrêtés, eux aussi, comme des lièvres qui

écoutent la chasse, l'œil rond et les cheveux hérissés...

--Entends-tu? entendez-vous?

--Ils les éreintent! Pourquoi?

--Bacaillé!... fit Grangibus, c'est à cause de Bacaillé, je parierais!

oui, il est rentré tout à l'heure au village, peut-être tel qu'on

l'avait laissé, avec ses habits pleins de merde et il a dû recafarder!

--Peut-être qu'il a tout raconté, le salaud!

--Alors, nous aussi, quand les vieux le sauront, on va recevoir la

danse!

--S'il n'a pas dit nos noms et qu'on en parle chez nous, on dira qu'on

n'y était pas.

--Ecoute! écoute...

Une bordée de sanglots et de râles et de cris et d'injures et de

menaces s'évadait de chaque maison, montait, se mêlait, emplissait la

rue pour une effarante cacophonie, un sabbat infernal, un vrai concert

de damnés.

Toute l'armée de Longeverne, du général au plus humble soldat, du plus

grand au plus petit, du plus malin au moins dégourdi, tous recevaient

la pile et les paternels y allaient sans retenir (la question d'argent

ayant été évoquée), à grands coups de poings et de pieds, de souliers

et de sabots, de martinets et de triques; et les mères s'en mêlaient

elles aussi, farouches, impitoyables sur les questions de gros sous,

tandis que les sœurs, navrées et un peu complices, pleuraient, se

lamentaient et suppliaient qu'on ne tuât pas pour si peu leur pauvre

petit frère.

La Marie Tintin voulut intervenir directement. Elle reçut de sa mère

une paire de gifles lancées à toute volée avec cette menace:

--Toi, petite garce, mêle-toi de ce qui te regarde, et que j'entende

dire encore par les voisines que tu fricotes avec ce jeune gouilland de

Lebrac, je veux t'apprendre ce qui est de ton âge.

La Marie voulut lui répliquer: une nouvelle paire de claques du père

lui en coupa l'envie et elle s'en fut pleurer silencieusement dans un

coin.

Et Gambette et les Gibus, épouvantés, s'en furent aussi, chacun de leur

côté, après avoir convenu que Grangibus irait en classe le lendemain

matin pour avoir des renseignements sur ce qui s'était passé et qu'il

accompagnerait le mardi Gambette à la Saute dans sa recherche de la

cabane des Velrans pour lui raconter comment tout ça avait tourné.

CHAPITRE X

DERNIÈRES PAROLES

Et s'il n'en reste qu'un je serai celui-là!

VICTOR HUGO (_les Châtiments_).

Sous la pression de la poigne toute puissante et les irrésistibles

arguments que sont des coups de pied au cul bien appliqués, une

promesse, un serment avaient été arrachés à presque tous les guerriers

de Longeverne: la promesse de ne plus se battre avec les Velrans,

le serment de ne plus détourner à l'avenir ni boutons, ni clous, ni

planches, ni œufs, ni sous au détriment du ménage.

Seuls les Gibus et Gambette, habitant des métairies éloignées du

centre, avaient momentanément échappé à la sauce; quant à Lebrac,

plus têtu qu'une demi-douzaine de mules, il n'avait rien voulu avouer

ni sous la menace, ni sous la trique. Il n'avait rien promis, ni

juré; il était resté muet comme une carpe, c'est-à-dire qu'il n'avait

pas proféré, durant la bastonnade furieuse qu'il reçut, de sons

humainement articulés; mais, par contre, il s'était copieusement

rattrapé en beuglements, en rugissements, en hennissements, en

hurlements qui auraient pu rendre jaloux tous les animaux sauvages de

la création.

Et naturellement tous les jeunes Longevernois se couchèrent ce soir-là

sans souper ou bien eurent pour toute pitance, avec le morceau de pain

sec, la permission d'aller boire un coup à l'arrosoir ou au bassin[92].

[92] Quand j'étais enfant, chez presque tous tes paysans, on mettait

la provision d'eau dans des seilles de bois; on y puisait à l'aide

d'un bassin de cuivre. Quand on avait soif, chacun pouvait aller

boire au bassin.

On leur défendit le lendemain de s'amuser avant la classe, on leur

ordonna de rentrer immédiatement après onze et quatre heures;

interdiction aussi de parler aux camarades, recommandation au père

Simon de donner des devoirs supplémentaires et des leçons itou, de

veiller à l'isolement, de punir dur et de doubler chaque fois qu'un

audacieux oserait troubler le silence et enfreindre la défense générale

donnée de concert par tous les chefs de famille.

A huit heures moins cinq minutes on les lâcha.

Les Gibus, arrivant, voulurent interpeller Tintin, qui filait sous les

yeux de son père, Tintin les yeux rouges et les épaules renfoncées, qui

eut en les entendant, un regard affolé et se tut obstinément comme si

le chat lui eût mangé la langue. Il n'eurent pas plus de succès auprès

de Boulot.

Décidément ça devenait grave.

Tous les pères étaient sur le seuil de leur porte. Camus fut aussi muet

que Tintin, et La Crique eut un geste d'épaules qui en disait long,

très long.

Grangibus pensait se rattraper dans la cour de l'école. Mais le père

Simon ne leur permit pas d'y entrer!

En arrêt devant la porte, il les parquait par deux dès leur arrivée

avec défense d'ouvrir la bouche.

Grangibus regretta amèrement de n'avoir pas suivi son impulsion

première qui lui commandait d'accompagner Gambette dans ses recherches

et d'avoir laissé à son frère le soin de les renseigner.

On entra.

Le maître, du haut de sa chaire, droit et sévère, sa règle d'ébène à la

main, commença par flétrir en termes énergiques leur conduite sauvage

de la veille, indigne de citoyens civilisés, vivant en République dont

la devise était: liberté, égalité, fraternité!

Il les compara ensuite aux êtres apparemment les plus horrifiques et

les plus dégradés de la création: aux apaches, aux anthropophages, aux

ilotes antiques, aux singes de Sumatra et de l'Afrique équatoriale, aux

tigres, aux loups, aux indigènes de Bornéo, aux Bachi-bouzouks, aux

Barbares des temps jadis, et, c'était le plus grave, comme conclusion

à ce discours, déclara qu'il ne tolérerait pas un mot, que le premier

geste de communication qu'il surprendrait soit en classe, soit en

récréation vaudrait, à son auteur trente jours de retenue et dix pages,

par soir, d'histoire de France ou de géographie à copier et à réciter.

Ce fut une classe morne pour tous; on n'entendait que le bruit crissant

des plumes mordant rageusement le papier, quelques claquements de

sabots, le frottement léger et étouffé des pupitres levés avec

prudence, et, quand venait l'heure des leçons, la voix rogue du père

Simon et le récitatif hésitant et timide de l'interrogé.

Les Gibus pourtant auraient bien voulu être fixés, car l'appréhension

de la raclée, comme une épée de Damoclès, pendait toujours sur leur

destin.

A la fin, Grangibus, par l'intermédiaire de ses voisins et avec

d'infinies précautions, fit passer à Lebrac un court billet

interrogateur.

Lebrac, par le même truchement, réussit à lui répondre, à lui narrer en

quelques phrases poignantes la situation, et lui indiquer en quelques

mots concis la conduite à tenir.

«Bacaillé oli avèque la fiaivre, sai dès manier. Hi la tout vandu

lamaiche. Tout le monde a aité rocé. Défence de cosé ou bien nouvaile

danse, sairman de pas recommencé, mais on çanfou, les Velrant repaieron

tou. Rechaircher le tréssor quand même.»

Grangibus en savait assez. Il était inutile de s'exposer davantage.

L'après-midi même, il fripait la classe et filait rejoindre Gambette,

tandis que son frère l'excusait auprès du maître en disant que Narcisse

le domestique s'étant fait mal au bras, son frère le remplaçait

momentanément au travail du moulin.

Le mardi et le mercredi furent, comme le lundi, des jours mornes et

studieux. Les leçons étaient sues imperturbablement et les devoirs

soignés, fignolés et parachevés.

On n'essaya pas d'enfreindre les ordres, c'était trop grave, on fit

comme les chats, patte douce, on eut l'air soumis.

Tigibus, tous les jours, passait le même billet à Lebrac:

--Rien!

Le vendredi, la surveillance un peu se relâcha: ils étaient si sages et

sans doute si bien corrigés, totalement guéris, et puis on apprit que

Bacaillé s'était levé.

La crainte de la justice et des dommages-intérêts se dissipant avec

la guérison du malade, les pères et les mères sentirent s'apaiser par

degrés leur rancune et se montrèrent moins rogues. Mais on se garda à

carreau tout de même dans le petit monde des gosses.

Le samedi, comme Bacaillé était sorti, la tension diminua encore; on

leur permit de jouer dans la cour et ils purent, au cours des parties

organisées, mêler aux expressions réglementaires du jeu quelques

phrases relatives à leur situation, phrases brèves, prudentes et à

double entente, car ils se sentaient épiés.

Le dimanche, un peu avant la messe, ils purent se réunir autour de

l'abreuvoir et causer enfin de leurs affaires.

Ils virent passer, tenant son père par la main, Bacaillé, entièrement

remis et plus narquois que jamais dans ses habits «rappropriés». Après

vêpres, ils crurent habile et prudent de rentrer avant qu'on les y

invitât.

Bien leur en prit, en effet, car ce dernier trait désarma tout à fait

les parents et le maître si bien que, le lundi, on les laissa libres

de jouer et de bavarder comme avant la sauce, ce qu'ils ne manquèrent

pas de faire à quatre heures, loin des oreilles inquisitoriales et des

regards malintentionnés.

Mais le mardi, tous eurent une grosse émotion: Grangibus arriva à

l'école avec son frère, et Gambette lui aussi descendit de la Côte

avant huit heures. Il apportait au père Simon un chiffon de papier

graisseux plié en quatre, que l'autre ouvrit et sur lequel il lut:

«Mocieu le maître,

«Je vous envoi sé deux mots pour vous dire que j'ai gardé Léon à la

méson à cause de mes rumatisses pour arrangé les bêtes.

«Jean-Baptiste CASSARD.»

C'était Gambette qui avait rédigé le billet, et Grangibus qui l'avait

signé pour le père de l'absent, afin que les deux écritures ne se

ressemblassent point: il passa haut la main.

La chose, d'ailleurs, n'inquiétait pas les guerriers; Gambette, on le

savait, était souvent retenu à la maison.

Mais si Gambette revenait avec Grangibus, c'est qu'il avait trouvé la

cabane des Velrans et repris le trésor.

Les yeux de Lebrac flamboyaient comme ceux d'un loup; les camarades

n'étaient pas moins intéressés. Ah! comme elle était oubliée la pile

de l'avant-dernier dimanche, et comme les promesses et les serments

arrachés de force à leurs lèvres pesaient peu à leurs âmes de douze ans.

--Ça y est ti? interrogea-t-il.

--Voui, ça y est! fit Gambette.

Lebrac faillit pâlir et tomber, il ravala sa salive.

Tintin, La Crique, Boulot avaient entendu la demande et la réponse; eux

aussi étaient pâles.

Lebrac décida:

--Faudra se réunir ce soir!

--Oui, à quatre heures, à la Carrière à Pepiot. Tant pis si on est

chopé!

--On s'arrangera, exposa La Crique, pour jouer à la cachette, on filera

chacun par un chemin de ce côté-là sans rien dire à personne.

--Entendu!

........................................................................

C'était un soir gris et sombre. La bise avait couru tout le jour,

balayant la poussière des routes: elle s'arrêtait un peu de souffler;

un calme froid pesait sur les champs; des nuages plombés, de gros

nuages informes s'ébattaient à l'horizon; la neige n'était pas loin

sans doute, mais aucun des chefs accourus à la carrière ne sentait la

froidure, ils avaient un brasier dans le cœur, une illumination dans

le cerveau.

--Où est-il? demanda Lebrac à Gambette.

--Là-haut, à la nouvelle cache, répondit l'autre; et tu sais, il a fait

des petits.

--Ah!

Et comme Boulot, toujours bon dernier, arrivait, ils filèrent tous au

triple galop vers leur abri provisoire où Gambette extirpa de dessous

un amas de planches et de clous, un sac énorme, rebondi, pétant de

boutons, alourdi de toutes les munitions des guerriers de Velrans.

--Comment as-tu fait pour le trouver? Tu as démoli leur cabane?

--Leur cabane! s'exclama Gambette..., cabane! Peuh! pas une cabane, ils

sont trop bêtes pour en bâtir une comme nous, pas même un bacul, un

petit machin de rien du tout, accouté contre un bout de rocher et qu'on

ne pouvait même pas voir!

C'est à peine si on pouvait y entrer à genoux.

--Ah!

--Oui, leurs sabres, leurs triques, leurs lances étaient empilés

là-dedans et on a commencé par leur z-y casser tous l'un après l'autre,

tant qu'à force on en avait mal aux genoux.

--Et le sac!

--Mais je vous ai pas dit comment qu'on l'avait trouvé leur bacul. Ah!

mes vieux, ce qu'on a eu du mal!

--Depuis huit jours qu'on cherchait pour rien, renchérit Grangibus, ça

commençait à être emm...bêtant.

--Et devinez comment qu'on l'a trouvé?

--J' donne ma part au chat, pressa La Crique.

--Et moi aussi, firent tous les autres, impatients.

--Non, vous ne devineriez jamais, et ce qu'on a eu de la veine de

regarder en l'air.

--?...

--Oui, mes vieux, on avait déjà bien passé quatre ou cinq fois par là,

quand, sur un chêne, un peu plus loin, on a vu une boule d'écureuil et

Grangibus m'a dit:

--Je ne sais s'il est dedans? si tu montais voir comme c'est.

--Alors j'ai pris entre mes dents un petit bâton pour fourgonner, parce

que s'il avait été dedans, quand j'aurais mis la main il aurait pu me

mordre les doigts.

Je monte, j'arrive, je tâte et, qu'est-ce que je trouve?

--Le sac!

--Mais non, rien du tout; alors je fous la boule en bas et alors en

regardant, c'est là que dans un contrebas, un peu plus du côté de bise,

j'ai vu le bacul de ces cochons de Velrans.

Ah! j'ai bientôt été en bas. Grangibus croyait que l'écureuil m'avait

mordu et que je dégringolais de frousse, mais quand il m'a vu courir,

il s'est douté tout de suite qu'il y avait du nouveau et c'est alors

que nous avons fichu leur cambuse à sac.

Les boutons étaient au fond, sous une grosse, pierre; on n'y voyait

presque pas clair, je les ai trouvés en tâtant.

Ah! ce qu'on était content!

Mais vous savez, c'est pas tout. Avant de partir, je me suis déculotté

au fond de leur cabane... j'ai rebouché avec la pierre, on a bien remis

tous les morceaux de sabres et de lances comme ils étaient, et quand

ils iront mettre la main sous la pierre, ils sentiront comment il est

fait maintenant leur trésor.

J'ai t'i bien fait?

On serra la main de Gambette, on lui tapa sur le ventre, on lui ficha

des coups de poing dans le dos pour le féliciter comme il convenait.

--Alors! reprit-il, interrompant le concert de louanges qu'on lui

décernait, alors vous, vous avez reçu la pile?

--Ah! mon vieux, ce qu'ils nous ont passé! Et le «noir» a dit, ajouta

Lebrac, que je ferais encore pas de première communion cette année,

rapport à la culotte de saint Joseph, mais je m'en fous!

--Tout de même, des parents comme les nôtres, c'est pas rigolo. Ils

sont charognes au fond, tout comme si, eux, ils n'en avaient pas fait

autant.

Et dire qu'ils se figurent, maintenant qu'ils nous ont bien tanné la

peau, que tout est passé et qu'on ne songera plus à recommencer.

--Non, mais des fois, est-ce qu'ils nous prennent pour des c...! ah!

ils auront beau dire, si tôt qu'ils auront un peu oublié, on les

retrouvera les autres, hein, fit Lebrac, on recommence!

Oh! ajouta-t-il, j'sais bien qu'il y a «quéque» froussards qui ne

reviendront pas, mais vous tous, vous, sûrement vous reviendrez, et

bien d'autres encore, et quand je devrais être tout seul, moi, je

reviendrais et je leur z'y dirais aux Velrans que je les emm... et que

c'est rien que des peigne-culs et des vaches sans lait, voui! je leur

z'y dirais!

--On y sera aussi, nous autres, on z'y sera sûrement, et flûte pour les

vieux!

Comme si on ne savait pas ce qu'ils ont fait eux aussi, quand ils

étaient jeunes.

Après souper, ils nous envoient au plumard et eux, entre voisins, ils

se mettent à blaguer, à jouer à la bête hombrée, à casser des noix, à

manger de la «cancoillotte», à boire des litres, à licher des gouttes,

et ils se racontent leurs tours du vieux temps.

La Guerre des Boutons: Roman de ma douzième année · 第 16 / 17 段